Bilan

ONG et crise du Covid-19: plus de craintes que d’effets

Confinement, distanciation sociale, focus sur le virus et ses effets,... Comment les ONG et associations caritatives ont-elles traversé cette période de crise et quel impact ces contraintes ont-elles eu sur le financement de ces structures?

Les opérations de collecte des ONG ont été perturbées par la crise sanitaire.

Crédits: DR

Le 6 mars, Terre des Hommes vendait, comme chaque année, des oranges aux passants. Ce même jour, la Confédération invitait les plus de 65 ans à éviter les foules – la Suisse venait d’enregistrer son premier décès lié au nouveau coronavirus. Le lendemain, la vente d’orange se poursuivait, avec moins de succès que d’habitude. «L’opération a été raccourcie et les recettes ont diminué, note Barbara Hintermann, directrice générale de l’organisation. Sur l’ensemble des actions des bénévoles, il manque près d’un demi-million de francs».

La crise sanitaire a bouleversé l’activité des ONG dans l’espace public, comme la recherche de fonds et de nouveaux membres. Du 16 mars au 8 juin, la société Corris, qui travaille notamment pour le WWF, n’a tout simplement pas eu l’autorisation d’installer ses stands dans les gares ou sur les places. L’impact financier est toutefois moindre si l’on en croit Markus Gmür, professeur de management des organisations à but non lucratif à l’Université de Fribourg: «ce type de récolte de fonds représente une très petite part du budget, il s’agit de quelques pourcents. Dans la majorité des cas, l’argent provient surtout de donateurs réguliers, de gens contactés par mail ou par courrier».

Porte-parole du WWF, Pierrette Rey confirme que, si cela «aide effectivement à trouver de nouveaux membres, ça n’a pas un impact immédiat sur les recettes. La chance que l’on a, c’est que nos membres et donateurs sont fidèles». L’ONG, qui clôt son exercice comptable en juin, signale d’ailleurs, à ce jour, une hausse des rentrées et des adhérents par rapport à l’exercice précédent.

Distanciation sociale et ventes au public

Les effets de la crise sanitaire sont néanmoins réels. La distanciation sociale, même réduite à 1,5 mètre, ne facilitera pas la vente de l’insigne du 1er août de Pro Patria. La traditionnelle vente de timbres pour la fondation n’a, elle, pas souffert, puisqu’elle ne se fait déjà plus qu’à la Poste, faute de temps des enseignants et d’enthousiasme des écoliers. Johann Mürner, président de Pro Patria, s’attend à ce que la situation actuelle renforce la tendance à la baisse de la vente de l’insigne: «les gens sortent moins dans la rue, évitent les contacts. C’est sûr que, cette année, il y a une difficulté supplémentaire».

Et celle-ci est même de taille pour Viva con Agua, qui finance une partie de ses activités par le don de gobelets consignés lors de festivals comme Balélec ou le Gurtenfestival, tous annulés. Or, «les gobelets représentent environ 20% des donations annuelles, soit environ 110'000 francs, selon Georg Anderhub, le directeur de l’ONG en Suisse. Le manque atteint même 150'000 francs en ajoutant d’autres dons récoltés à ces occasions».

Viva con Agua. (DR)
Viva con Agua. (DR)

Il faut donc trouver de l’argent ailleurs. Viva con Agua a créé son propre festival avec des concerts d’artistes jouant de leur salon diffusés, notamment, sur Instagram. Les deux premiers événements ont rapporté plus de 100'000 francs en Suisse et en Allemagne. L’organisation a également lancé un défi sportif, toujours sur les réseaux sociaux, et vendu des masques dessinés par des artistes et cousus par des bénévoles.

La crise permet ainsi de s’interroger sur la stratégie de financement. Faut-il se concentrer sur un type de collecte ou se diversifier ? «Dans la recherche, c’est une question très discutée, répond le professeur Markus Gmür. La diversité réduit les risques mais, d’un autre côté, les organisations qui se spécialisent croissent plus rapidement parce que la recherche de fonds se professionnalise, devient plus efficace. C’est une question de priorité: croissance ou sécurité.»

A qui donner en période de crise sanitaire?

Terre des Hommes, qui a connu une année 2019 équilibrée après une profonde crise financière réfléchit à de nouvelles stratégies, par l’intermédiaire des outils électroniques pour atteindre les jeunes, par exemple. Mais il n’est pas question, pour la directrice Barbara Hintermann, d’abandonner la vente d’oranges: «ce n’est pas seulement la récolte de fonds, c’est aussi notre visibilité et le dialogue avec la population». «Les réseaux sociaux sont importants pour l’image et pour le lien, souligne Baldwin Bakker, le patron de Corris, mais ce n’est pas le canal par lequel on trouve de nouveaux donateurs. D’ailleurs, aucun client n’a renoncé à la recherche de fonds sur les stands.»

L’entreprise a repris ses campagnes dans l’espace public le 8 juin avec un concept de protection (désinfection des stands, vitre en plexiglas, stylo différent pour chaque donateur) qui rend le travail plus compliqué, «mais aussi plus simple: on se concentre sur les personnes qui ont l’air plus ouvertes à un dialogue, par exemple celles qui ne portent pas de masque. Et ce qui est très positif, c’est la solidarité. Les gens ont compris ce qu’est une crise globale, beaucoup sont prêts à faire des dons».

Mais à qui donner, la crise ayant augmenté les besoins? La Chaîne du Bonheur a collecté quelque 40 millions de francs, un montant «énorme» aux yeux de Catherine Baud-Lavigne, directrice adjointe, qui ne s’en étonne toutefois pas: «d’après mon expérience, quand on commence à susciter l’intérêt et la discussion, quand il y a des reportages, des articles, ça augmente les dons. Il y a un potentiel de générosité qui est assez grand, qui fait que les dons se répartissent. Je ne pense pas qu’il y ait eu de cannibalisation».

Pas de concurrence entre les causes ? C’est ce que semble montrer l’expérience du directeur de Caritas, Hugo Fasel. «Nous avons fait appel à la solidarité des Suisses pour le covid, explique-t-il, et ça a bien fonctionné, nous avons récolté plus de deux millions de francs. Et, comme on ne pouvait pas faire de priorités entre la Suisse et l’étranger, nous avons lancé en même temps notre campagne pour la Syrie, qui a plus rapporté que l’an dernier».

Changement d'attitude pour les dons au 2e semestre

Hugo Fasel ne craint ainsi pas de chute des dons. «La crise mobilise davantage les gens, affirme-t-il. Même s’ils ont moins de moyens, ils voient que d’autres vont moins bien encore.» C’est même, pour Catherine Baud-Lavigne, «dans l’esprit suisse d’aider ceux qui sont moins privilégiés». Les chiffres ne les contredisent pas, qui montrent une progression constante des dons depuis quinze ans.

Ainsi, «pour l’instant, les craintes sont plus grandes que les effets réels» selon le professeur Markus Gmür qui souligne que «les problèmes sociaux, de santé, d’environnement, existent toujours, cela n’a pas changé». Présidente de Pro Natura, Ursula Schneider Schüttel estime que la situation pourrait aussi avoir un impact positif pour son organisation: «la nature a pu gagner en intérêt, parce que les gens sont plus sortis, ont pu se promener davantage et reconnaissent la valeur de la nature et des paysages. Mais il faudra voir si cela se vérifie dans le temps».

Barbara Hintermann s’attend à un changement d’attitude envers les dons vers l’automne ou la fin de l’année. Même si, jusqu’à maintenant, les donateurs ont bien réagi à l’ajustement des programmes – la Confédération, par la Direction du Développement et de la Coopération (DDC), a elle aussi soutenu une demande exceptionnelle. Mais sera-t-elle aussi généreuse l’an prochain ? «A ce stade, nous n’avons pas d’indication qu’il y aura une baisse, explique la directrice de Terre des Hommes, mais les gouvernements ont beaucoup injecté dans l’économie privée et on peut se demander s’ils vont couper dans la coopération internationale, ce qui aurait des conséquences sur les ONG.»

L’impact de la crise sanitaire sur l’économie pourrait en effet entraîner une diminution des recettes fiscales et par conséquent modifier l’attitude des Etats, ajoute Markus Gmür, de l’Université de Fribourg. «Mais, précise-t-il, il peut aussi y avoir une prise de conscience des problèmes sociaux qui les amènerait à soutenir leur «bras armé» que sont les œuvres d’entraide». La réponse à ces interrogations viendra dans les mois à venir, lors de la discussion et de l’adoption des budgets. Le Parlement fédéral se prononcera également sur la stratégie de coopération internationale 2021-2024 et les crédits-cadres de 11,25 milliards de francs qui l’accompagnent.

Jérôme Favre

Journaliste

Lui écrire

Du même auteur:

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."