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Où va l’argent des pauvres?

Apporter son aide financière à quelqu’un dans le besoin s’accompagne souvent de doutes quant à l’utilisation qui en sera faite. Iphone, nourriture, cigarettes, alcool... un sociologue décortique ces choix de consommation.

En 2018, en Suisse, une personne sur huit avait des difficultés à joindre les deux bouts.

Crédits: Pixabay

A l’instar de ses pays voisins, la Suisse n’échappe pas au problème de la pauvreté. Si les centaines de personnes faisant la queue pour un panier alimentaire semblent l’avoir fait émerger à la vue de tous, il fait pourtant partie de notre quotidien. Par habitude ou déni, nous l’avons simplement occulté.

En creusant un peu, tout le monde se remémore la fois où une femme/un homme, est entré(e) dans le tram, entamant son discours par une liste d’embûches rencontrées, puis une simple demande: de l’argent. Dans l’auditoire, il y a ceux qui n’y prêtent plus attention et ceux chez qui le doute s'immisce. Est-ce que mon argent servira à lui payer de la drogue? Pourquoi a-t-il/elle un smartphone s’il/elle fait la manche? Vient alors le temps du calcul, de l’évaluation, du jugement car c’est un fait, dans l’esprit collectif, le pauvre ne sait pas gérer son argent.

Pour tenter de répondre à toutes ces questions, Denis Colombi, sociologue économique, a publié un ouvrage fin 2019 (où va l’argent des pauvres) afin de changer notre perception de la précarité dont, ne l’oublions pas, personne n’est à l’abri de nos jours.

Coupables de folles dépenses

Tout le monde s’accorde sur une chose: il faut aider les pauvres. Pourtant, lorsque vient l’heure de l’action, la foule manque à l’appel. Denis Colombi justifie cela par notre représentation de la pauvreté. Celle d’une incapacité à gérer ses dépenses. Ces sommes, obtenues par la mendicité ou par l’aide sociale (produit de nos impôts), seraient forcément détournées de leur destination officielle, des besoins primaires tels que l’alimentation ou le logement, pour finir dans des achats futiles.

Mais entre penser que les pauvres prennent de mauvaises décisions et penser qu’ils sont pauvres parce qu’ils prennent de mauvaises décisions, il n’y a qu’un pas. «On projette sur l’argent de cette tranche de la population des catégories, des façons de faire, de penser, de gérer, de s’organiser qui sont celles des classes moyennes et supérieures. Or rien ne permet de croire que les stratégies qui permettent de gérer une certaine abondance d’argent soient efficaces pour en gérer la rareté», souligne le sociologue.

En effet, s’il est fréquent de se demander ce que l’on ferait en étant riche, plus singulier est l’exercice de s’imaginer dans le besoin. Une réflexion qui résulte tout simplement d’une méconnaissance collective de ce mode de vie fait de privation.

Le Nutella, un bien de luxe?

On se rappelle en janvier 2018 «les émeutes du Nutella» qui avaient marqué l’actualité dans le nord de la France. Une enseigne de grande distribution avait mis le feu aux poudres en proposant une promotion flash de moins 70% sur les pots de 950 grammes de cette fameuse pâte à tartiner. De quoi provoquer bousculades, bagarres et l’intervention de la police. Irrationnel? A première vue oui.

Dans les faits, ces troubles se seraient produits dans les régions les plus touchées par le chômage. A défaut d’être un bien de luxe, selon Denis Colombi, le Nutella serait un achat qui permet de faire facilement plaisir aux enfants. Un bien qui offre un moment de «normalité», qui les protège un instant du manque quotidien et qui manifeste un «désir d’intégration sociale».

Car la consommation constituerait un lien avec le monde extérieur. C’est d’ailleurs pour la même raison que certaines personnes dépensent sans compter dans les PMU. «Faute de travail, les pauvres se réunissent autour d’un verre et échangent des cigarettes afin de retrouver une place dans la société», appuie l’expert en sociologie.

Stocker au lieu d’épargner

Malgré tout, ces petits plaisirs rationnels mais secondaires se paient chers. Gérer un budget en situation précaire, ce n’est pas seulement faire attention, c’est avant tout une logique de sacrifice permanent. Et la liste des choses à se refuser est longue, alors lorsque l’on craque, il faut ensuite rogner sur autre chose. Denis Colombi explique à ce propos que ces moments de «craquages» sont justement ce qui leur permet de tenir: «Ils servent de façon très rationnelle à accepter le poids d’une vie de contraintes.» L’alcool par exemple, sert moins à supporter le travail, que son absence.

Surnommées la «drogue du pauvre», les boissons alcoolisées tiennent une place très particulière dans l’économie des classes populaires et aident à oublier. Puisqu’être pauvre, ce n’est pas uniquement vivre avec un budget restreint, c’est également composer avec des montants incertains. A l’heure de la promotion des contrats CDD et de l’ubérisation des revenus, la gestion des dépenses se complique d’autant plus.

Afin de prévenir ces périodes de manque, les personnes précaires ont une méthode d’épargne bien à elles: le stockage alimentaire. Pour éviter les voyages dans les supermarchés et, de ce fait, les tentations dangereuses, le but est de tout dépenser d’un coup. Un mode de consommation qui implique des choix, tels que privilégier les conserves, les pâtes, et autres denrées non périssables. 

Valeurs nutritionnelles balayées, le plus urgent pour les ménages populaires est d’accumuler l’épargne monétaire sous forme de réserves pour «les temps plus durs». Le congélateur devient alors un allié précieux. «La monnaie, elle, glisse entre les doigts, elle pourra être emporté par la prochaine facture ou n’importe quel autre aléa. Au contraire, les stocks, une fois constitués, ne peuvent plus disparaître du jour au lendemain», décrit l’auteur.

La théorie du toast à l’avocat

Dans son livre, Denis Colombi évoque la vision du magnat immobilier et millionnaire Tim Gurner. «Pour devenir riche, arrêtez d’acheter des toasts à l’avocat». Ce plat, très apprécié des millenials, à l’image des cafés Starbucks hors de prix, serait responsable d’une pauvreté relative. Il suffirait d’économiser cet argent inutilement gâché pour devenir riche. Derrière cette vérité générale mais simpliste, se cache une théorie économiste vérifiée, celle de l’accumulation financière.

Malheureusement, cela ne peut s’appliquer à la situation des plus pauvres, comme le prouve l’auteur, car il y a un réel problème de perspectives d’avenir. Profondément ancré dans le présent, ce pan de la population est enfermé dans une existence vécue au jour le jour, s’agissant d’éponger des dettes constamment et de se laisser aller de temps en temps uniquement «pour tenir».

Stigmatisés comme le salaire de Mbappé

Se laisser aller de temps en temps puisque lorsqu’il est question de consommation, les motivations des pauvres ne se sont assurément pas si éloignées de celles des autres. A la différence que, ces achats «coup de tête» comme on les appelle, auront de plus lourdes conséquences pour les moins riches. Pour Denis Colombi, il est important de garder en tête que les pauvres sont vraiment comme tout le monde, ni moins aptes à gérer les dépenses, ni plus vertueux.

Malgré tout, cette classe reste pour le moment stigmatisante selon le sociologue. «Le regard que porte l’ensemble de la société sur cette catégorie apparaît particulièrement dur. On ne veut tellement pas être vu comme l’un d’eux, que l’on est prêt à prendre des risques», précise-t-il. A titre d’exemple: se sacrifier pour offrir des vêtements ou le dernier Iphone à son enfant et ainsi lui éviter du harcèlement scolaire. Quitte parfois à diminuer le budget consacré à son équipement scolaire et susciter la critique des professeurs.

Denis Colombi ajoute: «Les deux regards, compassionnel et culpabilisateur, coexistent mais ne sont pas toujours aussi forts l’un que l’autre. Lors de crises économiques, le jugement décline au profit de l’idée que les pauvres sont des victimes du système. La tendance s'inverse lorsque la croissance repart.»

Cette ambivalence s’observe également dans le milieu du football. Avec l’envolée des rémunérations de joueurs ces dernières années, les montants des salaires font souvent polémique. De même que leur utilisation parfois ostentatoire. Relevons le cas de Franck Ribéry, l’an dernier, qui avait partagé sur son compte Instagram une vidéo dans laquelle il dégustait une entrecôte recouverte d’or, le tout, à Dubaï. A peine avait-il digéré son repas que l’affaire était dans tous les médias.

Pointé du doigt et hué pour tant de luxure, le footballeur ne démérite pourtant pas moins cet argent qu’un héritier de fortune, qu’un tennisman ou un travailleur de la finance. Qui plus est, s’il veut faire monter sa cote, ce dernier doit augmenter sa popularité en montrant son quotidien, aussi luxueux soit-il. Mais selon le sociologue Denis Colombi, le scandale proviendrait moins du chiffre inscrit en bas de leurs fiches de paye qu’à l’idée que «ces gens-là», ne sont définitivement pas faits pour avoir de l’argent et le dépenser ainsi. Les joueurs étant pour une partie importante d’entre eux, issus des classes populaires.

Une stigmatisation qui n’épargne personne donc. Pourtant, une période de chômage prolongée, une maladie, une retraite mal gérée et ces personnes en difficulté, ce pourrait être nous. Exempt de toute vision moralisatrice, ce livre cherche avant tout à nous faire réfléchir sur ce mode de vie éloigné du nôtre, et qui pourtant, pourrait devenir ni plus ni moins qu’un lendemain.


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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud, en passant par Neuchâtel pour effectuer ses deux ans de Master en journalisme, Julie Müller dépose à présent ses valises à Genève pour travailler auprès de Bilan. Quand cette férue de voyages ne parcourait pas le monde, elle décrochait des stages dans les rédactions de Suisse romande. Tribune de Genève, 24 Heures, L'Agefi, 20minutes ou encore Le Temps lui ont ainsi ouvert leurs portes. Formée à tous types de médias elle se spécialise actuellement dans la presse écrite économique.

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