Bilan

Les pailles, ce fléau que la Suisse ignore

Les entreprises et les politiques ont pris conscience de la pollution plastique. Une fronde mondiale est en marche pour réduire l’utilisation d’objets à usage unique. Sauf chez nous.
  • Les images de cette tortue de mer avec une paille coincée dans le nez ont fait le tour du monde.

     

    Crédits: Dr
  • Il existe aujourd’hui des alternatives réutilisables, compostables ou biodégradables.

    Crédits: Valentin Flauraud/Keystone
  • 8 millions de tonnes de plastique par an seraient déversés dans les mers  (photo: Abidjan).

    Crédits: Issouf Sanogo/AFP

2018 sera l’année durant laquelle les grands acteurs de la restauration et les politiques auront véritablement pris conscience de l’urgence de réduire l’empreinte carbone de la consommation humaine. L’un des symboles forts de cette pollution est la paille et autres objets en plastique à usage unique – souvent peu indispensables - qui finissent chaque année, lorsqu’ils ne sont pas recyclés, dans les rivières et les océans du monde entier. 

Ainsi, le 3 février dernier, plus de 35 pays ont participé à la toute première «Journée internationale sans paille». En effet, selon Rethink Plastic, une alliance d’ONG luttant contre l’utilisation du plastique, plus de 36,4 milliards de pailles sont consommées chaque année dans l’Union européenne. A cela s’ajoutent 46 milliards de bouteilles en plastique à usage unique, 580 milliards de mégots de cigarettes ou encore 16 milliards de gobelets à café. Selon une étude de la revue américaine Science, au total 8 millions de tonnes de plastique seraient déversés chaque année dans les mers et les océans. 

La lutte s’intensifie

Parmi ces déchets en plastique, les pailles tiennent une bonne place, notamment parce que leur taille les rend difficilement recyclables. Sur des terrasses, avec le vent, elles finissent souvent dans les égouts. Elles font ainsi partie des déchets les plus ramassés sur les plages et dans les océans et sont en partie responsables de la destruction de la faune marine. De quoi devenir en 2018 le symbole du gaspillage
et de la pollution du «tout jetable».

Au Canada, la ville de Tofino a éradiqué les pailles en 2016 déjà. Cet été, Seattle s’est distinguée comme la première ville américaine à interdire les pailles en plastique. Au Royaume-Uni, qui réfléchit à les bannir, les 1361 restaurants McDonald’s du pays sont passés aux pailles en papier depuis le début de l’année. De nombreux autres pays comme l’Ecosse, le Costa Rica ou encore le Kenya prévoient également d’interdire les pailles en plastique. Dès le mois de septembre, elles seront introuvables à Paris et à partir de 2020, dans toute la France, tout comme les gobelets, verres, assiettes et cotons-tiges en plastique.

Restaurateurs et hôteliers

Au niveau des grands acteurs de la restauration, Starbucks a annoncé qu’il retirait les pailles en plastique de ses 28 000 enseignes (y compris en Suisse) d’ici à 2020, ce qui éliminera un milliard de pailles par année. «McDonald’s Suisse suit de près le développement en cours au Royaume-Uni et en Irlande», commente Déborah Murith, responsable communication du géant de la restauration rapide.

Cette dernière mentionne toutefois que son groupe et Starbucks ont lancé une initiative visant à développer une solution recyclable et/ou compostable pour les gobelets. Une mesure concrète de cette initiative est le «NextGen Cup Challenge» qui invite les innovateurs, les entrepreneurs et les experts de l’industrie à soumettre leurs idées à partir de septembre pour des tasses durables et écologiques. Déborah Murith ajoute que l’un des objectifs de McDonald’s est d’atteindre 100% de ses emballages produits à partir de matières premières durables. 

Au niveau hôtelier, la chaîne Hilton a affirmé en mai dernier mettre fin aux 5 millions de pailles et 20 millions de bouteilles en plastique servies chaque année dans ses 650 établissements. Début août, c’est le groupe Oetker Collection (parmi lesquels Le Bristol Paris, Hôtel du Cap-Eden-Roc ou encore l’Apogée Courchevel) qui a décidé de limiter les dégâts en renonçant aux pailles, cuillères, verres, couvercles, emballages et cotons-tiges en plastique.

«Le groupe veut sensibiliser ses employés ainsi que ses clients pour un séjour écoresponsable». Idem pour le groupe Four Seasons qui va suivre cette interdiction. «Nous avons trouvé une alternative avec des pailles en amidon de maïs biodégradables», indique Sophie Larrouture, responsable du bar du Four Seasons Hôtel des Bergues à Genève. Des objets apparemment très semblables aux pailles en plastique, tant au niveau des prix que pour ce qui est de leur usage.

Diageo, leader mondial des boissons alcoolisées (Johnnie Walker, J&B, Smirnoff ou encore Baileys), s’est également engagé à trouver une alternative: «Nous éliminons progressivement l’utilisation de toutes les pailles et de tous les mélangeurs en plastique de tous nos bureaux, événements, promotions, publicité et marketing à l’échelle mondiale - et nous défendrons la même chose auprès de nos partenaires et clients. Lorsque l’utilisation de pailles est importante pour apprécier au mieux l’expérience de nos marques, nous n’utiliserons que des alternatives réutilisables, compostables ou biodégradables», commente David Croft, responsable global du développement durable chez Diageo. 

La grande distribution 

En France, les distributeurs réagissent.

La chaîne de supermarchés Franprix s’est lancée dans la chasse aux produits en plastique à usage unique: elle ne commercialisera plus de pailles, vaisselle et cotons-tiges en plastique à partir de janvier 2019. De son côté, Michel-Édouard Leclerc a annoncé que son l’enseigne de supermarchés va dès la rentrée «passer commande de produits de substitution et écouler les stocks de produits plastiques pour ne plus en proposer à la vente dès la fin du premier trimestre 2019».

 En Suisse toutefois, Coop et Migros n’ont pas encore interdit la vente de ces produits. «Pour le moment, nous n’envisageons pas d’alternative aux pailles en plastique», reconnaît Tristan Cerf, porte-parole de Migros, qui pointe deux aspects: «Dans le cas des pailles en papier ou en carton, il faut les traiter pour qu’elles résistent au liquide, d’où l’utilisation de substances qui retardent leur détérioration. L’écobilan en est donc modifié. Dans le cas des pailles en métal, le problème à notre avis réside dans le risque de blessures pour les enfants, qui constituent le principal public de ce genre d’accessoires.»

Si la grande distribution continue pour l’instant à vendre ces objets en plastique, de nombreux festivals y ont renoncé pour la première fois cette année. C’est le cas du Montreux Jazz Festival, du Paléo Festival ou encore de Festi’neuch. Ces événements ont trouvé des alternatives avec des objets en bambou, en amidon ou en carton.

Alors que la Confédération renonce à légiférer pour l’heure, la ville de Neuchâtel a tenté d’être la première de Suisse à bannir la paille en plastique. Mais le Conseil d’Etat a estimé au mois de juin qu’une telle interdiction était impossible puisqu’elle relevait du droit fédéral. Contacté, l’Office fédéral de l’environnement a déclaré, par la voix de sa porte-parole Elisabeth Maret, que «la Suisse ne connaît pas la même problématique que certains pays européens qui n’ont pas de système de gestion complète des déchets et dont les déchets aboutissent en grandes quantités dans les mers. En Suisse, le littering (déchets sauvages) est aussi combattu par un ensemble de mesures. Ainsi, le Conseil fédéral ne souhaite pas interdire les objets en plastique, une mesure qui serait disproportionnée par rapport à la problématique, préférant donner la priorité aux actions volontaires prises par les entreprises pour renoncer à commercialiser des objets en plastique à usage unique ou de les remplacer par des produits plus durables.»

Au niveau européen, la Commission européenne a proposé au mois de mai une série de mesures afin de réduire drastiquement l’utilisation d’objets à usage unique, du coton-tige au matériel de pêche en passant par les tiges de ballons ou les mélangeurs de cocktails. Une dizaine de produits à usage quotidien, qui représentent 70% des déchets échoués dans les océans et sur les plages, sont ainsi dans le collimateur de Bruxelles.

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