Bilan

Neuchâtel, en chantier économique

C’est une terre de paradoxe, entre création d’emplois et taux de chômage élevé, ou impôts conséquents et loyers abordables. Décryptage d’un canton en quête de prospérité.

  • En terres neuchâteloises, la population n’a pas augmenté malgré la dynamique économique.

    Crédits: Gaetan Bally
  • Le pôle d’innovation Microcity est un atout majeur pour le canton.

    Crédits: Laurent Gilieron
  • Le conseiller d’Etat Jean-Nat Karakash se veut rassurant: «Le plan fiscal sera favorable à tous.»

    Crédits: Christian Brun/Keystone

A Neuchâtel, canton à majorité politique de gauche depuis 2013, les patrons d’entreprise appellent de leurs vœux une amélioration des conditions-cadres. Dans ce canton qui figure parmi les trois plus industrialisés de Suisse, mais qui affiche aussi le taux de chômage le plus élevé (4,2%), Bilan a rencontré plusieurs acteurs de l’économie pour évoquer les pistes de croissance. 

Parmi eux, Gianni Proserpi, président de Von Arx, groupe leader dans les transports routiers, les travaux de terrassement et de démolition, la location de machines de chantier, ainsi que l’exploitation de gravières. Cette société centenaire affiche aujourd’hui un bilan très solide avec 35 à 40% de fonds propres. Pour cet entrepreneur qui n’a jamais voulu participer aux flambées immobilières ni se surendetter auprès des banques, l’inquiétude vient de l’importante érosion du nombre de contribuables moyens dans le canton, environ 500 par année pendant quatre ans, ce qui représente des constructions en moins. 

Claude Jeanrenaud, professeur en économie à l’Université de Neuchâtel, évoque de son côté les nombreux «working poors» dans le canton. «Neuchâtel n’est pas un canton où les gens sont riches», annonce-t-il. 

A l’heure où le Conseil d’Etat s’est engagé à donner un nouvel élan à la région, l’espoir est de mise: l’exécutif cantonal va proposer d’ici à la fin de l’année une baisse fiscale pour les personnes physiques. «Je pense que nous sommes parvenus à un compromis solide», annonce Jean-Nat Karakash, conseiller d’Etat chargé de l’Economie. Restera l’impôt sur les successions, de 3% en ligne directe sur la fortune, mais qui concerne toutefois peu de contribuables.

Le nerf de la guerre reste la fiscalité des entreprises. La loi PF17 doit se décliner à Neuchâtel sous forme d’un taux abaissé à 13,4%, un peu plus avantageux que les Vaudois. A l’heure actuelle, le fardeau fiscal retombe largement sur 10 grandes entreprises, qui paient 55% de l’impôt des personnes morales et représentent 3300 emplois. Un cinquième des rentrées fiscales totales proviennent des entreprises. Dans ce contexte, ces dernières se veulent des partenaires des projets de baisse fiscale, en participant à l’effort. «Le plan fiscal sera favorable à tous», rassure le conseiller d’Etat. Il entend compenser la baisse des impôts aux personnes morales et physiques, notamment par les propriétaires exilés. A savoir, ceux qui possèdent un parc immobilier dans le canton de Neuchâtel – profitant donc de son dynamisme – tout en habitant à l’extérieur.  

Formations très chères

Parmi les grandes dépenses, on trouve les coûts hospitaliers et les coûts de la formation, trop élevés pour le canton. La population a voté pour conserver les hôpitaux de Neuchâtel et de La Chaux-de-Fonds, ce qui restreint la marge de manœuvre de l’exécutif, même si l’objectif de réduction des coûts reste d’actualité. Par ailleurs, économiser sur la formation fait aussi partie des réformes. «Il y a trop de places d’apprentissage en école à plein temps», explique Jean-Nat Karakash.

Le constat est partagé par les experts en finances publiques Claude Jeanrenaud et Nils Soguel. Ce dernier affirme: «Je n’ai pas trop compris pourquoi le canton a choisi de se doter d’une HES à l’époque, compte tenu de son tissu économique.» Haute école de gestion, de santé, pédagogique en partenariat avec Berne et le Jura, mais aussi une université: le canton investit dans le tertiaire. 

Mais le gouvernement veut aujourd’hui s’appuyer sur les formations duales, dans tous les secteurs, et créer de nouvelles filières de formation dans le domaine de la pharma, de la medtech et de la biotech. Ces domaines connaissent une forte croissance et comptent désormais parmi le plus d’employés à Neuchâtel, avec l’industrie horlogère. Des projets sont en cours de développement, tant pour la formation initiale des jeunes que pour la reconversion d’adultes.  

Montagnes russes

Jean-Luc Pagani, directeur général de Facchinetti, entreprise de construction fondée en 1913, observe de longues périodes de calme entre deux gros projets. Depuis 1984, les travaux se sont succédé à Neuchâtel de manière continue. A présent, de longues périodes de creux suivent des périodes très chargées. Mais chez Von Arx, Gianni Proserpi, qui observe le même phénomène, indique qu’il conserve les effectifs car la société est richement capitalisée. Chez Facchinetti, qui maintient sa position de leader au niveau génie civil, on sort d’une période faste avec l’assainissement de l’autoroute A5. 

Pour trouver de nouvelles affaires, les entreprises sont obligées de sortir du canton. Pour décrocher, par exemple, des travaux sur le tronçon Vennes-Chexbres, ou participer à des travaux autoroutiers au Taubenloch (au-dessus de Bienne). Heureusement, le projet d’évitement des villes du Locle et de la Chaux-de-Fonds se profile à l’horizon. Les constructions des tunnels sont évaluées à un demi-milliard de francs chacun. Ensuite, le projet RER 2030 pour la liaison Neuchâtel – La Chaux-de-Fonds (des travaux estimés à 1 milliard de francs). Pour le projet d’évitement du Locle, la Confédération  va attribuer les mandats par les marchés publics. Autant de travaux qui pourraient permettre à ces entreprises de respirer. «Elles sortent d’une période difficile», admet Jean-Nat Karakash.

Créer un écosystème

Les deux entrepreneurs voient peu de leviers de croissance pour Neuchâtel, à part la fiscalité. Mais Gianni Proserpi se souvient encore de la «période Dobler», du nom de ce conseiller à la Promotion économique qui avait instauré au début des années 90 une fiscalité très agressive. Sauf qu’après dix ans de défiscalisation, les entreprises s’en allaient, parfois, du jour au lendemain. Des politiques plus durables sont donc indiquées, «mais pour faire une politique à moyen terme, il faut avoir de l’argent», et le canton reste très endetté.

Sa croissance des trois dernières années est néanmoins réjouissante: 2% par an, notamment grâce aux développements sur l’arc jurassien dans les secteurs de l’horlogerie, de la health valley et de l’EPFL. Les patrons regrettent cependant que, bien que les sites de production et de recherche soient sur le territoire, ce ne soit pas le cas des déclarations fiscales, faute d’avoir les sièges des holdings à Neuchâtel, en plus des ateliers. 

La politique de développement économique est aujourd’hui bien différente de la «période Dobler». Jean-Nat Karakash ainsi que Jean-Kley Tullii, chef du Service de l’économie, souhaitent tirer profit des expertises et de la diversité déjà présentes, tout en maintenant la prospection à l’étranger. Dans cette perspective, le pôle d’innovation Microcity, dévolu à la haute précision, est un atout majeur du canton.
Il regroupe un millier de chercheurs au cœur de la ville de Neuchâtel, avec le CSEM, l’antenne de l’EPFL, l’Université et les hautes écoles. Les entreprises appelées à s’installer en terres neuchâteloises sont désormais ciblées dans le but de renforcer les chaînes de valeur, de manière à compléter l’écosystème. Et pour les faire venir, la fiscalité est importante, mais ce n’est plus l’argument clé. «Elle ne doit pas être un frein», affirme le conseiller d’Etat. Séduire par les synergies et les compétences plutôt que par la fiscalité est donc à l’ordre du jour. Les liens ainsi créés entre les multinationales, les PME et les startups ancrent davantage qu’un simple forfait fiscal. 

Les Neuchâtelois, les Français et les autres

Remédier au chômage élevé n’est pas chose facile. Pour Gianni Proserpi, la loi fédérale sur la préférence indigène «ne fonctionne pas du tout». En théorie, dès qu’il y a 8% de chômage dans une branche, il faut s’adresser à l’ORP (Office régional de placement). Sauf que dans le gros œuvre, il y a 17% de chômage, mais l’ORP ne dispose pas des profils adéquats car les personnes proposées ne sont pas formées, leur employabilité étant faible. 

Dès lors, Neuchâtel est le seul canton où les frontaliers continuent d’augmenter cette année, en plus des pendulaires. Les entreprises ne les engagent pas pour leur bas salaire, insistent Gianni Proserpi et Jean-Luc Pagani, mais parce que «c’est là-bas qu’il y a la main-d’œuvre qualifiée». Le canton ne parvient toutefois pas à sédentariser ceux qui viennent du dehors. Et les salariés basés en Suisse rechignent davantage aux trajets. «Une résidente de Saint-Blaise (NE) ne voudra pas travailler au Locle (NE). Une de Besançon (France), en revanche, y consentira.» 

La croissance démographique démontre qu’en terres neuchâteloises, la population n’a pas augmenté comme la dynamique économique le voulait. Par contre, elle a augmenté dans les régions tout autour du canton. «C’est une réalité», admet le conseiller d’Etat Jean-Nat Karakash. Il évoque toutes ces personnes qui habitent Gals, Gampelen ou encore Concise tout en travaillant à Neuchâtel. Le socialiste conseille de regarder l’ensemble du tableau: «La qualité de service est bonne, la vie est agréable, même si la fiscalité doit encore être abaissée. C’est justement ce qui est prévu à brève échéance.» Les communes neuchâteloises sont très bien reliées au réseau ferroviaire et autoroutier, et cela peut être une clé pour combler le déficit des comptes du canton. «La mobilité ne doit pas juste servir à l’exode des contribuables, insiste Nils Soguel. Elle doit permettre de bénéficier des services publics offerts par les cantons avoisinants.»

Garciarebecca1
Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

Du même auteur:

A chaque série Netflix son arôme de cannabis
Twitch: comment devenir riche et célèbre grâce aux jeux vidéo

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."