Bilan

Lentilles de contact: un savoir-faire qui s’exporte

La Suisse compte cinq fabricants de lentilles de contact personnalisées, un marché de niche que ni le Covid ni la rupture de l’accord-cadre avec l’UE n’ont pu ébranler.

Christian Krüsi a fondé Galifa il y a plus de quarante ans.

Crédits: PHOTO: Dominic Büttner

«A cause d’un escroc, notre secteur a été pris dans l’étau de la bureaucratie de l’Union européenne», s’agace Christian Krüsi. Le patron de Galifa, une des cinq sociétés suisses qui fabriquent des lentilles de contact personnalisées, fait allusion à l’affaire PIP, les prothèses mammaires frauduleuses au gel non médical. Ce scandale sanitaire, qui a éclaté en France en 2012, avait remis en cause le système «d’autocertification» des fabricants de dispositifs médicaux dans toute l’Union européenne (UE). Bruxelles a donc serré la vis en imposant deux nouvelles réglementations en 2017, avant de les abroger et de les remplacer par une unique, le 26 mai dernier. Notons que c’est ce même jour que la Suisse a mis fin à ses négociations avec l’UE au sujet de l’accord-cadre.

«Notre premier marché étant l’Europe, nous devrons désormais payer presque deux fois plus pour obtenir le sésame d’authentification de la qualité de nos produits», rapporte Philippe Käppeli, CEO de SwissLens. Une charge lourde à supporter, sachant que le coût annuel de l’obtention et du renouvellement de ces certifications sera d’environ 250 000 euros, alors que les produits de ces indépendants suisses, eux, demeureront sur mesure pour un marché de niche. «Le fait d’inventer des règles de plus en plus compliquées ne rend pas les produits meilleurs. Dans notre domaine, c’est le marché qui élimine, tout naturellement, les mauvais, produits comme fabricants», souligne pour sa part Christian Krüsi, qui a fondé sa société il y a plus de quarante ans. Chefs-d’œuvre de précision, dont la qualité des matériaux est sans cesse améliorée, les lentilles de contact de ces professionnels du pays sont mondialement reconnues. Et très recherchées depuis les années 1960.

Prix? Tout est relatif

Mais est-ce que la tendance ambiante à la baisse des prix a épargné ce secteur assez confidentiel où l’on n’aime guère parler de chiffre d’affaires ou encore de taux de vente? «Chez nous, le prix des produits accuse une légère hausse annuelle depuis 2010 en ce qui concerne la vente aux professionnels», témoigne M’hamed Bouhlal, CEO d’Appenzeller Kontaktlinsen. Une progression qu’il attribue aux demandes très spécifiques de cette clientèle: ophtalmologues, opticiens, optométristes. 

Quant au patron de Galifa, dans le métier depuis 1980, il parle d’un léger recul des prix, mais pour les consommateurs finaux, car aux produits s’ajoute aujourd’hui le service. Ainsi, explique-t-il, dans les années 1980, le port d’une paire de lentilles souples sur mesure était d’un an et coûtait environ 1000 francs. Tandis qu’aujourd’hui, les deux paires de ces mêmes lentilles seront payées près de 850 francs, service y compris, mais elles ne devront pas être utilisées plus de six mois chacune. Dans la même logique, acheter des verres correcteurs journaliers, jetables, pour un usage annuel, reviendrait à environ 700 francs. C’est-à-dire, à peu près au même prix que l’acquisition de deux paires de lentilles sur mesure, destinées, chacune, à un usage semestriel.

M’hamed Bouhlal, CEO d’Appenzeller Kontaktlinsen.
M’hamed Bouhlal, CEO d’Appenzeller Kontaktlinsen. PHOTO: DR


Pour ce qui est des types de produits les plus demandés, Oliver Gubler, patron de Falco Linsen, constate une hausse spectaculaire de la demande, soit 250%, pour ses lentilles d’orthokératologie, ce que confirme également SwissLens. Portées la nuit, pendant le sommeil, elles corrigent la myopie des usagers en leur évitant ainsi le recours aux verres correcteurs durant la journée. Un plébiscite plutôt alarmant qui révèle la progression de ce trouble de la vision dans la population et surtout chez les enfants. Ces derniers sont également touchés par la cataracte, en atteste la demande pour les lentilles spéciales pour bébés auprès du fabricant Galifa, spécialisé, entre autres, dans les lentilles qui corrigent l’astigmatisme irrégulier des patients, réputé être un problème très complexe. Tandis que le fabricant SwissLens est très sollicité pour ses lentilles de couleur, qui n’ont rien à voir avec la coquetterie des starlettes. «Ce sont des prothèses qui traitent plein de troubles médicaux, parmi lesquels l’iris décoloré des yeux», note Philippe Käppeli en soulignant que le confinement n’a absolument pas diminué les commandes de ces spécialités, indispensables aux personnes concernées. Tout comme les lentilles sclérales chez Appenzeller Kontaktlinsen, souligne M’hamed Bouhlal, son CEO.

Nous devrons désormais payer presque deux fois plus pour obtenir le sésame
d’authentification de la qualité de nos produits.

La vitalité économique de ces fabricants suisses réside dans leurs spécialisations respectives. Une sorte de marché de niche dans une niche. Par ailleurs, tous exportent environ 50% de leur fabrication, principalement vers l’Allemagne et l’Autriche et sont fortement courtisés par les pays asiatiques, friands du savoir-faire helvétique. Cette confiance, les spécialistes interrogés comptent la fidéliser en relevant leur prochain défi: l’intégration des outils de contrôle des ophtalmologues, optométristes et opticiens avec les leurs. Son objectif: avoir la topographie encore plus exhaustive de l’œil des patients pour habiller leurs pupilles des lentilles ultrapersonnalisées.

Créées à Zurich

C’est à l’Université de Zurich, en 1887, que l’ophtalmologue allemand Adolf Eugen Fick pose pour la première fois des coques en verre soufflé sur l’œil humain pour améliorer sa vision. Il les avait fait fabriquer chez Carl Zeiss, en Allemagne. Et au début des années 1960, c’est la Zurichoise Jacqueline Urbach qui dépose, aux Etats-Unis, le brevet de lentille de couleur, que les studios de Hollywood plébisciteront immédiatement. De retour en Suisse, elle crée, en 1969, l’Institut des lentilles de contact Urbach à Zurich. 

Pendant que la maison Ott commence à fabriquer des lentilles de contact sur mesure, suivie par les maisons Bilosa, Techno-Lens, etc. Aujourd’hui, ce marché de niche compte cinq fabricants, dont quatre outre-Sarine (Appenzeller Kontaktlinsen, Galifa, Falco Linsen, MediLens Säntis) et un seul (SwissLens) en Romandie.

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