Bilan

Les frondeurs du patronat helvétique

La Fédération des entreprises romandes (FER) Genève ne se reconnaît pas toujours dans les positions défendues par les grandes associations patronales.
  • Lors de la «rentrée des entreprises», organisée par la FER fin août.

    Crédits: Laurent Guiraud
  • Blaise Matthey, directeur de la FER, veut «construire des rapports sociaux équilibrés».

    Crédits: Laurent Guiraud

Etre traité de gauchiste par certains membres d’associations patronales zurichoises ne déstabilise pas Blaise Matthey, directeur général de la Fédération des entreprises romandes Genève (FER GE). «Si être gauchiste, c’est oser débattre, réfléchir différemment et rechercher le compromis afin de préserver la prospérité et la compétitivité de la Suisse, alors je prends ce terme comme un compliment», insiste-t-il. Dans une entreprise, un parti politique ou une organisation, on supporte mal les frondeurs, qualifiés parfois d’irresponsables, voire de traîtres. Du côté des associations faîtières patronales, les positions parfois iconoclastes défendues par la FER GE passent d’autant plus mal qu’elle en est l’un des membres importants.

L’an dernier, ses dirigeants ont soutenu Prévoyance vieillesse 2020 alors que l’Union patronale suisse, EconomieSuisse et l’Union suisse des arts et métiers rejetaient les solutions ficelées par les Chambres fédérales. Aujourd’hui, la FER GE partage l’inquiétude des syndicats sur un éventuel assouplissement des mesures d’accompagnement à la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne.

Pour lutter contre les risques de dumping salarial, elle estime qu’il faut maintenir la règle obligeant tout employeur étranger à s’annoncer aux autorités huit jours avant le début de ses activités sur le territoire helvétique. «Comme nous sommes sur le terrain au quotidien, et de surcroît dans un canton frontalier, nous connaissons mieux que quiconque la réalité du marché du travail. C’est dans l’intérêt des patrons de prévenir les abus avec des règles qui ont fait leur preuve», estime Blaise Matthey. Ce dernier connaît bien la problématique. Avec les syndicats et le Canton, le patronat genevois a créé l’inspection paritaire des entreprises pour lutter contre les dérapages du marché du travail. Cette institution est unique en Suisse.

«Les positions des grandes associations faîtières de l’économie suisse sont parfois trop dogmatiques. Leurs responsables manquent aussi de sens politique. On perd ainsi des votations importantes comme celle de Prévoyance vieillesse 2020», regrette Ivan Slatkine, président de la FER GE. Membre de la direction de l’Union patronale suisse, Marco Taddei reconnaît certains différends, mais cherche à calmer le jeu. «Nous partageons les mêmes convictions, affirme-t-il. Comme association faîtière nationale, nous sommes moins en contact avec la réalité quotidienne du terrain et moins réactifs à ce qui s’y passe.»  

Trouver des compromis

Reste que la FER GE ne dévie pas de son rôle qui consiste à défendre avec vigueur les intérêts des chefs d’entreprise. Par exemple, elle combat fermement le salaire minimum de 23 francs l’heure exigé par les syndicats genevois et ne propose aucune alternative. «Cette revendication constitue la négation même du partenariat social. A quoi servent les négociations salariales si tout est fixé dans une loi?», insiste Blaise Matthey. 

La FER GE, qui fête son 90e anniversaire cette année, estime qu’elle recherche toujours des compromis entre les aspirations patronales et les exigences syndicales. «Notre organisation est issue de la volonté de chefs d’entreprise de construire des rapports sociaux équilibrés. Nous continuons sur cette voie», estime Blaise Matthey. Secrétaire régional d’Unia Genève, Alessandro Pelizzari est beaucoup plus nuancé: «Le patronat ne négocie toutefois que lorsqu’il y trouve son intérêt. Si nous ne le mettons pas sous pression, il rejette nos revendications.»

Blaise Matthey regrette la polarisation des fronts. Du côté des patrons, la situation est paradoxale. Selon le directeur de la FER GE, les écoles de business qui sont fréquentées par les élites économiques postulent la coopération entre le haut et le bas de la hiérarchie au sein de l’entreprise et avec les représentants des travailleurs, alors que les organisations patronales ont tendance à pousser à l’affrontement. Chez les syndicats, la nouvelle génération est beaucoup plus dogmatique par rapport à celle qui l’a précédée. «Si le combat devait se durcir, la Suisse scierait la branche sur laquelle elle est assise», prévient Blaise Matthey. 

Alliance lémanique

Actuellement, un de ses combats prioritaires est de mieux faire entendre la voix des patrons lémaniques à Zurich et au Palais fédéral. Si les cantons de Genève et de Vaud ont connu un boom économique retentissant au cours des vingt dernières années, leurs représentants patronaux peinent à exister au niveau national. 

Blaise Matthey se félicite donc de la coopération accrue avec le Centre patronal. Active dans le canton de Vaud, cette organisation partage les positions de la FER GE sur une majorité de thèmes. Elle a ainsi soutenu Prévoyance vieillesse 2020 et rejette aussi tout affaiblissement des mesures d’accompagnement à la libre circulation des personnes qui se prépare à Berne. Cet été, les deux associations patronales ont adressé une lettre commune au conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann pour lui faire part de leur inquiétude et le mettre en garde: «Vos propositions sont de nature à mettre à mal la confiance des citoyens suisses et à fragiliser l’acceptation des accords bilatéraux dans notre pays.» 

Pour Christophe Reymond, directeur général du Centre patronal, c’est la confirmation que cet axe lémanique existe déjà. «Et je suis d’avis qu’il faut encore le renforcer, par exemple dans l’optimisation
de nos services. Mais le fédéralisme limitera néanmoins une osmose complète entre nos deux organisations», avoue le Vaudois. 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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