Bilan

Les transports publics, cibles privilégiées du terrorisme

Quinze ans après le 11 Septembre, douze ans après la gare d'Atocha à Madrid, le terrorisme s'en prend à nouveau aux transports publics à Bruxelles. Les infrastructures de transports constituent des cibles privilégiées pour ces attaques, selon Jean-Paul Rouiller, expert du terrorisme.
  • Aéroport de Zaventem le matin, puis station de métro quelques minutes plus tard: les transports en commun de Bruxelles ont été au coeur des attaques terroristes de ce mardi 22 mars.

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  • A quelques minutes d'intervalle, des explosions ont secoué l'aéroport de Zaventem puis une station de métro au centre de Bruxelles.

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  • Les explosions à Zaventem pourraient être liées à des ceintures d'explosifs actionnées par des kamikazes voire à des bombes dans des valises.

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  • Les terroristes visent les infrastructures de transport en commun aux heures de pointe pour y faire un maximum de victimes.

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  • L'explosion dans le métro aurait été plus meurtrière que les deux autres à l'aéroport, selon les premiers bilans.

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11 Septembre 2001: des avions détournés vers plusieurs cibles aux USA. 11 mars 2004: plusieurs bombes explosent dans des trains de banlieue en gare de Madrid-Atocha. 7 juillet 2005: quatre explosions touchent les métros et un bus à impériale à Londres. 21 août 2015: un terroriste est désarmé dans le Thalys entre Bruxelles et Paris. Et même avant cette période récente, des attaques avaient ciblé les transports en commun, notamment lors de la vague d'attentats de Paris en 1995, avec une bombe dans le RER B à la station Saint-Michel ou une tentative d'attentat sur une ligne TGV.

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Pour l'ancien membre des renseignements de la police judiciaire fédérale, Jean-Paul Rouiller, directeur du Geneva Center for Training and Analysis of Terrorism (GCTAT), et membre d'Expect Consulting, les infrastructures de transport ne sont pas choisies au hasard. Mais les intérêts ne sont pas identiques pour les donneurs d'ordre et pour les exécutants.

Bilan: Aéroport et métro: une fois de plus, ce sont les transports qui sont touchés avec les attentats de ce matin. Qu'est-ce qui peut expliquer ces cibles?

Jean-Paul Rouiller: Les infrastructures de transports publics ne sont pas une nouvelle cible pour les terroristes. Il y a évidemment ce qui a constitué les prémices du terrorisme islamiste sur le sol européen avec la vague d'attentats de Paris en 1995, mais aussi le 11 Septembre 2001, et les attentats d'Atocha et de Londres. En 2007, une attaque à la voiture-bélier chargée d'explosifs et de carburant avait visé l'aéroport de Glasgow, heureusement avec un bilan très léger. Mais pourquoi ces cibles? Elles présentent une caractéristique commune: ce sont des lieux avec de fortes concentrations de personnes, surtout aux heures de pointe, et il est d'une simplicité enfantine de s'y rendre, d'actionner une charge explosive ou de sortir une arme pour faire feu. Il n'y a à l'entrée des stations de métro, des gares ou des aérogares aucun portique de sécurité pour vérifier ce que transportent les gens.

Ces opérations se rapprochent de ce qui a été fait à Paris en novembre, sur les terrasses des cafés et restaurants à l'heure du repas ou sur l'esplanade du Stade de France avant un match. Fort heureusement, dans ce dernier cas, les assaillants armés de leurs gilets d'explosifs sont arrivés après que la majorité du public a été sécurisée dans le stade à l'entrée duquel des vigiles fouillaient les sacs. Mais ces opérations qui visent des lieux publics avec une forte affluence présentent pour leurs auteurs un rapport coûts/bénéfices qui est spectaculaire. Et dans ce registre, les infrastructures de transports publics constituent des cibles idéales.

Bilan: Ces cibles sont anciennes, mais l'attrait pour ces objectifs se renforce-t-il depuis quelques années dans la nébuleuse djihadiste?

J.-P.R.: Il faut distinguer deux niveaux. Au niveau décisionnel, les cibles que constituent les métros, gares, aéroports sont clairement visées. A l'époque où Al-Qaeda était l'organisation qui menaçait le plus les sociétés occidentales, ceci avait été théorisé: un texte opérationnel avait été diffusé dans les milieux terroristes en 2009 sur ces cibles et leur intérêt. Aujourd'hui, les donneurs d'ordre sont réunis sous la bannière de l'Etat islamique, mais il y a toujours cette volonté de frapper fort en faisant un maximum de victimes, mais aussi de désorganiser les pays et sociétés touchées. On veut multiplier les attaques pour, à la longue, désorganiser et perturber l'économie des pays attaqués.

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L'autre niveau, c'est celui des exécutants. Eux n'ont sans doute pas ce double objectif mais seulement la volonté de faire un maximum de victimes. Or, ils savent que ces lieux concentrent des foules importantes, surtout aux heures de pointe (et regardez les horaires des attaques de Bruxelles, comme ceux des attentats de Londres ou de Madrid). De plus, ce sont souvent des lieux qu'ils connaissent, qu'ils ont fréquenté. Et cela s'avère efficace en raison de la sociologie des terroristes désormais.

Bilan: La typologie des terroristes a-t-elle changé?

J.-P.R.: Plus que la typologie c'est l'organisation qui a changé depuis une décennie. Par rapport au 11-Septembre, les mouvements terroristes ont changé: ils se sont rendus compte que l'organisation hiérarchique avec une chaîne de commandement offrait des faiblesses et permettait aux polices de démanteler des organisations complètes. Depuis une dizaine d'années, on a vu des cellules s'autonomiser et prendre appui sur des jeunes gens ayant grandi dans les pays où ils s'auto-radicalisent, offrant moins de prises pour que les services de sécurité les repèrent à l'avance. Et désormais, on a de véritables communautés propices à ces actions.

Un jeune qui grandit à Bruxelles, à Paris, à Londres ou même dans une petite ville de province va facilement trouver dans son entourage ou à proximité des relais, des personnes sur qui s'appuyer qui auront des connaissances en termes d'explosifs, ou qui auront fait un séjour en Syrie ou en Irak. Le jeune local quant à lui amène sa connaissance du terrain. Il sait où sont les foules, il connaît des gens, il peut repérer les lieux sans se faire remarquer. Parfois même il peut avoir des complicités en interne.

Bilan: A Bruxelles, il y aussi la proximité temporelle avec l'arrestation de suspects dans les attaques de Paris...

J.-P.R.: On assiste en Belgique à une séquence chronologique exceptionnelle, avec les perquisitions ces derniers jours, puis l'arrestation de Salah Abdeslam, et là ces attaques. Cela nous montre la flexibilité grandissante des terroristes. Là il convient d'être prudent car nous sommes le jour-même, mais on peut très bien envisager que les explosions de ce mardi matin ont pu être précipitées par les arrestations des derniers jours: les auteurs des attaques auraient pu craindre qu'un vaste coup de filet policier soit organisé dans les milieux djihadistes et que leur projet avorte de ce fait. (interview réalisée le jour de l'attentat, ndlr)

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Par contre, il ne faut pas forcément faire un lien direct avec les arrestations d'Abdeslam et de ses complices. Certes, deux officiels belges ont dit que Salah Abdeslam avait avec lui dans sa cache des armes et des explosifs et que cela permettait de penser qu'il préparait d'autres attaques, peut-être sur le sol belge. Mais il s'agit d'une extrapolation sur la base de la découverte de ce matériel, pas d'un projet qui aurait été mis au jour. Par contre, les forces de police belges avaient averti lundi qu'elles craignaient une action: là il s'agissait très certainement d'informations issues du renseignement humain.

Bilan: Face à ces attaques sur des lieux publics et moyens de transport, comment sécuriser ces infrastructures?

J.-P.R.: C'est extrêmement difficile. On a déjà vu la problématique de la sécurisation des gares et des trains surgir juste après l'attentat manqué du Thalys l'été dernier. Mais que faire? A court terme on va évidemment assister à un déploiement de forces de police et de patrouilles militaires renforcé. Mais quelle est leur efficacité? Face à des hommes armés éventuellement, mais face à des kamikaze qui ont des ceintures ou des gilets d'explosifs, voire des valises contenant des bombes, comment réagir avant que la charge ne soit activée? A Bruxelles, quand on voit l'état du plafond sur les photos, on se dit qu'il y avait sans doute plus que des ceintures d'explosifs.

On a une société qui est allée très loin dans cette direction en multipliant les checkpoints, les portiques, les fouilles incessantes: c'est Israël, où l'impératif de la sécurité a été poussé aussi loin que possible. Mais le contexte n'est pas le même. Et sommes-nous prêts à accepter cela? Selon moi, on part dans la mauvaise direction. On ferait mieux de s'interroger sur ces jeunes à la dérive qui s'auto-radicalisent dans nos quartiers, qui se retrouvent en contact avec des personnes ayant été incarcérées pour des faits de terrorisme ou de banditisme puis libérées au terme de leur peine et qui n'ont pas renoncé à leurs objectifs. On arrive à un niveau d'insécurité liée au risque terroriste où je ne sais pas si nos gouvernements maîtrisent encore grand-chose.

 

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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