Bilan

Les importateurs ont perdu le jeu du «c’est pas moi, c’est lui»

Les prix de certains produits de détail ont finalement baissé. Les pressions de Coop et Migros semblent donc avoir payé, même si les détaillants ont aussi leur part de responsabilité.

En octobre 2007, la monnaie européenne tutoyait les sommets avec un euro pour près de 1,70  franc suisse. Mieux valait compter ses sous avant de partir pour Rome, Madrid ou Paris. Quatre ans plus tard, ces destinations sont devenues un must plus qu’abordable. Avec un franc qui tutoie la parité, les âmes voyageuses ont du baume au cœur. Mais, c’est bien connu, le bonheur des uns fait le malheur des autres, surtout quand l’érosion de l’euro vis-à-vis de la monnaie helvétique tarde à se répercuter sur le prix des marchandises de détail. Dans le combat de titans qui oppose aujourd’hui en territoire suisse détaillants et grands importateurs, tous les coups semblent permis. Avant le week-end du 13  août, l’affrontement relevait essentiellement de la rhétorique. Puis Coop a décidé d’enlever, après l’épuisement des stocks, les produits des importateurs qui ont refusé d’entendre raison sur une baisse des prix. Et le conflit est entré dans une nouvelle phase. Viré le riz Uncle Bens (Groupe Mars). Aux oubliettes les Kinder et compagnie (Ferrero). Les méchants sont pointés du doigt, une version moderne du pilori. Et leur boycottage continuera tant qu’ils ne seront pas revenus à la raison. Coop dixit.

 

Migros remercie Coop

Le jusqu’au-boutisme «coopien» aurait-il pavé la voie à la réussite de Migros? Difficile à dire. Toujours est-il que quelques jours seulement après la décision de Coop, l’autre géant de la distribution helvétique annonçait en fanfare la diminution du prix de près de 500 articles grâce à des rabais enfin consentis par les importateurs. Et cela sans se voir reprocher par ses clients de n’avoir pas respecté leur liberté de choix en excluant des produits de ses étagères. Coop et Migros apparaissent aujourd’hui comme de fiers chevaliers qui chargent sabre au clair des ennemis acharnés et ce, dans le seul but de défendre le consommateur. Une image qui tranche avec celle moins avantageuse qu’ils ont longtemps véhiculée. Des années durant, on a reproché à ces frères ennemis de profiter largement de leur duopole au détriment du consommateur helvétique. Or, les voilà soudainement sous les traits d’ardents défenseurs de la cause des prix justes. Coop et Migros n’auraient-ils pas flairé dans cette affaire l’occasion unique de redorer leur blason? «Rien ne serait plus faux, conteste Martina Bosshard, porte-parole chez Migros. Nous avons toujours œuvré dans l’intérêt du consommateur. Il faut en finir avec cette image de duopole. Il y a aujourd’hui en Suisse une bien plus grande concurrence qu’avant. L’arrivée d’Aldi et de Lidl le confirme.»

Détaillants montrés du doigt

Les protestations ne s’arrêtent pas là. Du côté de Coop et de Migros, si on reconnaît être d’une taille pour le moins imposante à l’intérieur des frontières helvétiques, on assure ne pas peser très lourd en face des marques internationales importées et que le client suisse exige de se voir offrir. Le son de cloche change du tout au tout quand on s’adresse aux fournisseurs. «Soyons réalistes, commence Anastasia Li-Treyer, directrice de Promarca, association faîtière des marques forte d’une centaine de membres dont Ferrero (Kinder), Beiersdorf (Nivea) ou encore L’Oréal. Ce sont Coop et Migros qui, du fait de leur position dominante, tiennent le couteau par le manche. La preuve: ce sont eux qui avaient passé des accords avec certaines entreprises pour compenser les effets de change et qui sont ensuite revenus sur ces accords pour exiger plus. On ne se comporte ainsi que lorsque l’on se sent fort.» La directrice de Promarca va plus loin. Elle évoque le contenu de ces contrats spéciaux qui prévoyaient que lorsque l’euro passait sous un certain seuil les importateurs accordaient des compensations aux distributeurs suisses. Sous forme de remboursement en cash ou de factures à la baisse. «Mais rien n’oblige les distributeurs Migros et Coop à répercuter l’intégralité de ces remboursements sur les produits concernés. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. C’est pour que ce genre de pratiques opaques ne soit plus possible que nous en appelons à la Comco et au surveillant des prix.»

Différences de prix injustifiées

Pour les deux grands distributeurs, la réponse est simple. S’ils ont été jusqu’au boycottage ou à la menace de boycottage, c’est que du côté des grands importateurs, les concessions faites sur le taux de change étaient clairement insuffisantes. Et il aura fallu des mois de négociations acharnées, et surtout une table ronde présidée par un conseiller fédéral le 10  août dernier, pour que le message passe enfin. «Certains importateurs ont avancé l’excuse des stocks pour reporter la diminution de prix, explique Sabine Vulic, porte-parole chez Coop. Mais cela fait plus de douze mois que l’on négocie l’érosion de l’euro. Alors l’excuse n’est plus valable. C’est évidemment le prix d’achat qui compte. Et quand l’on constate que notre prix d’achat à l’importateur correspond au prix de vente des détaillants dans un pays voisin, on est plus qu’en droit de réagir. Imaginez que certains produits sont jusqu’à 170% plus chers en Suisse qu’en Allemagne.»

La faute donc aux importateurs? Pas seulement selon cet homme qui préfère garder l’anonymat et celui de la marque pour laquelle il travaille. «Nous n’avons guère que Migros et Coop pour distribuer notre produit. Nous n’allons pas prendre le risque de nous les mettre à dos» justifie-t-il. Il explique qu’il vend son produit non pas en franc suisse, mais en euro à Migros. Aucun effet de change donc. Et pourtant, il constate que le prix au détail de ce même produit n’a quasi pas bougé depuis le début de l’année. C’est donc le géant orange qui empocherait la marge supplémentaire. Il semble donc que, à l’image des disputes de couple, la faute soit ici partagée. C’est en tout cas l’avis de Nadia Thiongane, économiste à la Fédération romande des consommateurs (FRC). «Nous vivons dans un pays qui favorise la liberté du commerce. Il me semble difficile d’imaginer que nous puissions obtenir une totale transparence sur les prix dans une affaire comme celle-ci. Si c’était possible, on trouverait probablement à redire des deux côtés. Reste que les différences de prix entre les pays pour un même produit suggèrent que certains importateurs continuent de voir la Suisse comme un îlot de cherté où il est possible d’exiger toujours plus.» Pour autant, et même si le tableau est moins manichéen qu’il n’y paraît de prime abord, avec les gentils d’un côté et les méchants de l’autre, les défenseurs des consommateurs ont applaudi des deux mains les efforts de Coop et Migros pour faire plier les importateurs sur la question des compensations sur le taux de change. C’est sans doute que même si Coop et Migros ne sont pas sans reproche dans cette affaire, au moins les marges supplémentaires qu’ils engrangent sur les taux de change participent-elles à la rentabilité d’entreprises qui emploient des milliers de personnes sur le territoire suisse.

Consommer patriote?   

La FRC appelle également les consommateurs à soutenir Coop dans son boycottage en évitant dans la mesure du possible d’aller acheter les produits concernés ailleurs. Faut-il aussi se retenir de passer la frontière pour aller faire ses courses en France? Bref, faut-il consommer patriotique, même si c’est plus cher, afin de soutenir les détaillants helvétiques dans leur effort contre le franc fort? «C’est exclu d’exiger un tel comportement des ménages qui comptent chaque franc. Quand la contrainte est financière, le prix le plus bas est le seul enjeu. Pour ceux qui ont plus de moyen, c’est à eux de choisir entre défendre l’économie ou leur porte-monnaie. Pour nous, chaque fois qu’on le peut, il faut aussi privilégier les produits locaux aux grandes marques internationales. Savoir bien consommer exigera bientôt de passer plusieurs diplômes.» Consommer n’est plus seulement un acte. C’est devenu un métier.

 

Crédit photo: Laurent Gillieron /Keystone

Pierre-Yves Frei

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