Bilan

Les oubliés de la France rurale rejettent Macron

Marine Le Pen l’a emporté dans la France périphérique. Protestation ? Pas seulement, comme en témoignent ces électeurs du nord de l’Yonne rencontrés le lendemain du premier tour.

Dans les vignes de Chablis, les ouvriers qui tentaient de sauver les bourgeons du gel à la veille du premier tour ne veulent pas de l'Europe de Macron qui ne profitent qu'à leurs patrons. 

Crédits: AFP

Oubliez les termes mondialisation ou libéralisme. Ici, pas une fois ces mots ne sortiront de la bouche des électeurs interviewés sur leurs votes la veille et leurs intentions dans deux semaines, dans cette fameuse périphérie à la fois si proche et si loin de Paris.

Ici, c’est le nord de l’Yonne. Comme dans le Loiret, la Somme ou l’Eure, dans ces circonscriptions qui sont au-delà des banlieues sans être tout à fait rurales, les électeurs ont apporté des scores de 30% et plus à Marine Le Pen. Elle y est généralement suivie dix points plus loin par François Fillon, et y a obtenu le double de voix d’Emmanuel Macron qui fait souvent jeu égal avec Jean-Luc Mélenchon.

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Ici, l’économie s’appelle le boulot, les inégalités les «gros», et la mondialisation devient les migrants. En remontant la vallée de l’Yonne, à l’exception des plus grandes villes comme Auxerre et Sens qui ont offert la première place à Emmanuel Macron (avec 25,2% et 22% respectivement), les petites villes ont fortement donné l’avantage à Marine Le Pen, à l’instar de Joigny (25,3%) ou de Migennes (28,2%). Dans les villages environnants, le score de la candidate Front National dépasse les 30%, et parfois même les 40%. Pourquoi ?

«Empêcher la catastrophe Macron»

«Parce que ce n’est pas Monsieur Macron qui sauvera la France», répond Thierry. Paysan depuis 48 ans, il vient d’inspecter l’un des champs de son exploitation de «pile 250 hectares» à Soucy, un village à proximité de Sens. Marine Le Pen y a fait un score de 33,8%, devant François Fillon avec 21,3%. Et en dépit qu’il dise voter FN depuis 30 ans, Thierry a apporté cette fois son suffrage au candidat des Républicains. «Pour lui donner un petit coup de main pour empêcher la catastrophe Macron.»

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Au second tour, pour Thierry, ce sera Marine. «Si elle nous met les migrants dehors, ce sera déjà pas mal», poursuit l’agriculteur qui dit s’être déjà fait volé sept fois les câbles de ses pivots d’irrigation et deux fois son atelier. «Et ce n’étaient pas les manouches que je connais bien.» A cela, Thierry ajoute l’Europe. «On en a marre des mises aux normes, même si les Français sont aussi pas mal pour nous en rajouter une couche.»

Il explique que l’Europe l’empêche de faire des récoltes de maïs deux années de suite sur la même parcelle. Alors qu’il a investi non seulement dans un système d’irrigation mais aussi un séchoir basse température. Plus illogique encore de son point de vue, on met des barrières à la lutte intégrée qu’il pratique en conservant des haies afin d’utiliser les prédateurs naturels et d’employer moins, ou pas, de produits chimiques.

Serait-ce dès lors le vote des paysans comme Thierry qui rallie massivement cette France à la fois rurale et périurbaine au Front National ? «Vous rigolez ou quoi, on n’est plus que 5 agriculteurs sur 1700 habitants. Cela fait 20 ans qu’il n’y a plus eu un paysan au conseil municipal», répond Thierry qui, à 68 ans, n’envisage pas une seconde de prendre une retraite qui, cumulée à celle de sa femme, n’atteindrait que 1700 euros par mois.   

«Pas de Hollande bis»

A Soucy, la réponse au pourquoi des scores élevés de Marine Le Pen est plus à chercher dans les zones pavillonnaires que dans les fermes. Au sortir de celle du village voisin de Cuy, Françoise et Kamel promènent leur golden retriever. Ici, Marine Le Pen a fait 37,7% au premier tour et Nicolas Dupont-Aignan 12,8%. Françoise et Kamel ont d’ailleurs voté pour ce dernier. Ils s’interrogent sur la suite. «Macron, c’est Niet. On nous le vend comme une nouveauté, alors que c’est un deuxième Hollande. Avec lui on va en reprendre pour cinq ans», explique Françoise.

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Il faut dire qu’eux n’ont plus la patience d’attendre. Vendeuse, elle reçoit une pension d’invalidité suite à une polyarthrite. Lui arrive en fin de droit de chômage et ne parvient pas à retrouver une place de peintre en bâtiment. Cumulées, leurs pensions atteignent 1200 euros par mois avec lesquels il leur faut aussi supporter trois enfants qui n’ont de travail qu’intérimaire, sauf le troisième qui vient d’être pris dans la gendarmerie. «J’ai 51 ans, je ne suis pas pourri», s’exclame Kamel qui dit postuler pour n’importe quel métier. «On lui dit qu’il est trop cher parce qu’il a trop d’expérience», poursuit Françoise qui cherche aussi un job même si elle ne pourra plus passer ses journées derrière une caisse de supermarché.

Alors Marine au second tour ? «Ou blanc», répond Kamel. «Il y a des bonnes choses dans son programme mais d’autres qui sont mauvaises. Le bon, c’est d’arrêter l’immigration et de faire passer les Français en premier», explique ce petit-fils de kabyle. Françoise est révoltée de voir de nouveaux arrivés qui n’ont pas cotisé, mais qui sont «plus doués qu’elle pour se servir des ordinateurs de la Caisse des Allocations Familiales. «Le mauvais, c’est de sortir de l’euro et de revenir au franc. Ce qui ne présage rien de bon,» ajoute Kamel.

Sur la place du village Marie-Thérèse, 86 ans, est du même avis sur l’euro. «Les gens n’analysent pas les conséquences. Vous, en Suisse, vous avez gardé votre franc, c’est bien, mais nous, avec notre dette, on ne va pas revenir au franc, ce n’est pas raisonnable.» Ancienne secrétaire mariée à un ouvrier d’usine, elle dit avoir voté à gauche toute sa vie. Elle a donné cette fois son bulletin à Fillon. «Ce sera Macron maintenant, mais sans enthousiasme. Comment gouvernera-t-il avec des gens venus de tous les horizons? Déjà que Hollande n’est pas parvenu à unifier juste le parti socialiste ?»

Ce Frexit qui inquiète

Un peu plus au sud dans la petite ville de Migennes (7000 habitants), l’euro est aussi ce qui fait hésiter Christophe* et Gérard. Taxi depuis 20 ans, le premier a voté Fillon, bien qu’il ait voté FN dans le passé. Toutefois, comme nous l’expliquera la restauratrice Charlotte, «l’insécurité a bien diminué ces dernières années à Migennes». Chaudronnier soudeur de 63 ans, toujours en activité, Gérard lui a voté FN pour la première fois de sa vie, après avoir toujours voté à gauche. Que vont-ils faire désormais ?

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Christophe ne veut pas entendre parler de Macron, même s’il pense qu’il pourrait bien représenter la France à l’étranger. «Mais tout ce qu’il nous promet, c’est l’ubérisation»,  explique le chauffeur qui ne fait que 6 à 7 courses par jour et vit essentiellement des courses «médicales» remboursées par la sécurité sociale. «Après les taxis, c’est le tour des auto-écoles et regardez le mal que les cars Macron font à la SNCF.»

La SNCF a longtemps été le moteur économique de Migennes. Avec sa population de cheminots, la ville était d’ailleurs un fief communiste au milieu de villages qui votaient largement à droite. Du coup, contrairement aux communes environnantes où les résultats placent François Fillon en seconde position, ici c’est Jean-Luc Mélenchon qui a obtenu 26,7% des voix derrière Marine Le Pen. Educateur, Jamel a voté pour le candidat de la France insoumise. «C’était le vote utile. Et maintenant, ce sera Macron pour les mêmes raisons.»

On aurait tort de conclure que Christophe ou Gérard vont eux se ranger dans le camp de Marine Le Pen. «Je voterais blanc», explique Christophe. «Pas besoin d’un Hollande bis, mais pas question non plus de sortir de l’Europe. Ma génération est la première sans guerre, c’est quelque chose cela. On ne peut pas le jeter comme ça», explique-t-il.

Et puis dans une ville où les principaux employeurs sont l’équipementier automobile allemand Benteler et Stradal, filiale béton du groupe irlandais CRH, se couper de l’Europe apparait comme un risque. C’est ce qui fait hésiter Gérard, en dépit de son vote Marine Le Pen au premier tour. «Au démarrage de l’euro, on s’est fait avoir. Mais on est un petit pays. Face à la Russie, aux Etats-Unis ou à la Chine, on ne peut plus être seul», indique-t-il encore indécis.

Les ouvrières de Chablis en colère

Dans ses vignes au-dessus de Chablis, Maryse*, viticultrice, votera elle aussi en fonction de l’Europe. «Pour la première fois de ma vie, je vais voter socialiste», explique-t-elle. «Bien obligée, nous dépendons entièrement de l’export.» Devant la boulangerie de cette prospère bourgade dont les chardonnays s’exportent partout dans le monde, tous ne sont pas d’accord. Ici, en dépit de la prospérité manifeste, Marine Le Pen l’a aussi emporté avec 27.2% des suffrages soit 1% de plus que François Fillon.

Devant la boulangerie, Isabelle, Carole et Sylvie font partie de cet électorat «bleu marine». «On est un peu trop envahis, débute Carole. «Et puis le fric, c’est toujours pour les mêmes.» Employées dans les vignes pour 1200 euros bruts par mois, elles tentaient quelques jours plus tôt de sauver les vignes du gel avec des torchères. «On travaillait toutes les nuits pendant que les enfants des patrons, eux, ils étaient à la plage», poursuit Carole.  

«Nous, quand on demande une augmentation, on nous rit au nez, explique Isabelle. «Alors du coup, les patrons ils prennent des Portugais et des Marocains qui tirent les salaires à la baisse.» Les trois femmes se disent en colère. «On veut un changement, la classe moyenne est tirée vers le bas et Macron, son Europe, elle n’est bonne que toujours pour les mêmes: les gros.» Convaincues qu’ «une femme à l’Elysée ce serait aussi pas mal», elles sont sûres de voter pour Marine Le Pen.

Si cette partie de l’Yonne est représentative de la France rurale et périphérique oubliée par la mondialisation, entre les votes blancs et ceux déterminés pour la candidate du FN, l’élection d'Emmanuel Macron, donnée certaine par la hausse des marchés financiers relayée sur France info pendant cette journée-là, le paraissait soudain beaucoup moins sur le terrain. 

 

*Prénoms changés à la demande de nos interlocuteurs

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

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Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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