Bilan

Multinationales: la spirale infernale?

Les fermetures de sièges et de sites de production d’entreprises étrangères se succèdent en Suisse romande. Les acteurs économiques exigent un réveil des autorités politiques.
  • La société irlandaise biopharmaceutique Shire quitte Eysins (VD) pour Zoug. 220 emplois sont menacés. Crédits: Gillieron/keystone
  • En juin 2009, Bilan s’inquiétait du fait que «le sort de la région dépend de décisions prises ailleurs». Crédits: Dr
  • «Il est temps de nous réveiller!», s’indigne Blaise Matthey, directeur de la FER: «Si nous ne donnons pas des signaux clairs (...), d’autres multinationales quitteront la région.» Crédits: Brun/EOL
  • Un constat que partage Yves Defferrard. Pour le le syndicaliste d’Unia, l’attitude des multinationales «montre qu’elles n’ont aucune attache à cette région». Crédits: Brun/EOL

La Suisse romande parviendra-t-elle à conserver les multinationales étrangères installées sur son territoire? La question rejaillit après l’annonce du déménagement de l’entreprise biopharmaceutique irlandaise Shire, d’Eysins (VD) vers Zoug. L’inquiétude grandit car plusieurs sociétés ont déjà décidé de quitter la région: Kraft Foods Europe, Colgate-Palmolive et Yahoo!.

A celles-ci s’ajoutent les licenciements annoncés par Philip Morris à Lausanne et à Neuchâtel et par Ilford Imaging à Marly à quelques kilomètres de Fribourg, ainsi que ceux qui découlent de la fermeture des sites de production de Biomet, de Nexans et d’UPM Raflatac.

Au total, au moins 735 emplois ont déjà passé à la trappe cette année. On pourrait se consoler, au regard de la disparition de Merck Serono (biotechnologie) à Genève qui avait provoqué au printemps 2012 un choc autrement plus important avec la suppression de 1250 emplois.

Il ne faut évidemment pas tomber dans le catastrophisme, mais ces décisions montrent néanmoins la fragilité des succès obtenus au cours de ces dernières années et la dépendance de la région envers les multinationales.

Dans un article publié en date du 3 juin 2009 et titré «La Suisse romande ne maîtrise pas son destin», Bilan avait déjà évoqué cette question. Notre magazine s’inquiétait du fait que «le sort de la région dépend de décisions prises ailleurs». Un fait confirmé par une étude publiée en 2012 par la Chambre de commerce américano-suisse et Boston Consulting Group. Selon celle-ci, les multinationales suisses et étrangères représentent respectivement 43 et 41% du produit intérieur brut de Vaud et de Genève.

C’est une proportion plus élevée que la moyenne helvétique (36%). Or, à l’exception notable de Nestlé, Givaudan, Firmenich, SGS ou Bobst, les sièges de ces sociétés se situent à l’étranger.

«L’implantation de multinationales étrangères génère des risques inhérents à leurs activités et à leur mobilité. Il est plus facile de les attirer que de les garder. Il est donc capital que les conditions-cadres restent toujours très bonnes», relève Martin Naville.

Pour le directeur de la Chambre de commerce américano-suisse, «il faut relativiser les dangers de la dépendance de la Suisse romande car une région est toujours tributaire de facteurs extérieurs».

Si le syndicaliste d’Unia Yves Defferrard reconnaît le rôle important que jouent ces entreprises dans le tissu romand, il constate que celles-ci ne cherchent pas à s’y intégrer: «Ces dernières refusent le dialogue social, ne signent aucune convention collective de travail et n’engagent que rarement des apprentis. Cette attitude montre qu’elles n’ont aucune attache à cette région. Et ce d’autant moins que leurs dirigeants changent régulièrement.»

Même si les licenciements et les délocalisations annoncés dans les activités de siège et de production répondent à des logiques économiques différentes (restructurations d’activités, concentration de la production, etc.), d’aucuns craignent que la région ne soit entraînée dans une spirale infernale.

«Si nous ne donnons pas des signaux clairs quant à notre compétitivité et à notre attractivité, d’autres multinationales quitteront la région», n’hésite pas à affirmer Blaise Matthey, directeur de la Fédération des entreprises romandes.

En plein brouillard

«Nous devons prendre conscience que les atouts qui ont fait la réussite de la région lémanique, mais aussi celle de la Suisse tout entière, se sont amoindris dans le domaine de la fiscalité, des infrastructures et de la sécurité du droit. Les attaques proviennent autant de l’étranger que de l’intérieur du pays. A cela s’ajoute la force du franc qui renchérit les coûts des entreprises. Il faut désormais agir rapidement pour donner une visibilité claire aux acteurs économiques», insiste Claudine Amstein, directrice de la Chambre vaudoise de commerce et d’industrie.

Elle exige notamment que le canton de Vaud se positionne clairement sur la réforme de la fiscalité des entreprises.

Or, on nage plutôt en plein brouillard. Dès l’an prochain, le peuple devra se prononcer sur la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne, le salaire minimum à 4000 francs et l’abolition des forfaits fiscaux à Genève et sur le plan fédéral. De plus, la question de la fiscalité des entreprises au bénéfice de statuts spéciaux n’est toujours pas résolue.

Si le canton de Genève s’est prononcé pour un taux uniforme de 13% sur le bénéfice des personnes morales, Vaud temporise toujours. Actuellement, seul Neuchâtel offre déjà un taux unique pour toutes les entreprises, qu’elles soient étrangères ou helvétiques. Tant que toutes ces incertitudes ne seront pas levées, la situation restera délicate.

Le nombre peu élevé d’implantations de sociétés étrangères en Suisse romande en 2012 et en 2013 est révélateur, même si la conjoncture explique aussi leur faible enthousiasme pour s’établir dans cette région.

«Il est temps de nous réveiller. La promotion économique de Singapour tente chaque semaine de débaucher nos entreprises. Pourquoi n’agissons-nous pas de la même manière en Asie? Au niveau de la fiscalité, la Grande-Bretagne et l’Irlande figurent parmi nos concurrents les plus sérieux en dépit des contraintes fixées par les règles européennes», constate Blaise Matthey.

Pour éviter des désillusions ultérieures en relation avec l’établissement de sièges européens des multinationales, Yves Defferrard propose que les instances politiques sélectionnent mieux les entreprises: «Elles ne devraient accorder des exonérations fiscales que si celles-ci s’engagent à respecter les conventions collectives de travail en vigueur dans leurs branches.»

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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