Bilan

Petite psychanalyse de la fortune

Le cerveau des milliardaires est-il connecté différemment des autres? Faute d’IRM, Bilan a demandé au psychanalyste Patrick Avrane comment les riches se comportent sur le divan.
  • «Le rapport à l’argent peut submerger le nouveau riche jusqu’à devenir son seul rapport au monde.»

     

    Crédits: Don Farall/Getty images
  • Patrick Avrane, psychanalyste: «Le rapport que l’on a à l’argent est relativement indépendant de la quantité d’argent que l’on possède».

    Crédits: Dr

Au travers des exemples de ses patients, rebaptisés avec des noms sortis du XVIIe siècle et d’allégories souvent issues de sa vaste culture littéraire, le psychanalyste et écrivain Patrick Avrane décortique dans une série d’essais nos comportements vis-à-vis de thèmes allant de la gourmandise à la timidité en passant par les chagrins d’amour. Récemment, il s’est intéressé aux questions économiques dans une Petite psychanalyse de l’argent (PUF, 2015). Bilan lui a demandé ce qu’il en est pour les grandes fortunes.  

Quel était votre objectif en approchant la question de l’argent du point de vue de la psychanalyse? 

 Les questions d’économie sont devenues centrales dans notre société, mais elles restent relativement méconnues par la psychanalyse. La théorie freudienne remonte au début du XXe siècle et Freud se contente de lier l’argent au stade anal. Ce «cadeau» que l’enfant fait à sa mère limite toutefois la fonction de l’argent au don ou au paiement. Or il y a d’autres dimensions. La monnaie, c’est aussi l’affirmation d’un pouvoir symbolique, en particulier au travers des notions de crédit et de dette. Pour le psychanalyste, comme le langage, l’argent est un moyen d’échange soutenu par des symboles. Mais il s’en différencie parce qu’il s’incarne dans des objets tels pièces, billets, cartes de crédit… 

Ceux qui ont beaucoup d’argent, une fortune par exemple, entretiennent-ils un rapport différent à l’argent? 

Pas forcément. Mais la fortune a des codes. Ils passent par le fait qu’on ne l’étale pas. L’étalement de la richesse traduit une certaine forme d’incertitude. Celui qui expose sa richesse, c’est souvent parce qu’il n’est pas certain de sa légitimité. Se pose aussi à celui qui a une fortune la question de savoir s’il a le désir d’être celui qui sera envié par tous les autres. Prenez les gagnants du loto. Ils deviennent systématiquement enviés et quoi qu’ils fassent ou donnent, ce n’est jamais assez pour les envieux, si bien qu’ils s’épuisent. 

Vous parlez de codes. Il y a une différence entre la richesse et la fortune?

Oui. Le riche ou le nouveau riche est différent de la personne fortunée. Il s’identifie plus à cet argent au point que parfois ce rapport à l’argent le submerge pour devenir son seul rapport au monde. Le fortuné a, lui, tout autant d’argent mais ce n’est pas ce qui organise sa vie. Il met l’argent à sa juste place. Le rapport que l’on a à l’argent est relativement indépendant de la quantité d’argent que l’on possède. C’est la raison pour laquelle il y a des fortunés qui apparaissent (relativement) pauvres, et des riches, en apparence, qui n’ont pas de grandes fortunes. 

N’y a-t-il pas aussi des différences en fonction de la manière dont on a acquis cette richesse ou cette fortune?

C’est difficile de généraliser. Le propre de la psychanalyse est de considérer chaque personne une par une. Pratiquement personne ne consulte de psychanalyste pour une question d’argent. Cela dit, une question centrale qui apparaît souvent en cours d’analyse se pose effectivement autour de l’appropriation des richesses, et en particulier de l’héritage. Là, tous les cas sont possibles, de celui qui se sent en légitimité totale à celui qui nourrit un sentiment de culpabilité et d’imposture.  

Les héritiers consultent-ils plus que les entrepreneurs?

Je dirais que les héritiers consultent plus que les entrepreneurs, en tout cas pour des questions d’argent. Souvent, ce qui apparaît après quelques consultations, c’est cette question de la légitimité, l’idée de s’être approprié ce qui n’est pas donné aux autres. A l’inverse, on peut devenir riche parce que l’on a inventé quelque chose, parce que l’on est créateur. Là, généralement, il n’y a pas de problème de légitimité puisque la richesse provient de soi-même.  

Le principal problème de la richesse n’est-il pas les autres? Ce miroir déformé par l’envie et la jalousie qui transforme la vision que l’on a de nous-mêmes? 

L’envie et la jalousie sont des ressorts essentiels pour les psychanalystes. Surtout à partir du moment où la question de la richesse est centrale pour le sujet, ce qui ne se révèle généralement qu’en cours d’analyse. Les psychanalystes ramènent tout à l’enfance et à la construction de son rapport aux autres, en particulier au travers de sa mère. La mère donne tous les soins à son bébé. Si c’est un cadet, cela laisse l’aîné envieux. Si la richesse provoque l’envie, c’est qu’elle ramène souvent à cet état d’envie infantile. Tout l’enjeu d’une éducation bien menée est justement de permettre de dépasser cela. En particulier en collaborant avec son cadet, l’enfant va sublimer cet état sous l’angle de «je suis passé par là avant toi». 

Le secret, le secret bancaire même, n’est-il pas le meilleur moyen de se protéger des envieux?

Cela fait partie des codes de la fortune. Mais dans notre société, il y a une forme de confusion entre le secret et le répréhensible. Tous les secrets ne cachent pas forcément quelque chose de répréhensible. Et, pour le fortuné, ce secret ou au moins cette discrétion, c’est effectivement un moyen de se protéger de l’envie ou de la jalousie.  

Dans votre livre, vous décrivez plusieurs stéréotypes de rapport à l’argent, l’avare, le flambeur, l’avide, le prodigue… Quelles sont les différences? 

Le radin est un jaloux qui entend accumuler des trésors, voire un envieux animé par le désir d’avoir au moins autant d’argent que ses rivaux, ce qui va le conduire à une soif inextinguible s’il imagine que l’autre possède plus. L’avare, comme l’Harpagon de Molière, se différencie de tous les autres parce que pour lui rien n’existe en dehors de l’argent, la possession de la monnaie est le seul moteur de sa vie. Il n’est jamais certain d’en avoir assez. Le flambeur pense, lui, qu’il est l’élu de Dieu, qu’il sera toujours comblé comme le nourrisson repu. C’est le plus fragile parce que quand cela ne marche plus, il y a un vrai risque de suicide. L’avide est avide de choses, d’objets, de luxe, c’est le consommateur. Il cherche à renouveler indéfiniment un sentiment de contentement. Le prodigue veut, lui, se faire aimer en donnant aux autres. 

Lequel est le plus épanoui dans son rapport à l’argent? 

La dématérialisation de l’argent rend, en tout cas, la situation des harpagons assez intenable. Eux ont besoin de la possession réelle de la monnaie, de l’or. A l’inverse, les prodigues ne perdent pas de vue que l’argent est d’abord un moyen de communication. Ce sont parfois les philanthropes d’aujourd’hui qui renouvellent le rapport à l’argent. 

Et les psychanalystes eux-mêmes? Après tout, l’argent semble central dans la psychanalyse?

L’argent fait partie intégrante du cadre de l’analyse. Le paiement est libératoire. C’est s’acquitter d’une dette. Il faut que le patient ne doive plus rien à son analyste. Cela fait partie de la cure. Cela dit, beaucoup de psys insistent trop à mon avis pour que ce paiement se fasse en liquide.

Du coup la psychanalyse est-elle un moyen de s’enrichir? 

Freud s’est enrichi, comme tout médecin spécialiste qui réussit, mais il lui a fallu du temps. En même temps, il faisait vivre le mouvement psychanalytique. A cause de la crise économique autrichienne après la guerre de 1914, il n’acceptait plus que des dollars ou des livres, ce qui lui a permis d’aider ses élèves viennois. Plus tard, il reçut l’aide de la princesse Marie Bonaparte pour quitter l’Autriche en 1939. Il est aussi de notoriété publique que Jacques Lacan s’est enrichi. Cela dit, il serait faux de penser que la psychanalyse puisse produire des fortunes. C’est, économiquement, ni plus ni moins qu’une profession libérale. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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