Bilan

Mais où sont donc passés les Indignés?

Les mouvements protestataires se seraient-ils essoufflés? Bien au contraire, affirme le penseur américain Noam Chomsky.

Printemps arabe, Indignados de Madrid, Occupy Wall Street… L’an dernier, ces différents mouvements de protestation semblaient destinés à transformer la crise financière en crise sociale et politique. Mais depuis le début de 2012, les Indignés ont quitté l’agenda médiatique. L’austérité en Grèce et en Espagne, les élections en Egypte et en Tunisie ou le timide retour de la croissance aux Etats-Unis ont-ils suffi pour les souffler? Inspirateur à la fois des protestataires anticapitalistes et anti-impérialistes, le linguiste et philosophe américain Noam Chomsky, à 82 ans, enseigne toujours au Massachusetts Institute of Technology. Il livre son analyse à Bilan.

Bilan Fin 2011, Time faisait du protestataire son homme de l’année. En 2012, les mouvements de protestation sont sortis du radar médiatique. Pourquoi? Noam Chomsky Les mouvements des Indignés sont le fruit d’une évolution qui a commencé il y a trente ans et qui, à coups de concentration de la richesse entre quelques mains – les 1%, ou plus exactement les 0,1% de la population –, de stagnation ou de déclin des revenus des salariés, de diminution des bénéfices sociaux… a mis le pouvoir politique au service d’un accroissement sans précédent des inégalités. Cela a créé un mécontentement énorme auquel ne répond que le cynisme. Aux Etats-Unis, le mouvement des «Occupy» a été la première réaction à ce cynisme depuis au moins trente ans. Et tant que celui-ci durera on va assister, à mon avis, à une amplification de ces mouvements qui créent des communautés, des solidarités et des idées qui seront durables.

B Aux Etats-Unis, peut-être. Mais il semble que ce soit plus le cas dans le monde arabe. N’a-t-on pas d’ailleurs eu tendance à appliquer une grille de lecture occidentale au Printemps arabe en le rapprochant du mouvement des Indignés alors qu’ils sont fondamentalement différents, comme l’observait récemment l’éditorialiste français Jean-François Kahn? NC Bien sûr qu’il y a des différences. Mais sur le fond, les protestataires du Printemps arabe comme ceux d’Occupy Wall Street expriment le même genre de solidarité. Et surtout ils identifient la même cible: une forme d’oppression économique qui, certes, ne passe pas par les mêmes canaux, des tyrans dans un cas, des banques qui jettent les gens à la rue dans l’autre. Mais les gens voient bien que partout la concentration des richesses entre les mains de quelques-uns conduit à des formes extrêmes de corruption et, en définitive, à une diminution de la liberté politique. Il y a bien quelque chose du début d’une révolte mondiale dans ces mouvements.

B Vous parlez de réponse cynique aux problèmes soulevés par les Indignés. Aucune des différentes mesures prises par le G20 ou les Etats ne trouve donc grâce à vos yeux? NC Cela ne peut pas être le cas parce le G20, le Fonds monétaire international ou la troïka en Europe sont là pour produire ce qu’un article de l’Economic Policy Institute appelait récemment des «faillites par design». Le terme «par design» est important parce que les «designers» ne sont jamais en faillite, eux. La financiarisation et les délocalisations qu’ils imposent depuis trente ans sont une forme de guerre de classes. C’est elle qui impose à l’Europe aujourd’hui des politiques d’austérité quand il faudrait de la relance ou qui fait dire au président de la Banque centrale européenne que «le modèle social européen est mort».

B Obama a tout de même bien tenté de réformer l’économie, non? NC Si l’on s’en tient à l’économie, Obama s’est entouré d’une équipe issue pour l’essentiel de la finance. Regardez ce qui s’est passé avec la législation TARP (Trouble Asset Relief Program, le programme du gouvernement américain de rachat des actifs dévalués par la crise financière, ndlr). A l’origine, celle-ci était destinée non seulement à refinancer les banques mais aussi à apporter un soutien aux victimes, les subprimes, autrement dit. Mais on n’a jamais appliqué que la première partie de cette législation. Les victimes, essentiellement des Noirs américains et des Hispaniques, ont perdu les maigres richesses qu’ils avaient pu mettre de côté.

B Sur le plan international, il y a quand même eu des changements. En Suisse, par exemple, nous subissons de plein fouet la guerre au secret bancaire déclarée par le G20… NC La Suisse n’a peut-être plus les moyens politiques ou financiers de supporter son secret bancaire, mais ce n’est pas le cas ailleurs, en particulier aux Etats-Unis.

B A vous entendre, les mouvements d’Indignés ont donc toutes les raisons de durer… NC Aux Etats-Unis, le niveau de chômage réel est au niveau de celui de la Grande Dépression. Avec une différence cependant, dans les années 1930, les gens pouvaient entretenir des attentes raisonnables sur une amélioration, alors qu’aujourd’hui nous ne sommes toujours pas sortis d’une logique qui pousse les gens à toujours plus augmenter leur charge de travail, quand ils en ont, pour maintenir leur niveau de vie puis à s’endetter quand ce n’est plus possible, produisant ainsi de nouvelles bulles et de nouveaux chocs comme on en connaît depuis Reagan.

Crédit photo: Sascha Schuermann/AFP

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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