Bilan

Les micronations, un paradis trompeur

D’Ouchy au Danube, on compte plus de 400 Etats autoproclamés dans le monde. Le phénomène s’accélère, avec un risque: celui d’escroqueries, économiques ou politiques.

Drapeau du Liberland, micronation fondée en 2015 entre la Croatie et la Serbie.

Crédits: Antonio Bronic/Reuters

Du Royaume de Redonda dans les Antilles, apparu en 1865, au dernier-né Liberland, fondé en 2015 sur les bras inhospitaliers du Danube, entre Croatie et Serbie, 400 micronations ont été créées depuis la fin du XIXe siècle. Le phénomène connaît une réelle recrudescence. «Il n’y en a jamais eu autant», assure Bruno Fuligni, historien et auteur d’un atlas des micronations («Royaumes d’aventure, atlas des micronations», Bruno Fuligni, Les Arènes, 2016). 

Il distingue trois mouvements à travers l’histoire: les îles lointaines, que s’approprient des aventuriers à l’époque des explorations maritimes, les empires éphémères et les enclaves oubliées, qui s’approchent plutôt de mouvements communautaires, ou folkloriques, à l’instar de la commune libre de Montmartre ou de celle d’Ouchy, défendue par une Confrérie née en 1934. Aujourd’hui, la logique est plutôt à la sécession, analyse le politologue genevois Daniel Warner. «C’est une réaction émotive à la globalisation, une façon de se replier sur le local, le même groupe ethnique.» 

Ruser pour être reconnu

Dans tous les cas, l’enjeu pour tous ces territoires autoproclamés indépendants reste le même: être reconnu par les vrais Etats. «Depuis 1648 et le traité de Westphalie, la souveraineté passe par la reconnaissance d’autres Etats», insiste Daniel Warner. Sans cela, impossible de faire appliquer le droit international en cas de conflit, aucune sécurité juridique, aucune confiance, bref, aucun avenir. 

Les difficultés rencontrées par les habitants des entités reconnues partiellement par la communauté internationale comme l’Abkhazie, le Kosovo ou la Palestine illustrent combien cette étape est cruciale. C’est la raison pour laquelle les micronations rusent pour obtenir des semblants de légitimité: création de faux timbres dans l’espoir de les faire tamponner, envoi de courriers aux autorités étatiques réelles, dans l’espoir d’obtenir une réponse, qui serait un signe de reconnaissance.

L’impact de la blockchain

Reste que la donne a changé sur le plan technologique. Des outils comme la blockchain, qui permettent des transactions instantanées, sécurisées, authentifiées et sans intermédiaire offriront, lorsqu’elles seront techniquement assez puissantes, des possibilités nouvelles aux micronations: créer des documents d’identité, titres de propriété, et même des monnaies authentiques et infalsifiables. 

Idéologiquement, «il y a une proximité naturelle entre ces micronations et les groupes qui ont créé les premières cryptomonnaies comme le bitcoin. L’idée de base est la même: décentraliser le pouvoir, le répartir entre tous les individus plutôt que de le garder entre les mains d’Etats ou de banques centrales», explique Daniel Gasteiger, entrepreneur et spécialiste de la blockchain basé à Zurich. 

S’ils peuvent «battre monnaie» sur leur territoire, ces Etats ne disposent cependant pas de la confiance d’autres acteurs qui leur permettrait d’émettre des obligations. Par contre, ils peuvent abuser de citoyens prêts à acheter des papiers d’identité ou émettre des «smart contracts», contrats sécurisés via la blockchain, entre entreprises domiciliées sur leur territoire. «Nombre d’escroqueries ont fait des dégâts auprès de particuliers ou d’entreprises, c’est le cas du Dominion de Melchizedek qui vendait des papiers d’identité inutilisables», explique Bruno Fuligni. 

L’autre risque serait de vouloir utiliser ces territoires comme paradis fiscal. «L’optimisation fiscale existe toujours dans des îles ensoleillées, mais les marges de manœuvre se sont considérablement rétrécies. La distinction entre siège effectif et siège fictif d’une société est aujourd’hui bien connue et, de plus en plus, l’activité réelle des sociétés dans ces paradis est scrutée. Une micronation ne pourrait donc pas faire illusion», explique Thierry Obrist, professeur de droit fiscal à l’Université de Neuchâtel et avocat. La réalité finit toujours par rattraper l’utopie.   

 

Camille Andres

JOURNALISTE

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