Bilan

Les galeries d’art dans un trou d’air

Des espaces d’exposition ferment un peu partout en Suisse. Après une période d’euphorie, le marché traverse une phase de redimensionnement. Explications.

Nuit des bains en 2011: à l’époque, les galeries attiraient des milliers de personnes.

Crédits: Pierre Abensur

A Genève, les galeries d’art ont connu un âge d’or entre 2007 et 2010. Lors des Nuits des bains de l’époque, une douzaine d’espaces d’exposition et les institutions d’art contemporain unissaient leurs forces pour un événement qui attirait le Tout-Genève. Des milliers de visiteurs affluaient dans ce nouveau quartier consacré à la création. Puis le marché a subi une sévère correction qui a fait baisser les prix d’un tiers. 

Malgré un rebond en 2012, l’euphorie a cédé la place au redimensionnement. Selon l’association Marché d’art Suisse, une cinquantaine de galeries ont fermé dans le pays ces cinq dernières années. A Genève, c’est une hécatombe. Marc Blondeau a décidé l’année dernière de concentrer ses activités sur le conseil et de ne plus organiser d’expositions. TMproject a fermé sa galerie commerciale. Arrivé en 2000, Mitterrand + Cramer a levé les voiles en 2015. Ceysson et Bénétière sont partis pour New York. Pierre Huber a fermé Art & Public.

Des disparitions qui suivent celles déjà plus anciennes de Blancpain Art Contemporain, Marc Jancou et de la galerie Evergreen, devenue une structure nomade. A Lausanne, la galerie Lucy Mackintosh a de son côté fermé après huit ans d’activité en 2013 déjà. La presse notait à l’époque que dans une ville de la taille de la capitale vaudoise, le modèle de la galerie indépendante de toute subvention ne peut fonctionner à l’heure où les amateurs d’art préfèrent souvent acheter à Londres ou à New York.

Chez Blondeau & Cie, Philippe Davet préfère voir le verre à moitié plein. «Il y a vingt ans à Genève, l’art contemporain était quasi inexistant, alors qu’il est aujourd’hui présent dans la ville. La création du Mamco a fait l’effet d’un détonateur.» Président de l’Association du quartier des bains, Barth Johnson, directeur chez Art Bärtschi & Cie, parle de «mouvements naturels»: «Le milieu est sujet aux cycles et aux transhumances. Il y a aussi des arrivées avec de nouveaux acteurs qui viennent de s’installer à Genève.»

En effet, les galeries Laurence Bernard et Joy de Rouvre ont toutes deux débuté dans le quartier en 2014. Et la galerie américaine Pace a ouvert sa neuvième antenne sur le quai des Bergues ce début d’année. «Il peut y avoir plusieurs raisons derrière la fermeture d’une galerie. Mais malgré certaines nouvelles adresses à Genève ces dernières années, il est évident que la tendance est au recul», s’inquiète Nicolas Galley, directeur de l’Executive Master in Art Market Studies à l’Université de Zurich.

La fin d’une bulle? 

Ces quinze dernières années, l’intérêt pour l’art a flambé dans le monde entier, entraînant une inflation d’opérateurs actifs dans ce domaine. Le nombre de foires, marchands, galeries, artistes et acheteurs s’est démultiplié. D’un petit monde de connaisseurs, ce marché s’est mué en phénomène de mode. Le milieu s’est internationalisé, avec l’apparition de nouveaux acheteurs et investisseurs. Devenu un marqueur social, l’art atteint des prix astronomiques, loin d’être toujours justifiés selon les experts.

Le segment des lots exceptionnels a atteint des records et les très jeunes galeries ont connu des années relativement intéressantes. En même temps, une polarisation s’est créée entre artistes établis et émergents. Les galeries qui souffrent le plus sont celles qui représentent des artistes en milieu de carrière n’appartenant pas au cercle des célébrités du marché.

Les galeries qui ont poussé comme des champignons misaient sur un modèle arrivé à ses limites: miser sur de jeunes artistes, les faire connaître et jouer de leurs relations afin qu’ils soient exposés dans les musées. La notoriété fait monter leur côte et le galeriste réalise des bénéfices sur la vente des œuvres. Mais actuellement, la demande est en baisse. Et les artistes qui réussissent le saut vers une carrière internationale troquent souvent le petit galeriste de leurs débuts contre un représentant plus important.

A Zurich, une dizaine d’espaces ont fermé ces deux dernières années, sur plus d’une centaine de galeries. Nicolas Galley dévoile: «Si la concurrence qui règne à Zurich complique la tâche des galeristes, ces derniers peuvent néanmoins compter sur de nombreux collectionneurs alémaniques qui achètent des œuvres de manière régulière en Suisse. L’arc lémanique accueille beaucoup de collectionneurs d’importance internationale, mais ceux-là ne sont pas aussi actifs sur leur lieu de résidence que les entrepreneurs, avocats ou financiers basés à Zurich et à Bâle.» 

Il reste du potentiel

Chez Eva Presenhuber à Zurich, le directeur Andreas Grimm confirme: «Il y a ici un fort potentiel en raison du nombre important de collectionneurs locaux.» Nicolas Galley prolonge: «La crise financière de 2008 a frappé encore plus durement la Romandie que la Suisse alémanique. Les banquiers genevois ont vu leur bonus fondre comme neige au soleil, alors que c’était souvent avec ces fonds qu’ils acquéraient des œuvres.»

Actrice de la scène artistique à la réputation européenne, Eva Presenhuber applique la stratégie gagnante que ne peuvent se permettre que les galeristes les plus en vue. La Zurichoise
a ouvert en 2017 un espace d’exposition à New York. Andreas Grimm détaille: «Nous nous efforçons de placer les travaux de nos artistes dans les grandes institutions. Depuis que nous sommes représentés à New York, notre clientèle compte un nombre significatif de collectionneurs américains.»

Nicolas Galley synthétise: «Malgré une offre saturée, l’art contemporain reste un domaine porteur. Pour les jeunes galeristes et marchands, il est cependant préférable de conserver une autre source de revenu afin d’avoir le temps de proposer un programme ou des objets de qualité. Trop souvent, des galeristes se lancent à corps perdu, pensant que leur énergie leur amènera une réussite rapide. Mais l’amateurisme encore en vogue aux débuts des années 2000 n’est plus de mise.»  

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan et community manager pour le site bilan.ch, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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