Bilan

Nul besoin d’être jeune pour entreprendre

Si l’inexpérience et un regard neuf peuvent ouvrir des portes, il n’y a pas d’âge idéal pour faire preuve d’originalité, d’innovation et d’idées disruptives. Explications.

Il existerait deux types d’innovateurs, les «conceptuels», reconnus très jeunes, et les «expérimentaux» qui ont besoin de temps.

Crédits: Klaus Vedfelt / Getty

Existe-t-il un âge idéal pour entreprendre? Lorsque l’on s’intéresse à l’âge des fondateurs des grands succès mondiaux de notre temps, on constate que plus de la moitié avait moins de 35 ans lorsqu’ils se sont lancés: Facebook (20 ans), Microsoft (20 ans), Apple (21 ans), Google (25 ans), Cirque du Soleil (23 et 25 ans), Twitter (30 ans), Amazon (30 ans), Uber (33 ans), Tesla (34 ans), Oracle (35 ans), Netflix (37 ans), Walmart (44 ans), McDonald’s (53 ans). Ainsi, et comme l’indique l’investisseur Vinod Khosla, il semblerait que «les gens de moins de 35 ans sont les vecteurs du changement. En matière d’idées neuves, les gens de plus de 45 ans sont à peu près morts.» 

Sans surprise, la réalité est beaucoup plus nuancée. En effet, en dehors de ces réussites planétaires, les études conduites par la Fondation Ewing Marion Kauffman, l’Université Duke et le Founder Institute montrent de manière assez cohérente que l’âge moyen du fondateur de startup est de l’ordre de 40 ans aux Etats-Unis, terre entrepreneuriale par excellence. Le jeune entrepreneur prodige serait-il un mythe?

L’investisseur Vinod Khosl ne croit qu’aux idées des gens de moins de 35 ans. (Crédits: PHOTOS: Kim Kulish/Getty Images)

Deux types d’innovateurs

Pour l’économiste nord-américain David Galenson, il existe deux types d’innovateurs: les «conceptuels», qui expriment une grande idée puis la mettent en œuvre, et les «expérimentaux», qui procèdent par essais et erreurs, apprenant et évoluant au fur et à mesure. De cette typologie découle une temporalité différente: les «conceptuels» sont reconnus très jeunes – l’innovation conceptuelle pouvant être faite vite, car elle ne requiert pas des années de recherches méthodiques – alors que les «expérimentaux» ont besoin de temps.

A cet égard, les innovateurs conceptuels font généralement leur plus grande découverte dans une discipline peu de temps après y avoir été exposés pour la première fois. «S’ils ne renouvellent pas, en vieillissant, les brillantes découvertes de leur jeunesse, ce n’est pas par épuisement d’une sorte d’élixir magique de talent, assure David Galenson, mais à cause de l’accumulation des expériences. (...) Le véritable ennemi des innovateurs conceptuels, c’est l’installation de modes de pensée rigides. (...) Un innovateur conceptuel peut être prisonnier d’une grande découverte précoce.» 

Bruno Martinaud, auteur de Start-up, précis à l’usage de ceux qui veulent changer le monde... et parfois réussissent! (Ed. Pearson), soutient la même idée. «Les sciences cognitives nous apprennent que le cerveau humain confronté à une situation nouvelle tend toujours, selon le principe de moindre effort, à essayer de relier cette situation à une règle connue.» Ce mécanisme, appelé l’effet de fixation, a pour conséquence qu’un problème et sa résolution convergent autour de représentations et principes puisés dans notre «bibliothèque de situations connues». «Or innover, c’est être capable de prendre le contre-pied des principes admis au sein d’une industrie. Le meilleur moment pour regarder le monde différemment se situe donc nécessairement avant d’acquérir ces représentations qui vont «fixer» la façon dont on raisonne et voit les problèmes.» Le dilemme est ainsi posé: l’expérience permet de régler plus efficacement les problèmes connus mais altère inexorablement la pensée divergente.

Trois grandes phases de vie

A partir de ces observations, il est possible de décrire la trajectoire de vie de l’entrepreneur en trois grandes phases qui vont chacune caractériser les profils de projets innovants dans lesquels il aura plus naturellement tendance à s’engager. 

La première phase correspond au début de carrière, alors qu’aucune expérience n’a encore été accumulée. Sans point de référence, «l’entrepreneur est capable de voir et de saisir des opportunités de rupture, celles qui ressemblent souvent à de mauvaises idées et qui, souvent, échoueront, mais desquelles sortiront les futurs Google et Facebook», indique Bruno Martinaud. 

La deuxième phase est celle des opportunités incrémentales. «Un équilibre s’installe entre la capacité à penser différemment et le raisonnement efficace. Il est possible d’innover, mais de façon moins radicale, et certainement moins en allant contre le consensus établi.» Autrement dit, l’entrepreneur améliore son produit ou service sans pour autant le révolutionner. 

La troisième phase démarre autour de 39-40 ans. «Il s’agit de construire sur l’expérience acquise, le réseau et la crédibilité accumulée. Et cette expérience a de la valeur, incontestablement.» Bruno Martinaud cite l’exemple de Sam Walton, qui a construit sur quinze ans et deux magasins les principes fondateurs de Walmart, mais aussi celui de Mark Pincus, qui a lancé la société de jeux sociaux Zynga à 41 ans, après une expérience de six ans dans une banque d’affaires et dans un fonds d’investissement, puis trois startups (Freeloader, support.com, et tribe.net). «Un tel parcours prépare, mais aussi formate l’expérience entrepreneuriale et engage sur des terrains plus éloignés de l’exploration et plus centrés sur la valorisation d’un savoir-faire.»   

En définitive, il n’y a ni bon ni mauvais moment pour se lancer. Car l’évolution professionnelle façonne le futur entrepreneur et le prépare à des combats très différents selon le moment de sa vie où il s’engage dans cette aventure. En outre, la beauté de toute démarche innovante est qu’aucune règle n’est gravée dans le marbre. Il existe ainsi des entrepreneurs de plus de 50 ans capables d’identifier des projets d’innovation de rupture. Quant aux jeunes entrepreneurs talentueux, leur force réside dans leur aptitude à s’entourer de profils expérimentés, en mesure de compléter leur capacité à penser de façon divergente sur des dimensions d’exécution et d’efficacité opérationnelle. 

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Amanda Castillo

Journaliste

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Amanda Castillo est journaliste freelance. Elle collabore régulièrement avec plusieurs médias dont Bilan et Le Temps. Ses sujets de prédilection: le management et le leadership.

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