Bilan

Montreux et Montréal s’allient sur l’humour

Deux marques emblématiques de l’humour dans l’univers francophone, Montreux Comedy Festival en Suisse et Juste Pour Rire au Québec, ont annoncé ce lundi 2 décembre 2019 un partenariat. Pour évoquer les enjeux de ce secteur et faire le point sur les défis pour ces deux grands acteurs du domaine, entretien avec Charles Décarie, PDG de Juste pour Rire, et Grégoire Furrer, fondateur et producteur du Montreux Comedy.

De gauche à droite Marie-Julie Larivière (Directrice de Juste pour rire Spectacles), Patrick Rozon (Vice-président aux contenus francophones de Juste pour rire), Charles Décarie (PDG du Groupe Juste pour rire), Laurent Wehrli (Syndic de la Ville de Montreux), Grégoire Furrer (Fondateur et producteur du Montreux Comedy Festival), Chloée Coqterre (Directrice générale du Montreux Comedy Festival).

Crédits: Montreux Comedy/Laura Gilli

Bilan: D'où est venue l’idée de ce partenariat?

Grégoire Furrer: Je connais Juste Pour Rire depuis 30 ans. Et aller à JPR en 1991 était un des premiers voyages formateurs alors que je venais de créer le Montreux Comedy Festival. Montréal m’a beaucoup inspiré pour le MCF. Je n’ai jamais vraiment réussi à travailler avec eux. Quand j’ai échangé avec Patrick Rozon puis Charles Décarie, nous avons réalisé que la complémentarité entre acteurs en Amérique du Nord et en Europe est utile. Parler d’une même voix est un plus énorme, que ce soit auprès des artistes, diffuseurs, partenaires et nouveaux acteurs (Netflix, Amazon,…). Nous sommes des gros festivals d’humour mais de petits acteurs face à Disney, Netflix ou Amazon. Cela nous rendra bien plus solides. Avec ce partenariat, on souhaite se rendre plus fort dans une industrie en pleine mutation.

Charles Décarie: Ce partenariat va nous aider à être bien plus présents au niveau numérique, notamment au niveau francophone. Je crois aussi à complémentarité. Nous allons apporter à nos festivaliers respectifs du contenu supplémentaire, un enrichissement des contenus par rapport à ce que nous proposons à l’heure actuelle. La communauté des humoristes voit d’un bon oeil les combinaisons qui leur proposent diverses plateformes et qui leur permettent donc de naviguer au niveau des opportunités qu’on leur offre.

Quelle forme va prendre ce partenariat?

CD: Nous sommes des gens très pratiques. On va créer des produits en commun, dans lesquels on va investir et partager les risques ensemble. Dans un premier temps, nous allons proposer un gala Montreux-Montréal. C’est un départ de collaboration, et on trouvera d’autres produits qui feront du sens à l’avenir.

GF: Quand nous avons discuté de ce partenariat, mes interlocuteurs québecois disaient avoir «une approche étapiste». J’ai beaucoup aimé ce mot, que nous n’avons pas en Suisse, car il est très juste. Nous évoluons dans un monde d’individualités, avec le one-man-show: ce qui était fondamental, c’était la confiance entre nous et nous voulions marquer notre association. Nous n’avons pas besoin l’un de l’autre dans l’absolu, mais si nous mettons ensemble nos compétences, nous aurons plus de chances de régler les problèmes. Deux partenaires s’associent et nous allons démarrer par ce gala et un certain nombre de spectacles et de projets. Nous allons découvrir des projets que nous pourrons développer ensemble. Il est crucial que la francophonie donne son point de vue sur l’humour. D’importantes innovations arrivent dans notre domaine, avec l’intelligence artificielle ou la traduction simultanée, par exemple, ces défis ne pourront pas être développées par un acteur seul.

CD: Quand on regarde l'industrie des festivals, de musique notamment ou d’art en général, il y a très peu d’acteurs qui ont réussi. La plupart ont échoué, notamment quand ils ont tenté de décliner leur événement en d’autres lieux. La seule grande réussite c’est ArtBasel. Nous, cela nous rassure de voir qu’on s’associe au MCF qui a réussi à décliner autres événements Montreux Comedy à travers le monde. Nous avons quatre festivals et bientôt un cinquième à Abu Dhabi. C’est donc important de nouer un partenariat avec un événement qui a ce flair.

Vous évoquez une forme de mondialisation de l’événementiel lié à l’humour. Quid des différences entre les univers francophone et anglophone?

GF: JPR a une approche nord-américaine avec la partie anglophone. Le fait d’avoir la caution de cette organisation peut nous aider. Au Québec on parle beaucoup d’industrie culturelle. En Europe c’est un gros mot. Là-bas, il y a cette vision que notre métier, même si on reste des saltimbanques, est un métier et il y a une vision d’entrepreneurs. On a à Montreux des québécois très importants dans notre structure. J’avais choisi pour le Montreux Comedy Festival une agence marketing au Québec. Au début, mes équipes s’étonnaient. Mais c’était la première entreprise qui me donnait l’impression de connaître et comprendre l’humour. Les grands acteurs du marketing ici en Europe voient l’humour comme un produit lambda. Le Québec est sans doute le pays avec le plus grand ratio d’humoristes professionnels. Nous avons une approche plus latine donc ça va aider à développer l’Afrique. Si on fait l’analyse de nos complémentarités (management, savoir-faire, visions,…) nous sommes comme les pièces d’un puzzle.

Après le gala Montreux-Montréal, quelles sont les autres pistes envisagées pour ce partenariat?

CD: Nous avons déjà ce gala co-produit, co-organisé, cofinancé. Nous nous donnons cette plateforme commune pour commencer. L’univers du web peut être une seconde opportunité. Le financement de l’humour change, il faut qu’on s’adapte à cette nouvelle réalité. On ne distribue plus l’humour comme avant et il faut exploiter ces nouveaux canaux car sinon le financement devient difficile.

Justement: avec le web et les plateformes à la demande, quels impacts sur vos productions et quelles collaborations envisager?

CD: Avant d’envisager, il faut comprendre de quels produits on parle. Il y a le festival, la production pour la télévision, des produits de niches comme les caméras cachées, voire les spectacles de tournées. Chacun de ces types de produits a des besoins et des sources de financement différents. Il faut dézoner et faire l’ingénierie financière. Pour les gags, nous avons décidé chez JPR de les mettre sur YouTube, car ils sont muets, donc «language neutral»: ces contenus génèrent 16 millions de vues par jour, 500 millions de vues par mois. Sur Facebook, nous avons 10 millions de vues par mois. Ce que cela dit, c’est que la façon de monétiser a changé: on peut générer des millions de dollars via ces plateformes. Nous sommes passés de la télévision traditionnelle vers ces plateformes et réseaux sociaux. Il y a un écosystème de l’humour qui a changé et les sources de fonds ont été bouleversées depuis quelques années. Si nous allions chercher des télévisions traditionnelles pour financer nos galas, nous signerions leur arrêt de mort. Le MCF a eu le courage de se lancer rapidement dans l’eau froide du monde digital et ça a été une inspiration. Nous le faisons pour certains stand-ups. C’est une question de survie pour nombre d’organisations dans l’humour.

GF: Nous avons été précurseurs, mais il y a une explication. Nous avons la chance d’être dans une petite ville de 20’000 habitants et je vends 20’000 billets pour des spectacles qui se tiennent sur quelques jours. Je savais depuis longtemps que je ne vendrais jamais 300’000 billets. Cela m’a obligé à aller sur des terrains de jeux où j’étais libre. Quand je discute avec des players, il existe des entreprises spécialisées dans la distribution de contenus, la gestion de datas, l’habillage,… ce sont des nouveaux métiers que nous n’avons historiquement pas. Il va falloir acquérir ce savoir-faire. Et il va falloir lean-sourcer car on ne pourra pas toujours se reposer sur les autres. On ne peut pas faire n’importe quoi avec l’image des artistes. Nous serons beaucoup plus forts par exemple si on crée une unité digitale avec JPR.

CD: J’engage depuis huit mois des wizz kids, des millenials qui me disent comment valoriser des contenus sur YouTube. J’ai compris comment ces grandes plateformes nous dictent la façon dont ils veulent valoriser nos contenus.

Au Montreux Comedy Festival, cette bascule vers le web a été engagée très tôt. Quels bénéfices constatez-vous?

GF: La meilleure publicité qu’on pouvait faire pour le MCF, ce sont les vidéos sur le web. Nous avons coupé la plupart de nos partenariats médias traditionnels, et avons mis en oeuvre des techniques de re-targeting, lesquelles nous rendent capables d’interagir avec les internautes pour leur proposer nos contenus. La personne qui gère notre billetterie digitale a 25 ans et je comprends un mot sur deux quand elle m’expose la stratégie qu’elle active pour nous. Il faut déployer cela en Afrique qui est un terrain de jeu formidable: ils ont mis en place des billetteries sur WeChat pour les événements labellisés Montreux Comedy Festival et cela nous servira peut-être un jour en Europe. Ces investissements et tests que nous menons avec différents montages, accroches,… il est clair qu’on tâtonne. En cumulant à terme nos deux expériences et puissances, nous pourrons obtenir de meilleurs résultats.

CD: …et cela amène d’autres possibilités. Le digital nous introduit à des façons de faire différentes. Un manufacturier peut commander et avoir son logo ou sa publicité présentés seulement dans les pays qu’il choisit. Tout d’un coup cela nous permet d’aller chercher des sponsors mondiaux comme Adidas ou Nestlé, ce qu’on ne pouvait absolument pas faire avant car nos partenaires étaient locaux ou nationaux. Nous venons décloisonner l’accès à des commanditaires d’envergure et chercher de la valorisation. Cependant, aller chercher la commande à Montréal ou à NYC ce n’est pas le même travail. Il faut se réinventer en continu.

GF: Pour notre part, MCF est un festival francophone mondial basé en Suisse romande. L’industrie des sponsors suisses est basée en Suisse alémanique et ne connaît pas la marque MCF et nous renvoie vers des partenaires locaux romands. En France, les partenaires que nous allons démarcher dans notre logique de festival francophone, on nous dit que le festival est suisse. Notre sponsor suisse, Swissquote, n’a pas le droit de faire de la publicité en France: grâce à la diffusion ciblée sur le web, on leur met des pubs en Suisse et on a d’autres partenaires ou annonceurs en France. On comprend cette technologie et ce développement va être énorme dans les années à venir.

Quel impact du coup pour les contenus, pour les spectacles sur scène?

CD: Le pari qu’on fait c’est qu’il y aura peu ou pas d’impact sur le spectacle sur scène. L’homme se réunit pour des spectacles depuis plus de 2500 ans et ça ne va pas changer. Les canaux digitaux sont complémentaires et ne vont pas se substituer aux spectacles sur scène. Pour la musique, les concerts diffusés en ligne n’ont pas tué les concerts, bien au contraire. Par contre, le comportement d’achat des billets change. Le besoin de se retrouver sur un événement reste fort. C’est comme en musique, on apprécie la musique en ligne et on apprécie à un autre niveau le réel.

GF: Pour nous, c’est exactement ce qui s’est passé: nous vendons davantage de billets, plus vite et plus chers depuis que nous avons ouvert nos canaux YouTube et Facebook. Les gens croient à la marque et nous font confiance. On fait une part croissante de la billetterie en ligne. Et une part importante des billets s’écoule à l’aveugle, avant même que le public sache qui sera à l’affiche, car ils nous font confiance après avoir vu les spectacles en ligne. Nos deux marques, Montreux Comedy Festival et Juste Pour Rire peuvent se suffire à elles-mêmes. Le fait que le public fasse confiance à nos marques est un énorme plus.

De nombreux producteurs de contenus pointent cependant le poids, voire le diktat parfois des diffuseurs en ligne comme Google pour YouTube ou alors Facebook…

CD: Il y a un diktat des plateformes web. Avant c’était les télévisions traditionnelles qui voulaient nous dicter les règles, aujourd’hui ce sont les broadcasters digitaux. Ils veulent toujours de l’exclusivité. Il y a moyen de contourner cela, avec des périodes d’exclusivité qu’on peut donner à certains. Pour ceux qui ne veulent pas d’exclusivité, c’est moins intéressant. On fait attention avec qui on s’associe car la valorisation sur une plateforme de type Netflix, Amazon, Apple ou Disney est suivie par une valorisation sur les réseaux sociaux quelques temps plus tard. Les gens qui nous empêchent de le faire, on y pense à deux fois.

GF: Idem pour nous, on a choisi de travailler avec Amazon, mais on reste de petits joueurs face à eux. Mais il est crucial de ne pas être divisés car si nous y allons en ordre dispersé, nous aurons encore moins de chances. Dans la francophonie, il y a 150 ou 200 artistes disponibles pour ce type de contenus chaque année en moyenne, car un certain nombre font du cinéma, ou écrivent un spectacle pour l’année suivante. Si nous allons vers ces artistes ensemble, en leur proposant de créer des contenus différents à Montréal et à Montreux, nous allons avoir deux fois plus de contenus au lieu de faire jouer la concurrence. Le matériel que nous achetons à un artiste, c’est aussi ça qui fera la différence. Nous pourrons donc, en étant ensemble, mettre davantage de moyens dans la production. Et face à des Amazon, Disney ou autres, et même les télévisions traditionnelles (qui initieront peut-être demain une plateforme des réseaux de service public francophones), nous serons capables de proposer les meilleurs contenus, car nous aurons la connaissance de l’industrie et la ferons remonter à ces plateformes. Ces dernières auront un interlocuteur commun et sauront que nous sommes compétents ensemble.

La réflexion ne doit donc plus se faire à l’échelle régionale ou nationale mais à celle de la francophonie? N’y a-t-il plus d’humour belge, français, québecois ou suisse?

GF : Aujourd’hui il y a un marché de la francophonie. Il est en construction encore. Entre Suisse, France et Belgique, il n’y a pratiquement plus de différences. Il reste une différence culturelle avec le Québec. Mais on en est au fine tunning, à des subtiles spécificités. On le voit avec des humoristes d’outre-Atlantique qui viennent à Montreux : en 1h, ils peuvent adapter leur matériel et leur sketch si une première représentation a moins fonctionné que prévu, car jouant sur des ressorts différents. Comment toucher les consommateurs en sachant cela? Le métier a changé et nous devons modifier notre approche de la diffusion de contenus. La télévision traditionnelle a un public qui vieillit, l’humour est un médium plus jeune. Si on met l’humour d’aujourd’hui sur les chaînes de la télévision traditionnelle, il y aura un décalage.

Face à ces ensembles mondiaux, à ces alliances et à ces partenariats, quelle place pour la création destinée à un public local?

GF : Nous avons créé la revue vaudoise à Montreux. On voit que ça marche très bien, on va vendre 12’000 billets pour l’édition 2019. C’est un public qui vient à la revue et ne va pas au MCF. Ce n’est pas parce qu’on parle de mondialisation qu’on va oublier le local. Nous pouvons combiner les deux et nous voyons ce besoin de s’ancrer et se retrouver sur des repères locaux. Nous n’allons pas nous associer pour gommer nos particularités: nous allons garder nos différences culturelles, qui nous enrichissent, mais travailler sur les outils et les plateformes.

CD: On parle là d’adaptabilité de nos artistes, j’ai confiance en nos artistes pour s’adapter à leur audience. Mon principal enjeu n’est pas sur le français mais sur le type d’humour: certaines sociétés sont beaucoup plus prudes que d’autres. Quand on fait le parallèle avec le monde anglophone, on constate que beaucoup de gens n’y supportent pas les jurons ou le sexe, d’où le lancement de concepts comme Clean Comedy, mais a contrario on a des endroits intéressés par des humours ethniques ou le Nasty Comedy. L’enjeu est de segmenter par catégories d’humour. J’ai confiance en la capacité de nos artistes à s’adapter. Comme un constructeur automobile, on aura différentes séries assez différentes pour les livrer aux consommateurs.

GF: Nous avons déjà à Montreux un gala « So chic » garanti sans vulgarité. Les Québécois vont plus loin que nous dans le Nasty Show. Mais oui, il y a ces tendances et ça fait l’intérêt de lancer des marques distinctes. L’an prochain on va lancer le Punk Show, avec davantage de trash.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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