Bilan

Londres-Moscou: l’espion prétexte

Et si derrière la tentative d’empoisonnement de Sergei Skripal se cachait une volonté politique de déstabiliser la Russie et Vladimir Poutine?
  • Crédits: Daniel Leal-Olivias/AFP
  • Le dossier Litvinenko reste classifié, et même l’autopsie. Sa propre famille n’y a pas accès. 

    Crédits: Natasja Weitsz/Getty Images

Le 12 mars, Nikolaï Glouchkov, ancien directeur général adjoint de la compagnie aérienne Aeroflot et homme lige du défunt oligarque Boris Berezovsky, est retrouvé mort dans sa maison de la banlieue de Londres. Ce Russe, présenté comme un «opposant au régime de Poutine», bénéficiait de l’asile politique au Royaume-Uni depuis janvier 2010. Un statut qu’il avait d’ailleurs arraché en justice, alors que le gouvernement de Sa Majesté le lui avait refusé. Bref, un mort de plus dans la liste des assassinats extrajudiciaires imputés au Kremlin. 

Pourtant, en Suisse, Nikolaï Glouchkov était bien connu. Il fit parler de lui dans les montages juridiques qui lui avaient permis, à lui et à Boris Berezovsky, de siphonner la vache à lait qu’était le groupe Aeroflot dans les années 1990, notamment via les sociétés Andava et autre Forus. Un dossier que la justice pénale helvétique avait poursuivi, allant jusqu’à condamner en 2008 l’avocat bernois, installé à Chypre, qui avait imaginé ces montages. Après quoi la Suisse restitua à la Russie ce qu’elle avait réussi à geler dans ses banques, soit près de 50 millions de francs suisses. A l’époque, on était plutôt du côté russe, semble-t-il.

Est-ce pour cela que, contrairement à ce qui se passe pour l’agent double Sergei Skripal et sa fille Yulia, victimes de la tentative de meurtre chimique que l’on sait, pour Nikolaï Glouchkov il n’y eut ni insultes gouvernementales ni même de sourcil vengeur d’Emmanuel Macron et encore moins de menace de boycott du «Mondial de foot» ou d’incantation militaire de l’OTAN contre la Russie?

Non, la réponse est sans doute plus politique. Alors que pour Nikolaï Glouchkov on s’en tient à une banale strangulation confiée à la justice, pour Skripal on parle d’un mode opératoire qui s’apparente à un crime de guerre: une attaque à l’arme chimique tout droit sortie des arsenaux démoniaques de l’ex-URSS. Et tant pis pour la Russie, si on n’en apporte aucune preuve. Est-ce pour autant bien plausible? 

Dossier classifié

Si vraiment le Kremlin avait voulu provoquer l’Occident à un conflit, sûr de sa force, pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Pourquoi ne pas avoir utilisé l’arme chimique aussi contre Nikolaï Glouchkov, histoire d’enfoncer le clou? Car, de deux choses l’une: soit les hommes de main du Kremlin tuent les opposants politiques pour dissuader la dissidence et dans ce cas ils n’ont nul besoin d’utiliser des substances aussi dangereuses pour eux-mêmes, soit Theresa May a raison: le Kremlin veut effectivement entraîner la nation britannique tout entière et ses alliés dans une guerre, en faisant étalage de ses capacités militaires chimiques, par ailleurs interdites.

Mais Poutine a-t-il vraiment besoin de faire déverser quelques grammes d’un agent neurotoxique datant de la guerre froide et dont la Russie a toujours démenti qu’elle le produisait, pour démontrer la puissance militaire de son pays? Qui peut sérieusement croire à ce scénario? Qui, si ce n’est ceux qui l’ont imaginé, peut-être?

Car il y a tout de même un effet qui découle de ce «narratif», celui de déstabiliser un peu plus la Russie et de discréditer davantage Vladimir Poutine. On se souvient du précédent Litvinenko en 2006, tué au polonium 210, lui aussi agent double et protégé de Boris Berezovsky.

Qu’en reste-t-il dans la mémoire collective, si ce n’est que ce furent des agents russes qui lui firent absorber cette substance, elle aussi à usage militaire? Et tant pis si son propre père, Vatel Litvinenko, orienta ses soupçons vers un proche de Berezovsky, biochimiste de son état et que l’on savait missionné par les services américains et britanniques. Theresa May, alors secrétaire d’Etat à l’intérieur, condamna (déjà) ce meurtre comme une violation «flagrante et inacceptable du droit international». Pour autant, le dossier reste classifié, y compris celui de l’autopsie. Personne n’y a accès, pas même la famille du défunt. En fait, l’affaire n’a jamais été élucidée. 

Crescendo

Dans ces conditions, est-il plausible que le meurtre de Litvinenko et la tentative sur Skripal soient chacun le fruit d’une opération montée par quelque service dans un but politique? L’hypothèse mérite qu’on l’examine, dans la mesure où c’est précisément le métier de régiments entiers, spécialisés dans les «IO» (Information Operations), que de concevoir et mettre en œuvre ce type d’opérations. Elles font partie intégrante de la doctrine militaire de tous les pays qui, justement, affichent un activisme convergent pour affaiblir la Russie, notamment par le biais de sanctions économiques. Et ces mêmes pays n’ont de cesse d’organiser le renforcement des «IO» contre la Russie, comme en témoigne le plan d’action du Conseil européen remontant au 20 mars 2015.

Aujourd’hui, la piqûre de rappel a parfaitement fonctionné. La Russie est à nouveau sur sa sellette de paria. Elle méritera les nouvelles sanctions qu’on lui infligera, lesquelles justifieront, rétroactivement, les nouveaux crimes qu’on lui aura imputés. Et tant pis pour l’absence de preuves, ça passe très bien comme ça dans l’opinion. On ira donc crescendo, chaque imputation antérieure renforçant la suivante, jusqu’au jour où l’on aura décidé de la date d’une vraie confrontation.  

*Ancien directeur des rédactions chez «Market Magazine» et analyste géopolitique. 

Arnaud Dotézac*

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