Bilan

Opération Rubicon: la Suisse dans le mal

Une entreprise suisse a joué un rôle prépondérant pour aider les Etats-Unis à espionner plus d’une centaine de pays, et ce durant des années. Décryptage d’une histoire digne d’un roman, alors que les autorités suisses s'interrogent encore sur le rôle des uns et des autres.

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Crypto AG. Cette entreprise zougoise a été liquidée en 2018, après avoir vendu des équipements pour coder à divers pays. L’Iran, l’Inde, divers pays d’Amérique du Sud et bien d’autres nations ont acheté la technologie de cryptage à la firme helvétique. Dans un article très complet, le Washington Post affirme que la firme appartenait secrètement à la CIA. Cette dernière avait un accord avec les services de renseignements allemands. Ce que ces deux entités ont fait: introduire dans les produits un moyen de lire les échanges malgré l’encryptage.

Le Washington Post précise que l’opération “Rubicon” est préparée depuis des années, des décennies même. Autant les services de renseignements allemands que américains n'avaient qu’à écouter ce qui se disait. Le média américain rappelle les grands événements et chambardements: “Ils ont monitoré les mullahs en Iran pendant la crise des otages en 1979, ont donné des renseignements aux Britanniques à propos de l’armée argentine, pendant la Guerre des Malouines, ont traqué les campagnes d’assassinats des dictateurs d’Amérique du Sud et ont vu les officiels de la Libye s’auto-congratuler du bombardement d’une discothèque berlinoise." Pour ce dernier cas, les faits remontent à 1986. La discothèque est principalement fréquentée par des soldats américains. Résultat: 3 morts et 229 blessés.

Les espions ont vu passer une quantité d’événements marquants en ayant bonne connaissance des messages des différents gouvernements. De nombreuses négociations ont donc souffert de ce rapport de force biaisé, avec l’un des partis qui connaissait parfaitement les limites de l’autre. Pas de vice-versa cependant.

Cette grosse opération d’espionnage s’est poursuivie pendant des années, jusqu’à ce que l’agence d’espionnage allemande décide de la quitter. Le BND a craint le risque de voir ce projet éclater au grand jour. La CIA a continué jusqu’en 2018.

Russie et Chine épargnées

Si plus d’une centaine de pays se sont fait avoir par ces programmes de cryptage truqués, certains n’ont jamais voulu de ces produits. C’est le cas de la Russie et de la Chine, notamment, dont les échanges auraient certainement été très instructifs et croustillants pour les espions. La Suisse, de son côté, avait à sa disposition une version sécurisée du logiciel, comme plusieurs autres pays. C’est ce qu’affirme Swissinfo, qui reprend l’enquête réalisée par la télévision alémanique SRF. “Concrètement, Crypto a installé deux formes de chiffrement: une version sécurisée et une non sécurisée. Seuls quelques pays, dont la Suisse, ont obtenu une version sécurisée” affirme le site helvétique.

Des soupçons de tels accords étaient survenus dans la presse dans les années 90 et 2000 notamment. Toutefois, des experts s'interrogent sur la stupéfaction ambiante. La CIA, un organe d'espionnage par définition, a mis au point un stratagème pour espionner les autres nations? "Ils ont très bien fait !" s'exclame Steven Meyer, CEO de Zendata. L'expert en cybersécurité estime que l'espionnage est une pratique commune, et personne ne s'en prive. Le fait que la CIA soit parvenue à créer une entreprise helvétique assez réputée pour vendre ses produits aux autres Etats relève d'une bonne stratégie. "Je les félicite" lance-t-il. Quant à l'image de la Suisse, il s'agit tout d'un dommage collatéral. L'expert relativise: "C'est dommage que ce soit tombé sur la Suisse, qui a une image d'intégrité, de confiance et de valeurs. Cela va forcément ternir son image."

Sanctions helvétiques ?

Qui va payer pour ce scandale ? A la fin de l’année dernière, un ancien juge fédéral a été mandaté pour analyser les activités de Crypto AG. Le département fédéral de la défense précise que le but est "d'investiguer et clarifier les faits sur la question”. Le Washington Post questionne directement les agissements de la Suisse et s’interroge sur sa connaissance de l’affaire. Le journal estime notamment que les autorités suisses étaient au courant de cette affaire d’espionnage. Déjà, le gouvernement a révoqué la licence d’export internationale de Crypto International il y a quelques semaines. Le Washington Post commente: “Le timing d’action des Suisses est étrange. Les documents de la CIA et du BND indique que les autorités suisses ont dû connaître les liens entre Crypto et les services d’espionnage américain et allemande depuis des décennies, mais ne sont intervenus qu’une fois qu’ils ont appris que la presse allait exposer les faits”.

La Délégation des Commissions de gestion des Chambres fédérales (DéICdG) a annoncé jeudi après-midi sa décision d’étudier le sujet. Elle estime notamment que les faits ont été confirmés “de manière générale par différentes réactions observées dans les pays concernés”. Elle précise que le Conseil fédéral n’a pas encore pris position sur le rôle de la Suisse dans cette affaire et met en exergue le mandat décerné à l’ancien juge fédéral. Par contre, le public et les milieux politiques ont jugé cette mesure insuffisante. C’est pourquoi la délégation annonce qu’elle va procéder à une inspection formelle. Elle l’écrit ainsi: “En sa qualité d’organe responsable de la haute surveillance sur le renseignement et les domaines secrets de la Confédération de manière générale, la DélCdG enquêtera notamment sur les liens existant entre les services fédéraux et les services de renseignement étrangers impliqués dans cette affaire. Un autre point fort de l’enquête consistera à clarifier si et dans quelle mesure le Conseil fédéral avait connaissance des faits au sujet de l’entreprise Crypto AG.”

En résumé: qu’est-ce que les Suisses savaient sur le sujet, et de quelle manière les autorités helvétiques étaient-elles impliquées dans cette affaire ? Les audits liées à cette inspections commencent ce mois. Les informations quant à l’avancée de l’enquête seront données en temps voulu.

La lumière sur la question ne sera peut-être pas faite tout de suite. L’ancien juge fédéral en charge du dossier doit rendre son rapport d’ici fin juin. Les autorités suisses prendront peut-être des mesures une fois qu’elles auront tous les éléments en main. Les conséquences immédiates sont pour l’heure difficiles à mesurer, même si l’image de la Suisse neutre et innocente a évidemment pris un gros coup.

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

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Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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