Bilan

Alimentation: l'opacité règne sur les labels

Bio, local, commerce équitable: certaines garanties sont parfois largement insatisfaisantes. Ce qu’il faut savoir pour décrypter les étiquettes.

Un produit labellisé coûte plus cher aux consommateurs.

Crédits: Photoboyko/Getty Images

Sur le marché alimentaire suisse, la différenciation est une question de survie. Pour preuve, l’étonnante position de Bio Suisse contre l’initiative «Pour une eau potable propre», rejetée en juin de cette année. Argument avancé en avril par l’association qui détient le label leader Bourgeon: cette initiative aurait conduit à généraliser le bio dans l’agriculture suisse, avec à la clé, selon Urs Brändli, directeur de Bio Suisse, «une surabondance massive de l’offre en lait et en viande bio» qui aurait mis «en danger la structure équitable des prix actuelle». Comprenez, le prix du bio – encore au double du conventionnel – aurait baissé, et l’association risquait de perdre la manne de 5 à 7 millions de frais de licence encaissée annuellement, notamment de la grande distribution.

Si le besoin de se différencier par un label ou une appellation a été plus tardif en Suisse qu’en Europe (voir en page 36), il tend désormais à devenir la norme. Interrogés sur le pourcentage des produits labellisés dans la vente alimentaire, les acteurs de la grande distribution ont fait preuve de la plus grande opacité. Néanmoins, dans les rayons genevois de la Coop La Praille et de Migros Vibert, plus de deux tiers des fruits et légumes affichent un label ou une marque de différenciation (Bourgeon, Max Havelaar, M-Budget, Ma région, De la région...). Cette proportion de deux tiers se retrouve sur les produits laitiers, ou encore sur les viandes à la Coop (71%).

Trois exigences différentes

Les labels à proprement dits se concentrent autour de trois attentes essentielles du consommateur: un produit sain (bio, IP, Demeter), une valeur ajoutée en local et des circuits courts (régional et local), et un juste prix payé au producteur (commerce équitable). Alors que les achats régionaux représenteraient désormais 5% du total des ventes alimentaires, la part du bio – mieux documenté – atteignait 3,8 milliards en 2020 (10,8% du marché), tandis que le fair trade, encore inférieur à 400 millions il y a dix ans, pèse aujourd’hui près de 900 millions.

Trois tendances donc, mais trois rapports de force bien différents entre des consommateurs qui attendent des garanties, des producteurs soucieux de vendre davantage ou plus cher, et des distributeurs qui utilisent l’argument pour drainer le chaland dans leurs rayons. Quel que soit le cas de figure, le consommateur paiera plus cher, du double pour un légume bio à 60% de plus par litre de «lait de montagne», et un surcoût clair pour du chocolat «équitable».

Les distributeurs dominent

Mais les similitudes s’arrêtent là. Concernant le bio, le bras de fer entre le label indépendant Bourgeon et ceux des grandes surfaces tourne à l’avantage du premier. Migros vient ainsi d’annoncer l’arrêt de sa certification bio propre, actant la reconnaissance supérieure de Bourgeon auprès du consommateur. C’est le fruit d’un travail pionnier de Bio Suisse commencé dans les années 50 jusqu’à la réglementation du bio par ordonnance fédérale (lire la chronologie ci-dessous), et qui assure un revenu au producteur supérieur de 10 à 15% par rapport à l’agriculture conventionnelle.

Rien de tel concernant les appellations régionales ou locales, où les distributeurs mènent la danse devant les labels indépendants, morcelés et moins identifiés par le consommateur. Malgré des prix supérieurs, le gain pour le producteur est négligeable. La situation est d’autant plus préoccupante qu’à la différence du bio, l’Etat réglemente très peu et laisse toute latitude aux distributeurs de poser leur définition du régional ou du local.

Arguments marketing

A l’exception notable des AOP, extrêmement exigeantes et réglementées par ordonnance depuis 1997, les garanties offertes par les labels régionaux au consommateur varient considérablement selon les marques. On trouve de tout, depuis des approches ambitieuses et inspectées jusqu’aux arguments marketing fallacieux sans cahier des charges sérieux et sans aucun contrôle. En passant par des appellations de type «fermier», qui ne correspondent à rien, mais laissent penser à un produit labellisé.

Un constat que l’on retrouve pour le fair trade, où la norme ISO existante n’est que partiellement suivie et donne une grande fluctuation des garanties au consommateur. Si les différents labels et leurs caractéristiques constituaient un roman, la liste des appellations garanties par la Confédération tiendrait sur une page.

Certains dysfonctionnements sont même inquiétants, par exemple des produits qui bénéficient d’une certification suisse «équitable» tout en recourant à l’esclavage d’enfants (voir page 42). L’Office fédéral de l’agriculture laisse faire et se justifie: «Le commerce équitable est régi partout dans le monde par le droit privé, ce qui est probablement dû principalement à des raisons historiques.»

A quels labels faire confiance? A qui profite l’effort financier du consommateur? Notre dossier pour éviter de se perdre dans la jungle des labels.

Toutes les enseignes achètent des produits labellisés Bio Suisse aux producteurs puis collent leur logo dessus pour la vente.

Rolf Schweizer, directeur romand du certificateur Bio.Inspecta.


Dossier complet: l'opacité des labels

L'opacité règne sur les labels (1/5)

«N’importe qui peut créer un label» (2/5)

Produits locaux: chacun fait ce qui lui plaît (3/5)

Commerce équitable: la transparence s'améliore (4/5)

Produits bios: le prix de la fiabilité (5/5)

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste économique et d’investigation pour Bilan, observateur critique de la scène tech suisse et internationale, Joan Plancade s’intéresse aux tendances de fonds qui redessinent l’économie et la société. Parmi les premiers journalistes romands à écrire sur la blockchain -Ethereum en particulier- ses sujets de prédilection portent en outre sur l'impact de la digitalisation, les enjeux de la transition énergétique et le marché du travail.

Du même auteur:

Les sociétés de conseil rivalisent avec l’IMD
Comment la sécurité se déploie aux frontières entre la France et la Suisse

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."