Bilan

Monnaie pleine: non, mais débat à suivre

A quelques semaines de la votation du 10 juin, l’économiste Michel Laloux livre une analyse originale et sans concessions sur les mesures phares de l’initiative «Monnaie pleine».

Michel Laloux est l’auteur de «Dépolluer l’économie: révolution dans la monnaie».

Crédits: Martin Bernard

Le 10 juin prochain, le peuple devra ainsi se prononcer sur la réforme du système bancaire helvétique portée par l’initiative «Monnaie pleine» (IMP). L’ambition des initiants est grande: lutter contre «la croissance sauvage de la création monétaire» en interdisant aux banques de créer de l’argent électronique (plus de 90% de toute la monnaie en circulation actuellement), et transférer cette prérogative à la Confédération. 

Que faut-il penser des propositions avancées par les initiants? L’économiste suisse Michel Laloux, auteur du livre Dépolluer l’économie, a développé des idées originales pour réformer en profondeur le fonctionnement monétaire et bancaire. Pour lui, l’initiative «Monnaie pleine» «présente quelques aspects intéressants, mais pose surtout de nombreux problèmes». Entretien.

Quelle est votre impression générale sur l’initiative?

Je me sens devant un choix impossible: dire «non» revient à conforter le système bancaire actuel, qui porte une grande part de responsabilité dans la maladie de l’économie. Mais dire «oui», c’est accepter une proposition plus que problématique qui n’aborde pas les vrais problèmes de la monnaie. Le mérite de l’initiative est de faire naître une partie du débat. Mais ce dernier est tronqué, car les initiants n’ont pas pris comme préalable d’étudier la monnaie elle-même.

On est loin de «s’attaquer aux causes mêmes de l’instabilité du système financier», car la «Monnaie pleine» telle qu’elle est proposée reste considérée comme une chose, un bien, une production qui devient une marchandise. Or, cela fait plus d’un siècle que la monnaie s’est détachée de la marchandise que représentait l’or monétaire. Elle est devenue une comptabilité, ce qui correspond à sa vraie nature. La non-reconnaissance de cette nature profonde de la monnaie est la cause principale de la maladie de l’économie.

Un des points centraux de la réforme «Monnaie pleine» est d’interdire aux banques privées de créer la monnaie lors de l’octroi de prêts. Elles ne pourraient «prêter que l’argent mis à leur disposition par les épargnants, les entreprises, les assureurs et d’autres banques ou la Banque nationale suisse». Que pensez-vous de cette mesure? 

En réalité, la création monétaire par les banques n’est pas un problème en soi. Elle devient problématique lorsque les crédits, comme c’est largement le cas aujourd’hui, sont destinés à nourrir la finance spéculative. L’IMP croit pouvoir régler cette question par la limitation et le contrôle des prêts par la BNS. Je crois que l’on s’apercevra assez rapidement que c’est une illusion. L’objectif principal devrait être de sortir la monnaie de l’économie, c’est-à-dire d’empêcher sa marchandisation et son accumulation.

Pour ce faire, il faudrait commencer par supprimer l’intérêt, qui est le premier facteur de marchandisation de la monnaie et qui n’a aucune raison d’exister dans l’économie réelle. Il permet en effet à l’argent de travailler tout seul et de rapporter des bénéfices tout en gonflant artificiellement les prix des biens et des services. L’IMP est floue à ce sujet. En définitive, la circulation de la monnaie devrait être un service public à but non lucratif.

En ce sens, les banques ne devraient pas être privées. Attention, cela n’implique pas des nationalisations. Dans mon livre, je décris comment on pourrait laisser la société civile organiser ce service public, avec des institutions bancaires sans but lucratif soumises à un cahier des charges et à des règles très strictes. 

Dans ce scénario, étendre le monopole de l’Etat à la monnaie scripturale serait donc inutile?

Une grande confusion règne aussi à ce sujet. Les initiants n’ont pas remarqué que, depuis un siècle, il est artificiel de faire une différence entre les deux types de monnaie. La monnaie scripturale est également fiduciaire car basée sur la confiance (du latin «fiducia», confiance). Et derrière la monnaie fiduciaire se trouve toujours une comptabilisation dématérialisée, donc un élément scriptural. Ce que souhaitent les initiants est un non-sens qui nous ferait faire un pas de géant en arrière.

Quelle est votre position sur la proposition stipulant que l’argent déposé sur les comptes courants ne devrait pas être une créance (reconnaissance de dette) vis-à-vis d’une banque, et que ces comptes devraient être gérés en dehors du bilan de celles-ci et inscrits au total de celui de la BNS pour être à l’abri des faillites bancaires?

C’est la vraie mesure forte, le seul mérite du texte selon moi. Cette proposition suffirait, à elle seule, à faire de la monnaie scripturale, légitimée par la loi, une monnaie pleine. Le détour par la BNS est ici artificiel et n’apporterait que lourdeur sans résoudre, encore une fois, les vrais problèmes monétaires. Selon moi, la Banque centrale est un anachronisme et la monnaie n’a pas besoin de cette institution. Pour prendre une image, je dirais que la Banque centrale joue pour l’économie un rôle identique au pacemaker pour le cœur humain.

En effet, c’est prétendre stimuler l’économie de l’extérieur que de croire qu’il faut régler la «production de monnaie» à partir d’un centre. En réalité, la chose se fait à la périphérie, c’est-à-dire par l’activité des acteurs de l’économie. Et là, il convient de distinguer entre la monnaie qui sert à régler les achats courants (que j’appelle monnaie de consommation) et la monnaie de financement qui provient de prêts. L’initiative pressent la différence entre ces deux formes de monnaie, mais sans parvenir à sortir clairement du mélange des genres qui existe actuellement.  

Dans le cadre de son nouveau mandat, la BNS mettrait également en circulation de l’argent «sans dette», qui augmenterait la masse monétaire proportionnellement à la croissance économique et serait mis gratuitement à disposition de la Confédération, des cantons ou des citoyens.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette monnaie «sans dette». Pour le dire en deux mots, il s’agit là d’un argent public qui est artificiellement créé alors que l’argent public devrait provenir d’une contribution des acteurs de l’économie marchande. Autrement dit, les fonds publics proviendraient ainsi de l’aval. L’IMP veut créer cet argent public en amont, par un processus technocratique, en dehors de
la vie de l’économie elle-même. Vouloir gérer les circulations de monnaie via un organisme central, tel que la BNS, c’est aller à l’encontre de ce que pourrait être une économie en bonne santé, c’est-
à-dire au service de l’humain. 

Quel est votre point de vue sur les mesures transitoires avancées dans l’initiative, prévoyant l’octroi aux banques d’un prêt d’un montant équivalent à celui de la masse des dépôts existant en Suisse, soit environ 550 milliards de francs?

C’est totalement surréaliste. Cela signifierait que cette masse monétaire existerait à double dans l’économie. Il y aurait alors trop d’argent en circulation, ce qui créerait inévitablement de l’inflation, notamment dans l’immobilier. 

Selon vous, le débat doit donc continuer, quel que soit le résultat du 10 juin…

Oui, il faudrait aller beaucoup plus loin et réfléchir à une autre façon d’organiser le système bancaire sans recourir à la Banque centrale. C’est-à-dire faire le contraire de ce que propose l’initiative, mais en partant de l’élément positif qu’elle avance: la mise hors bilan des comptes de dépôts. Au lieu de favoriser l’émergence d’un système bancaire horizontal, proche du terrain et de l’économie, l’IMP préconise une centralisation à contretemps de tout ce qui est en train d’émerger dans la société civile actuellement. 

Martin Bernard

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