Bilan

L’inégalité des chances saborde la France

L’ascenseur social ne fonctionne pas. Les disparités d’éducation et de revenus se répercutent d’une génération à l’autre. Seule la Hongrie fait pire que la France.

La qualité de la formation peut jouer un rôle-clé pour réduire les disparités de revenus.

Crédits: AFP

Alors que les inégalités sociales sont au cœur du soulèvement des gilets jaunes et que les syndicats appellent à continuer leur mobilisation contre la réforme de l’enseignement menée par le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer, une brève étude publiée au début mars montre qu’il faut plus de six générations en France pour qu'une personne en bas de l'échelle des revenus atteigne la moyenne.

«De tous les pays de l'OCDE, seule la Hongrie affiche plus de déterminisme social que la France», écrivent Laurence Boone et Antoine Goujard, respectivement cheffe économiste de l’OCDE et économiste auprès de cette institution.

Leur conclusion est édifiante. «Contredisant l'affirmation souvent répétée, la France souffre non pas d'une redistribution insuffisante des revenus mais d'une inégalité des chances qui perpétue les situations économiques et sociales d'une génération à l'autre», affirment les deux auteurs.

«En d'autres termes, poursuivent-ils, l'ascenseur social est brisé et l'est depuis un certain temps. Cette inégalité des chances touche non seulement les plus pauvres, mais aussi, dans une certaine mesure, les classes moyennes.»

Dès la petite enfance…

Selon Laurence Boone et Antoine Goujard, «les disparités entre catégories socioprofessionnelles et régions s'enracinent très tôt.» Alors qu'une grande partie de l'éducation et de l'accueil de la petite enfance est assurée par le système social et avec le soutien de l'État, seuls 30 % des enfants du tiers le moins aisé de la population bénéficient de garderies et d’éducatrices qualifiées, contre presque 60 % pour l'ensemble de la population. Or, ces facteurs jouent un rôle-clé dans l'apprentissage, le développement et la socialisation des jeunes enfants.

…puis à l’école et…

«Les désavantages d'un milieu socioéconomique à faible revenu persistent à l'école», constatent les deux économistes. Les études PISA de l'OCDE montrent que 15 % des écoliers français ont de faibles compétences en compréhension de lecture et en mathématiques, l'un des taux les plus élevés des pays de l'OCDE. Ils montrent également que le niveau d'influence du milieu social sur le niveau d'instruction est l'un des plus élevés des pays de l'OCDE.

C'est particulièrement vrai en mathématiques, discipline qui, comme on le sait, a un effet considérable en France sur l'accès aux meilleures opportunités éducatives. Là encore, les différences locales jouent un rôle important, car il est plus difficile d'attirer des enseignants expérimentés dans certaines écoles et certaines zones géographiques concentrent les élèves en difficulté.»

…dans l’accès à l’emploi

«Les différences de niveau d'éducation affectent l'accès à l'emploi», observent Laurence Boone et Antoine Goujard. «La proportion de jeunes qui ne suivent pas d'études, d'emploi ou de formation  en France est supérieure à la moyenne de l'Union européenne (UE). L'accès à l'emploi diffère considérablement selon le niveau de qualification, et la prime pour les plus qualifiés est nettement plus élevée qu'ailleurs.

Le taux d'emploi de ceux qui quittent le système éducatif avec un diplôme moyen d'enseignement général (secondaire ou post-secondaire non supérieur) est de 51%, l'un des plus bas de l'UE (seuls l'Italie et la Grèce obtiennent de moins bons résultats). En revanche, le taux d'emploi des diplômés de l'enseignement supérieur est de 83%, proche de la moyenne de l'UE.»

Selon les deux économistes, ces différences dans l'accès à l'emploi persistent, notamment parce que le système d'apprentissage tout au long de la vie ne parvient pas à y remédier parmi les personnes peu qualifiées. «La proportion élevée de jeunes peu qualifiés persiste d'une génération à l'autre et la proportion d'adultes peu qualifiés est également l'une des plus élevées des pays de l'OCDE - la France se classe cinquième parmi les pays où les compétences des adultes sont les plus faibles.

Disparités = écarts de revenus

«Les écarts de revenus reflètent les disparités en matière d'accès à l'emploi et de fiscalité. En France, le revenu des 20% les plus pauvres de la population, ainsi que le revenu médian disponible, n'ont pas augmenté entre 2008 et 2016», relèvent Laurence Boone et Antoine Goujard. «Les cotisations patronales en proportion du salaire brut sont très faibles pour le salaire minimum (4% après les dernières réductions), constatent-ils, mais passent à 36% pour le salaire médian, un écart unique parmi les pays de l'OCDE.»

Bien que cette politique contribue à soutenir les emplois peu qualifiés, elle freine probablement aussi l'augmentation du revenu entre le salaire minimum et le salaire médian. «Ce qui peut expliquer en partie pourquoi le pouvoir d'achat des bas salaires a peu progressé», affirment les deux auteurs.

Selon Laurence Boone et Antoine Goujard, «l'urgence de donner à chacun une chance de réussir exigera une réforme du système éducatif pour que, par l'éducation et la formation, chaque enfant ait la possibilité de progresser, dès la petite enfance et tout au long de sa vie, et que chaque adulte qui a manqué un pas puisse le rattraper.»

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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