Bilan

Les secrets du dynamisme zurichois

La capitale économique connaît un boom sans précédent. Mais contrairement à l’arc lémanique, la ville de la Limmat a su développer ses infrastructures à mesure que son économie et sa population croissaient.

En arrivant à Zurich, le visiteur découvre une forêt de grues érigeant de nouvelles tours le long des voies de chemin de fer. A la gare centrale – première gare terminus d’Europe – c’est l’effervescence. Près de 3000 mouvements par jour charriant 360 000 passagers. Le dynamisme flagrant de la capitale économique fait écho à son indice de performance des régions établi par l’institut bâlois BAK. Zurich arrive dans les premiers rangs, devançant nettement des régions comme Londres, Paris et aussi le bassin lémanique. Cette vitalité trouve son illustration dans la métamorphose de l’ancien quartier industriel, le Kreis 5, devenu en quelques années un centre d’affaires prisé et une réussite architecturale. Dominé par la Prime Tower, le plus haut gratte-ciel du pays, l’endroit fait cohabiter une culture alternative installée dans les derniers vieux entrepôts avec les cols bleus qui ont investi les nouveaux bâtiments. Et la transformation est encore loin d’être terminée. Une vingtaine de grands projets doivent se réaliser cette prochaine décennie. Au programme, des centaines d’appartements, des écoles, des bureaux, des espaces culturels, un centre de congrès et un nouveau stade de football.

«Si Zurich peut se développer harmonieusement, c’est grâce à un boom des investissements dans les infrastructures. De nouveaux tronçons d’autoroute ont été construits et de nouvelles lignes de transports publics ont été ouvertes. De leur côté, les sociétés immobilières privées ont aussi énormément investi dans la construction de logements et de bâtiments commerciaux», analyse Klaus Stöhlker, conseiller en communication à Zurich. Avec près de 1,4 million d’habitants, le canton de Zurich est le plus peuplé du pays. Ces dix dernières années, la population a crû de 13%, soit de 160 000 personnes. La région lémanique a enregistré une progression du même ordre en pour-cent et endure les problèmes du logement et des transports que l’on sait. «Le taux de croissance de l’arc lémanique a rattrapé le taux zurichois en 2003. Et il lui a été supérieur en 2010 et 2011», détaille Délia Nilles, directrice adjointe de l’institut CRÉA, à Lausanne.

 

Le café le plus cher de Suisse

Les salaires zurichois sont également les plus élevés.

A Zurich, un café coûte en moyenne 4 fr. 27, ce qui le met nettement au-dessus de la moyenne des prix outre-Sarine. Selon le sondage de l’association faîtière alémanique CafetierSuisse, le prix moyen de la tasse s’élève à 4 fr. 04 (il reste en dessous des 4 francs en Suisse romande). Dans certains établissements cotés, il peut atteindre 5 fr.30. En février dernier, une enquête du magazine britannique The Economist sacrait Zurich la ville la plus chère du monde. Un menu de midi coûte en moyenne 23 fr.50. Dans le quartier chic de l’opéra (Seefeld), la barquette de sushis au Globus grimpe au prix exorbitant de 32 francs.

Le niveau des salaires se révèle en relation avec celui des prix. Selon les statistiques fédérales, le salaire brut mensuel moyen à Zurich est le plus haut de Suisse, à 6349 francs. Dans la région lémanique, il baisse à 6083 francs. La moyenne helvétique s’établit à 5979 francs et le Tessin ferme la marche avec 5075 francs. Avec un dixième de sa population active dans la finance, Zurich est très tributaire de la santé de ce secteur. Lorsque les banques font de bonnes affaires, les hauteurs stratosphériques des bonus font le bonheur des vendeurs de belles voitures.

  Des autorités pragmatiques

«Dans les années 90, la ville était en proie au chômage, à la pauvreté et à la drogue. Les autorités ont alors entrepris un formidable travail dont nous récoltons maintenant les fruits, explique Corine Mauch, maire de Zurich.  Bien que le Canton soit à majorité bourgeoise et la Ville à majorité rose-verte, les instances collaborent dans le plus grand pragmatisme (contrairement à ce que l’on constate à Genève). Les autorités appliquent une stratégie proactive. Dans leur programme de législature 2011-2015, Canton et Ville ont inscrit comme objectif de diversifier l’économie et de limiter la dépendance à la finance. Ce secteur déclinant avec la fin du secret bancaire représentait encore 25% de la richesse créée en 2010. Les autorités ont défini des domaines porteurs comme les technologies de l’information, les cleantechs ou les sciences du vivant, dont elles vont encourager le développement. L’attractivité de Zurich est telle que le marché du logement reste tendu, bien que l’on construise à tour de bras. «En 1999, la Ville a fixé l’objectif de 10 000 nouveaux logements en dix ans. Au recensement de 2008, on en était déjà à quelque 13 500. Les bâtiments ont pris place sur les friches industrielles de Zurich qui constituaient des territoires disponibles au centre. Quelques milliers d’appartements supplémentaires doivent encore s’y ajouter d’ici à ce que tous les projets en cours soient terminés», relate Anna Schindler, chef du Service communal du développement.

Les constructions ont été financées à moitié par des sociétés privées, à un quart par des coopératives, et pour le dernier quart par des institutions comme des fondations contrôlées par les autorités. La commune doit pouvoir accueillir encore 150 000 habitants supplémentaires grâce à la densification de l’habitat. Anna Schindler souligne: «La Ville veut faire monter la part des coopératives à un tiers des logements d’ici à 2050, afin de garantir des loyers accessibles.» «Aujourd’hui, la région zurichoise s’étire au nord jusqu’à Winterthour et à l’ouest jusqu’à Baden en Argovie. Depuis 2009, Zurich et Zoug sont reliées par une autoroute qui ouvre un axe direction sud vers Lucerne, Obwald et Nidwald. Des cantons où les taux d’imposition sont très intéressants. Beaucoup d’actifs pendulent aussi depuis les cantons de Thurgovie et de Saint-Gall, situés à l’est», observe Klaus Stöhlker.

Festivités   La ville connaît une vie nocturne animée, avec des bars ouverts jusqu’à 4 heures du matin.

 

Des transports publics d’une qualité inégalée

Zurich dispose de l’un des réseaux les plus denses du monde. Il existe même des trams-restaurants.

Non seulement les transports publics zurichois (VBZ) exploitent un des réseaux les plus denses du monde, mais ils se révèlent aussi ponctuels, propres et sûrs. Ces véhicules bleu et blanc jouissent d’une popularité exceptionnelle. Même les banquiers de la Paradeplatz prennent le tram. Corollaire, le trafic automobile reste maîtrisable. «Dans les années 1970, la population a refusé la construction d’un métro souterrain. Dans la foulée, les autorités ont débloqué 200 millions de francs pour développer les transports publics en surface, notamment par la création de voies qui leur sont réservées», rappelle Daniela Tobler, porte-parole des VBZ. La priorité aux bus et aux trams a été clairement établie. Les feux de circulation sont même équipés d’un système qui les fait passer au vert lorsqu’une rame arrive à un carrefour.

En 2003, les VBZ ont mis sur pied avec succès un réseau nocturne. Des véhicules circulent toute la nuit vers la couronne afin de ramener les clubbers. Un service qui contribue beaucoup à l’effervescence de la vie nocturne.

La culture de l’entreprise est pleine d’humour et d’inventivité. L’offre comprend des trams-restaurants où l’on peut déguster une fondue ou des sushis, selon la saison. Les VBZ ont même lancé cet été une page internet de dating. Les passagers peuvent y poster un message pour entrer en contact avec un voyageur remarqué dans le bus.
  Art et architecture

Zurich capitalise une quantité spectaculaire de grands chantiers. Tamedia (éditeur de Bilan) construit à son siège un immeuble de prestige du Japonais Shigeru Ban, connu pour ses constructions en bois et en carton. A côté de la gare, le quartier Europaallee sera inauguré en 2019 sur un terrain des CFF. Il abritera une haute école pédagogique avec 2000 étudiants, 6000 places de travail et 400 appartements. Le Musée national, entre la Limmat et la gare, sera agrandi pour une somme devisée à 111 millions de francs, dont 5 millions de francs de financement privé. Fin des travaux prévue pour 2016. En 2017, le Kunsthaus sera doté d’une extension à 150 millions de francs, dessinée par le Britannique David Chipperfield, président de la Biennale de l’architecture de Venise 2012. Comment est-ce possible de bâtir autant, alors que, à Genève, le projet du nouveau Musée d’art et d’histoire de Jean Nouvel n’a toujours pas abouti après quinze ans de tractations? De l’avis général, la prouesse s’explique par un climat de dialogue entre autorités, promoteurs, propriétaires, investisseurs et habitants. Une réussite qui doit beaucoup à Elmar Lederberger, maire socialiste de Zurich de 2002 à 2008. Dès les années 1970, les enjeux politiques ont paralysé la situation pendant une vingtaine d’années. Mais à la fin des années 1990, un nouveau règlement de planification élaboré par la Ville a permis un boom des constructions. La méthode zurichoise repose sur un modèle coopératif impliquant dès le départ les différents partenaires.

C’est le Wall Street Journal qui le dit: sur le plan culturel, Zurich entrera dès cet automne dans une nouvelle ère, avec l’inauguration de la Löwenbrauareal rénovée. Cette ancienne brasserie, abritant le Musée d’art contemporain de la Migros et des galeries en vue depuis 1996, a été transformée ces deux dernières années en un complexe ultramoderne. Les façades historiques en briques portent maintenant une de ces nombreuses tours qui façonnent le skyline zurichois. Car Zurich fait sa place dans le monde de l’art. Conséquence d’une volonté délibérée de la Ville qui a créé en 2006 une commission en vue d’enrichir Zurich d’une dimension «créative». Cet été, les rues accueillaient les œuvres d’une quarantaine d’artistes réputés (Ai Weiwei, Paul McCarty) dans le cadre d’une opération à trois millions de francs financée par les pouvoirs publics et des sponsors privés.

Efficaces  Très populaires, les transports publics zurichois sont ponctuels, propres et sûrs.

  L’art de vivre zurichois

En 1998, les rues zurichoises se vidaient encore dès la nuit tombée. Les jeunes créaient des bars illégaux dans les sous-sols pour palier l’absence d’adresses branchées. Ce qui a tout changé, c’est la libéralisation de la loi sur les établissements publics. La Ville a étendu l’autorisation de servir les clients jusqu’à 4 heures du matin. Aujourd’hui, il est même possible de rester ouvert toute la nuit. En quinze ans, le nombre d’établissements aux horaires prolongées est passé de 40 à 640, rapporte la Neue Zürcher Zeitung. Les clubs se comptent par dizaines et couvrent tous les genres de musique. Avec la nouvelle loi, il est devenu possible d’installer des débits de boissons dans les bains publics qui se succèdent sur les rives du lac et de la Limmat. Les beaux soirs d’été, ces «Badis» deviennent des bars pris d’assaut et accueillent séances de cinéma, artistes et DJ. Le Romand qui débarque au mois d’août est saisi par l’ambiance quasi méditerranéenne qui émane du centre. «Je suis arrivé un samedi et je suis tombé sur des centaines de baigneurs qui descendaient la Limmat agrippés à des bouées jaunes. Ils se laissaient emporter le long de l’Hôtel de Ville, des banques et du Musée national. Il régnait une gaieté sans rapport avec l’austérité que l’on s’imagine pour la ville de Zwingli», s’étonne ce cadre d’une entreprise genevoise. Ces nageurs participaient à l’édition 2012 de la «Limmatschwimmen», cette course populaire organisée par les forces électriques zurichoises (EWZ). Ce fut l’année de tous les records. Température de l’air 32 degrés, celle de l’eau 24 degrés, et les 4200 billets disponibles vendus en moins de vingt-quatre heures.

 

Le match Zurich versus l’arc lémanique

Le statut de locomotive économique de la Suisse pourrait bientôt échoir à la Suisse romande.

Dans les médias, 2012 a été l’année du duel entre Zurich et un arc lémanique dopé par dix années de croissance supérieure à la moyenne nationale. On s’en rappelle, la Weltwoche, l’hebdomadaire proche de l’UDC, avait ouvert les feux en mars, avec le titre: «Les Romands sont les Grecs de la Suisse.» La riposte fut pleine de dérision. Les Welsches se sont photographiés par centaines un verre de vin à la main et les pieds sur le bureau, parodiant la photo de couverture. Cet été, c’est le magazine Sonntag qui tient les comptes dans un numéro spécial consacré à la Suisse romande. Le journal rappelle qu’en novembre 2011 le maire de New York Michael Bloomberg a invité les représentants des 20 cités les plus innovatrices du monde à venir échanger leurs expériences. Parmi elles, trois villes européennes: Stockholm, Glasgow et… Genève.

Une gifle pour Zurich, estime l’hebdomadaire argovien. Ravi de tailler des croupières à son arrogant canton voisin, le titre soutient que la roue a maintenant tourné. Locomotive économique de la Suisse dans les années 1990, Zurich serait en passe de se faire ravir ce statut par la Romandie, portée par l’horlogerie, le luxe et les biotechnologies. Toujours en quête de provocation, l’UDC zurichoise s’est engouffrée dans la brèche pour exhorter les autorités à s’inspirer du modèle romand pour dynamiser la croissance. Lors d’une conférence de presse remontant à la mi-août, les intervenants ont prôné une pratique plus agressive des exonérations fiscales pour les entreprises étrangères, sur le modèle de la politique des cantons lémaniques.

Crédits photos: Dr

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

Du même auteur:

CFF: Comment éviter le scénario catastrophe
L’omerta sur le harcèlement sexuel existe aussi en suisse

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."