Bilan

Les multiples clefs de financement d'une aventure amazonienne

En mettant sur pied un projet d'expédition dans la jungle amazonienne de Bolivie, trois jeunes Vaudois ont également dû imaginer des solutions de financement multiples et complémentaires. Le film tiré de cette aventure arrive dans les salles.
  • Joshua Preiswerk, Cédric Strahm et Martin Ureta (de g. à droite) sont partis en Amazonie bolivienne sur les traces d'une mystérieuse lagune.

    Crédits: Objectif Sauvage
  • Pour cette expédition au coeur de la jungle, un important matériel était indispensable.

    Crédits: Objectif Sauvage
  • Un dossier déposé auprès de l'Office fédéral de la culture n'a pas permis d'obtenir les fonds suffisants pour le projet car les trois aventuriers manquaient de vécu dans le domaine du cinéma.

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  • Au coeur de la forêt tropicale, les trois aventuriers vaudois ont pu observer de près une faune d'une richesse extraordinaire.

    Crédits: Objectif Sauvage
  • Le projet, dont une partie du budget a été obtenue via le crowdfunding, comportait une dimension responsable sur le plan environnemental, d'où un don au WWF.

    Crédits: Objectif Sauvage
  • Les aventuriers ont pu bénéficier du soutien de financeurs locaux comme la Caisse d'Epargne Riviera.

    Crédits: Objectif Sauvage

C'est un lieu mythique: la jungle amazonienne de Bolivie, aux confins du Brésil, là où Sir Arthur Conan Doyle a imaginé l'action de son roman Le Monde Perdu. Et pour cause: l'un des premiers occidentaux à avoir exploré ce secteur n'est autre que Percy Fawcett, un militaire de ses amis. D'abord envoyé pour cartographier la région et borner la frontière bolivio-brésilienne, il décide de revenir dans les années 1920 à la tête d'une expédition cherchant une cité mythique. Et disparaît.

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Au XXIe siècle, ce n'est pas à la recherche d'une cité que trois jeunes Vaudois sont partis, mais vers les rives de la lagune Chaplin: une étendue d'eau extrêmement difficilement accessible et pas explorée par des occidentaux depuis une trentaine d'années. Partir de la Riviera vaudoise pour chercher Chaplin? «Le nom vient d'un guerillero bolivien dont le surnom était lié à Charlie Chaplin et qui aurait fui la répression et terminé sa vie sur les bords de ce plan d'eau», note Cédrik Strahm, l'un des nouveaux explorateurs.

Des financeurs locaux et du crowfunding

Comme Percy Fawcett 90 ans avant eux, le problème majeur pour Cédrik et ses deux compères, Martin Ureta et Joshua Preiswerk, résidait dans le financement de l'expédition baptisée Objectif Sauvage. A l'instar de l'explorateur britannique, les autorités du pays ont poliment décliné: «Nous sommes immédiatement partis sur un projet de film, car nous sommes tous trois actifs dans le domaine audiovisuel. Mais il est difficile d'obtenir des fonds pour un projet de 300'000 francs sans avoir jamais réalisé de long-métrage avant», reconnaît Cédrik, cofondateur de l'agence de communication L'Elixir à Montreux. Avec Martin et Joshua, ils revoient donc leur projet et décident de calibrer un budget différemment.

«Nous nous sommes d'abord tournés vers des acteurs locaux, comme les municipalités de Montreux et Vevey, ou la Caisse d'Epargne Riviera, en leur expliquant qu'un film tourné par des jeunes du secteur et présenté dans de nombreux festivals à travers le monde allait contribuer à faire rayonner la création culturelle locale à l'étranger», glisse Cédrik. Une stratégie payante: les communes de Montreux, Vevey, Veytaux et la Caisse d'Epargne Riviera abondent le budget pour un total de 13'500 francs. Mais on est encore loin du compte. Les fonds personnels et familiaux ajoutent 4500 francs. Mais il faudrait réunir le triple de la somme réunie jusque-là.

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C'est donc vers la plateforme de crowdfunding Wemakeit que les trois aventuriers se tournent. Forts de quelques beaux voyages et auteurs de belles images de nature lors de ceux-ci, ils tournent une vidéo promotionnelle, expliquent leur projet et imaginent des contreparties comme des places pour les projections, des pressages DVD ou Blue-ray ou des sessions de familiarisation avec le matériel vidéo. Et c'est là que le miracle se produit: «J'étais sceptique car je ne savais pas si des inconnus nous financeraient à hauteur de 50, 100 ou 200 francs, sans garantie que le projet aboutisse. Et finalement, nous avons réuni bien plus d'argent que nécessaire, avec de nombreuses sommes comprises entre 100 et 500 francs», s'étonne encore Cédrik Strahm. Et, au-delà des 20'300 francs collectés sur Wemakeit, le buzz créé autour du projet (notamment via la vidéo de présentation ci-dessous) attire d'autres financeurs qui contactent directement le trio et ajoutent 8500 francs. Pour un budget total qui se stabilise alors autour de 46'800 francs.

Objectif Sauvage | WeMakeIt - 6min Crowdfunding presentation from objectif Sauvage on Vimeo.

La crédibilité pour convaincre des géants mondiaux de la tech

A la tête de ce trésor de guerre, les trois aventuriers peuvent lancer leur projet. Mais tout n'est pas ficelé. Au niveau du matériel notamment, les activités des trois Vaudois leur permettent d'avoir déjà accès à des caméras, pieds, matériels divers de prise de vue,... mais ils ne peuvent priver leurs structures de tout leur équipement pendant plusieurs semaines. Ils se tournent donc vers Canon et DJI: le spécialiste de l'image et celui des drones, séduits par le projet et convaincus par les garanties de sérieux présentées par les pedigrees des trois trentenaires, mettent du matériel de pointe à disposition de l'équipe: caméras dernier cri, drone,... des outils qui se révéleront cruciaux pour le déroulement de l'aventure en Bolivie.

Mais comment les trois jeunes hommes ont-ils pu convaincre deux géants mondiaux de leur confier du matériel de pointe? «Je suis cofondateur de L'Elixir, Joshua a une petite société d'audiovisuel baptisée Badcow et Martin avait acheté il y a quelques années le nom de domaine WildLifePhotography.com pour lequel il a créé un site. Avec ces trois entités, nous présentions des garanties sérieuses, aussi bien sur le plan technique que sur le plan de l'objectif de notre expédition», détaille Cédrik. Une double compétence qui a aussi convaincu les autres financeurs, comme Alexandre Gauthier-Jaques, directeur de la Caisse d'Epargne Riviera: «Outre les compétences techniques avérées des trois membres de l’expédition, ce que la CER a pu confirmer avec la concrétisation de sa vidéo institutionnelle qui a été produite par eux, c’est la qualité humaine de ce trio qui a impressionné: une équipe qui accède à un rêve, lequel est accompli par une action, illustré par des images sublimes et humanisé par un narratif teinté d’humour».

Reste alors la concrétisation du projet. Et les trois jeunes aventuriers se félicitent alors d'avoir déployé tant d'inventivité pour maximiser les recettes. Car les dépenses ne sont pas en reste. «Nous avons tôt fait le choix de ne pas rémunérer nos heures de travail. Un choix qui nous a porté préjudice pour obtenir des soutiens d'instituts spécialisé dans le cinéma. Par contre, en réorientant le projet vers le crowdfunding, nous avons donné une tonalité un peu différente, avec un accent encore plus fort sur la responsabilité environnementale, notamment via un don au WWF», souligne Cédrik.

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Sur place aussi, l'équipe doit trouver des trésors d'inventivité et avoir les nerfs solides pour faire face aux exigences extravagantes sur le plan financier de certains interlocuteurs locaux. Et le drone prêté par DJI se révèle extrêmement précieux pendant l'expédition, contribuant sans doute à sauver l'équipe d'un bien mauvais pas.

Objectif Sauvage | Trailer officiel (FR) from objectif Sauvage on Vimeo.

La phase retour du projet... et du budget

Sans rien révéler du succès ou non de l'expédition, le projet s'est-il bouclé au retour des trois aventuriers vaudois? Loin de là. En plus des retours promis aux financeurs (institutionnels et particuliers), c'est toute la phase de production/diffusion/promotion qui a débuté. Des semaines de montage et de post-production pour arriver à un magnifique film. Puis le début d'une tournée des plus grands festivals consacrés aux films et documentaires sur la nature et l'aventure. Et dès l'un des premiers rendez-vous, c'est le succès: aux Rendez-vous de l'aventure de Lons-le-Saunier, Objectif Sauvage remporte le Prix Ushuaïa. Au-delà de la gratification financière (3500€), c'est un joli coup de projecteur (via la diffusion du film) pour les aventuriers-cinéastes vaudois... et leurs partenaires financeurs.

A la mi-avril débutent les projections dans les cinémas suisses. Encore un moyen de générer quelques revenus, avec les billets (même si des prix très bas sont proposés), afin de boucler un budget additionnel estimé à 13'171 francs pour 2018-2019. «Nous devons achever le pressage des DVD et Blue-ray et prendre part à une série de festivals à travers le monde», confie Cédrik Strahm. En attendant que prennent forme d'autres projets. Car les trois aventuriers, durablement et profondément marqués par cette expérience, envisagent de nouvelles expéditions. Avec désormais un film à leur actif, primé qui plus est, et le double statut de producteurs et de distributeurs, ils pourront sans doute convaincre d'autres financeurs de s'engager. Et faire évoluer leur modèle de financement pour repartir à l'aventure. Et, à l'inverse de Percy Fawcett, en revenir avec des trésors d'images.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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