Bilan

Monnaie pleine, l’initiative que personne ne comprend

Un message très simple en apparence. Une réforme aux dimensions techniques à l’extrême en réalité. Qui comprend Monnaie pleine? Voici les arguments d’experts et d’un partisan de l’initiative pour aider à la réflexion.
  • La votation, prévue le 10 juin, incite à repenser le système monétaire suisse.

    Crédits: Keystone
  • Jean-Pierre Roth, ancien président de la BNS

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  • Stéphane Garelli, professeur à l’IMD et à l’Université de Lausanne

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  • Tibère Adler, directeur romand d’Avenir Suisse

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  • Christian Gomez, économiste et ancien banquier, membre du Conseil scientifique de l’initiative Monnaie pleine

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  • Michel Juvet, associé, Bordier & Cie

     

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  • Michel Girardin, économiste, fondateur de Macro Guide 

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L’initiative Monnaie pleine, qui doit être votée par la population suisse le 10 juin prochain, veut renforcer la stabilité du système financier en exigeant que la monnaie bancaire (comptes courants) soit garantie totalement par des avoirs en compte auprès de la Banque nationale suisse (BNS). Autre objectif, faire bénéficier l’Etat et le public de la croissance monétaire qui sera désormais assurée par une distribution directe à la population, et non par l’intermédiaire du crédit créé par les banques.

L’initiative part du constat que 90% de l’argent qui se trouve sur notre compte en banque aujourd’hui est émis par les banques du secteur privé et non par la BNS. Cette dernière, selon les initiants, devrait être la seule compétente pour émettre de la monnaie, de «l’argent sûr» et garanti aux citoyens. Vu sa technicité extrême, Monnaie pleine apparaît, aux yeux du public, comme l’initiative que personne ne comprend. Pour nous éclairer, voici les arguments des économistes, que l’initiative peine à convaincre, suivis des réponses d’un partisan et ancien banquier. 

Jean-Pierre Roth, ancien président de la BNS
 

Dans une prise de position personnelle qu’il a transmise à Bilan, Jean-Pierre Roth, président de la BNS de 2001 à 2009, juge l’initiative «inutile, coûteuse et dangereuse». Inutile, car les Suisses n’ont pas à craindre, selon lui, pour leurs avoirs en banque, chaque dépôt étant assuré par une garantie allant jusqu’à 100  000 francs, et parce que la réglementation suisse est parmi les plus strictes, avec des banques fortement capitalisées.

Inutile aussi parce que Monnaie pleine n’aurait pas empêché la crise de 2008. Baisse de l’offre de crédit, taux d’intérêt plus hauts et plus volatils, coûts plus élevés des comptes courants, bilan beaucoup plus gros de la BNS seraient aussi des effets négatifs. Mais le danger vient selon lui d’une «politisation de l’émission monétaire» si un lien direct est établi entre les budgets des collectivités et la création monétaire. 

Stéphane Garelli, professeur à l’IMD et à l’Université de Lausanne

«En privant les banques commerciales de la liberté d’octroyer des crédits, l’initiative présente d’énormes risques. Dont celui d’une forte contraction du crédit, et donc du financement de l’économie. La Banque centrale devrait décider si oui ou non elle accorde un crédit au Tessin ou à Genève depuis Berne. La limitation du crédit fait craindre une hausse marquée des taux d’intérêt, en rapport avec cette raréfaction du crédit. On ouvre une véritable boîte de Pandore, parce qu’une telle initiative bouleverserait le système bancaire, avec un «effet domino», et des conséquences inattendues en série dont on ne peut pas appréhender la globalité. Il faut être méfiant quand on propose des solutions miracles qui n’ont été ni proposées ni testées ailleurs dans le monde.»

Tibère Adler, directeur romand d’Avenir Suisse

«Nous avons publié en 2014 un rapport à ce sujet (lire les détails de ce rapport dans l’encadré ci-contre). Dans un système de monnaie pleine, les trans-actions financières s’effectueraient grâce à des comptes séparés des autres opérations et entièrement couverts par la monnaie de la Banque centrale. Sur l’argument qui soutient que tout sera totalement garanti par une couverture matérielle, on voit bien que la BNS ne peut offrir ce troc sous-jacent, qui est une illusion. La réforme me paraît un retour en arrière aux conséquences incalculables.

C’est totalement à contre-courant de l’innovation du système financier. Celle-ci s’oriente sur les cryptomonnaies. La question est plutôt de réfléchir comment on va réguler ces nouvelles monnaies. De savoir, aussi, quel rôle les fintech vont jouer, et comment elles seront régulées. Là, on raisonne en termes de potentiel plutôt que de menaces. Bien d’autres possibilités existent pour diminuer les risques du système financier, notamment les exigences des fonds propres des banques et la meilleure protection légale des épargnants.»

Michel Juvet, associé, Bordier & Cie

«Deux risques principaux: d’abord, celui d’une planification inefficiente, avec la fin de la création monétaire par les banques commerciales. La Banque centrale définira un pourcentage du PIB en prêts à l’économie (particuliers et entreprises), qu’elle allouera directement. Or, c’est un processus itératif, les besoins sont redéfinis au cas par cas, par région, par entreprise, pour chaque particulier à tout moment. La planification monétaire ne marchera pas plus que la planification du marché du travail.

Les initiants croient, certainement sincèrement, que donner le monopole de la création monétaire à la Banque centrale empêchera les bulles monétaires ou de crédit. Or, c’est illusoire. Aujourd’hui, c’est déjà la Banque centrale, par sa politique de taux, qui oriente le resserrement ou la détente du crédit octroyé par les banques commerciales. La Banque centrale serait donc directement à l’origine des variations de crédit au lieu de l’être indirectement.

Ensuite, un risque pour l’industrie bancaire: les comptes bancaires seraient hors bilan des banques commerciales. C’est-à-dire qu’ils ne seraient plus affectés aux prêts et crédits. Donc, ils ne seraient certainement plus rémunérés. Les banques perdraient leur utilité essentielle en perdant le crédit.Au lieu de 300 banques, 2 ou 3 établissements suffiraient. Par exemple, les banques cantonales. La profession serait lourdement atteinte.

Il y aurait des conséquences sur la croissance, nécessairement ralentie par une planification inefficiente du crédit. Sur l’emploi ensuite, en raison d’une croissance ralentie, et ainsi de suite.

En clair: la question a été posée en 2008 ou 2009. A juste titre, pour prévenir une nouvelle crise. Aujourd’hui, on vote sur le sujet alors qu’entre-temps beaucoup de réponses ont été apportées: on a doublé les ratios de fonds propres, séparé les activités (notamment aux Etats-Unis), amélioré la liquidité, de sorte qu’une crise comme 2008 n’aurait plus le même impact. Dès lors, l’initiative pose une bonne question, mais apporte une mauvaise réponse.»

Michel Girardin, économiste, fondateur de Macro Guide

«On est face à une fausse solution à un vrai problème. Effectivement, les crises financières sont récurrentes et elles impactent le reste de l’économie. Il faut chercher à les éviter ou à en minimiser les conséquences. L’endettement domestique en Suisse se monte à 180% du PIB, ce qui est certainement trop élevé. Reste à savoir si Monnaie pleine peut apporter une solution aux crises. Elles sont de deux types: d’abord celles liées aux bulles spéculatives, à l’excès de confiance dans le marché, comme dans le cas des valeurs technologiques et de la bulle de 2000-2002. Dans ce domaine, Monnaie pleine ne peut rien empêcher. Je ne pense pas non plus que ce système aurait empêché la crise des subprimes en 2008. 

Ensuite, il y a les crises liées à un excès d’endettement, sur lesquelles Monnaie pleine prétend agir. Or aujourd’hui, le ratio de solvabilité est à 10% pour les banques, ce qui fait qu’elles sont plus solides. L’application de Monnaie pleine entraînerait un ralentissement de l’économie, via un resserrement du crédit, et probablement une hausse des taux d’intérêt.»  

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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