Bilan

Les séismes constituent un gouffre financier pour l'Italie

Cinq jours après le grave séisme qui a ébranlé le centre de l'Italie et fait près de 270 victimes, l'heure est au bilan économique des dégâts. Une facture lourde, comme à chaque tremblement de terre en Italie, en raison de l'absence d'un système adapté sur les plans légal et des assurances.
  • En milieu de semaine dernière, la Terre a tremblé en Ombrie.

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  • La ville d'Amatrice a été largement ravagée par le séisme de la semaine dernière: les dégâts sont considérables.

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  • La facture de la reconstruction devrait se chiffrer en milliards d'euros.

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  • En 1980, le séisme survenu près de Naples avait causé la mort de près de 5000 personnes et coûté plus de 20 milliards d'euros. Les dernières reconstructions n'ont été achevées qu'à l'orée des années 2010.

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Le bilan humain est déjà lourd: près de 270 morts et des milliers de blessés. Avec plusieurs dizaines de victimes encore hospitalisées en situation critique, il pourrait même encore s'alourdir. Cependant, au-delà des multiples drames humains pointe aussi le problème des coûts engendrés par ce tremblement de terre. D'autant plus que l'Italie subit régulièrement des catastrophes de ce type. Alors que la législation du pays, ainsi que le système d'assurances, ne sont pas adaptés à ces colères de la Terre.

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En 2013, une étude menée par le réassureur helvétique Swiss Re comptait «environ 280 millions de personnes pouvant être touchées par des tremblements de terre sévères». Si l'étude se focalisait sur les grands centres urbains, le séisme survenu le 24 août en Ombrie se situait non loin de Rome. Au final, en plus du dramatique bilan humain, plusieurs villes et villages ont été dévastés: Amatrice, Arquata del Tronto, Pescara del Tronto, Accumoli et d'autres communes ont vu des dizaines de bâtiments s'effondrer, depuis les immeubles d'habitations parfois vieux de plusieurs siècles jusqu'aux infrastructures publiques comme les hôpitaux. Des dégâts que les autorités commencent à peine à évaluer. En effet, certains bâtiments fissurés par le séisme ne pourront pas être consolidés et devront être détruits pour éviter un écroulement ultérieur.

Le précédent de L'Aquila en 2009

Difficile, cinq jours après les secousses, d'établir déjà une facture. Mais la note devrait être faramineuse. Le séisme qui avait détruit L'Aquila le 6 avril 2009 laisse encore des traces dans la ville des Abruzzes: «Le centre historique n'a été reconstruit qu'à 3% et 3,5 milliards d'euros sont encore nécessaires pour achever les travaux, en plus des 4 milliards déjà dépensés», déplorait en mars 2015 le maire de L'Aquila, Massimo Cialente, envisageant une fin des travaux de remise en état à 2017 au plus tôt.

Or, depuis 1900, 31 séismes de forte magnitude avaient déjà frappé l'Italie. Celui de la semaine dernière a été le 32e. Sismologues et géologues ont depuis longtemps expliqué la forte exposition de la péninsule au risque sismique par le fait que la «botte» se situe à la rencontre de la plaque tectonique africaine et de la plaque eurasienne. Pourtant, le pays semble à chaque fois mal préparé, comme le dénonce encore ces jours-ci Francesco Peduto, président du Conseil des géologues italiens: «Nous, géologues, nous disons depuis des années que nous sommes encore bien loin d'une culture de prévention».

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Pour consolider le bâti et éviter qu'un séisme ne vienne détruire immeubles, maisons, églises, hôpitaux et monuments historiques, diverses solutions techniques sont envisageables, comme isoler la base de l'édifice du terrain sur lequel il est bâti ou installer des amortisseurs (hydrauliques) pour atténuer la violence des secousses sismiques. Mais ces opérations ont un coût. Et la mise aux normes de l'ensemble des bâtiments italiens a été calculée: «De l'ordre de 360 milliards d'euros», selon Graziano Delrio, ministre des transports et des infrastructures, questionné sur ce point par le Corriere della Sera.

Pas de régime de catastrophe naturelle en Italie

Or, cette facture serait à régler par l'Etat. De même que l'indemnisation des victimes et les frais de reconstruction du pays. Car l'Italie ne possède actuellement pas de système de régime de catastrophe naturelle prévu par la loi. Traditionnellement, l'assurance constitue une démarche privée et volontaire (non obligatoire) et les autorités prennent en charge les situations exceptionnelles. Ce qui a conduit de nombreux Italiens à n'assurer qu'une infime partie de leurs biens (surtout mobilier), et presque jamais contre le risque sismique. D'où une très faible prise en charge des dépenses par les assurances: entre 1 et 2% pour l'ensemble des secousses sismiques survenues depuis 1970 en moyenne. Et sur cette même période 1979-2012, les dégâts économiques liés aux séismes en Italie ont été évalués à environ 55 milliards d’euros au total.

Evolution des coûts liés aux séismes et des prises en charge par les assurances en Italie

Suite au sésime qui avait détruit L'Aquila en 2009, une réflexion avait été menée par le gouvernement. Début mai 2012, un projet de loi avait même été discuté au plus haut niveau de l'Etat italien et le décret-loi avait été arrêté: un régime de catastrophe naturelle devait être mis sur pied afin d'augmenter la part des frais pris en charge par les assurances, tandis que les dépenses de l'Etat devaient être réduites. Malgré une sinistre coïncidence (un séisme avait ravagé la région de Modène le 21 mai, quelques jours après l'adoption du décret-loi, faisant 24 morts et 13,3 milliards d'euros de dégâts), le délai de 60 jours pour transformer le décret-loi en loi appliquée avait été dépassé et la modification légale n'est jamais entrée en vigueur.

Le poids de la mafia

Mais un autre facteur entre également en ligne de compte dans ces coûts: le détournement des fonds. C'est ainsi que le séisme le plus meurtrier des cinquante dernières années en Italie, survenu en 1980 dans la région de Naples, avait été extrêmement coûteux. L'Etat avait alors débloqué 20 milliards de dollars pour la reconstruction. Mais une part importante de cette somme avait été captée par la mafia napolitaine, la tristement célèbre Camorra, par le truchement d'intermédiaires et d'entreprises du bâtiment largement infiltrées.

Après le séisme de L'Aquila en 2009, l'Italie avait découvert l'ampleur des malversations et leur impact: le journaliste Roberto Saviano, pourfendeur de la Mafia, avait mené l'enquête dans les Abruzzes pour La Repubblica. Carmine Cocozza, maire adjoint d'Auletta (commune touchée par le séisme de 1980 près de Naples), lui avait décrit l'interminable processus de reconstruction: «Nous n’en avons pas encore fini avec le tremblement de terre. Pour chaque centaine de milliers d’euros versée par l’Etat au titre de la reconstruction, 25'000 sont destinés aux honoraires des services techniques. Cette année encore, ma commune a reçu 2,5 millions d’euros pour compléter les dernières maisons et financer ce qu’il reste à faire». Soit un quart des budgets dépensés pour des services qui, dans d'autres pays occidentaux, touchent entre 2 et 10% des sommes au maximum.

Si le séisme de la semaine dernière a surtout touché l'Ombrie, bien au Nord de Naples, la région n'est pas préservée pour autant. Au contraire, dans cette région rurale proche de Rome, les différentes mafias napolitaine (Camorra), calabraise (’Ndrangheta) et sicilienne (Cosa Nostra) se partagent le marché des rançons, détournements de fonds et autres trafics. D'où une demande croissante des habitants et de nombreux élus des régions touchées de bénéficier d'un contrôle précis des chantiers, tâche qu'ils souhaitent souvent voir confiée à des organes du gouvernement italien voire à des fonctionnaires européens. Pour éviter que des officines locales gangrénées par la mafia ne compliquent, rallongent et renchérissent la reconstruction.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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