Bilan

Les diamants indiens font de l'ombre à Genève

Les diamantaires du bout du lac décrivent l’évolution d’un marché aux lois complexes, où Bombay devient incontournable. Et où Genève conserve une petite place à part.
  • Le diamant très pur «Archiduc Joseph», vendu 20 millions de francs en 2012 à Genève, provient des mines de Golconde.

    Crédits: Valentin Flauraud/Reuters
  • Crédits: Dr

«Savez-vous qui est le plus grand acheteur de diamants au monde?» Jean-Baptiste Mayer, marchand indépendant de pierres précieuses entre Genève et Bâle, nous éclaire: «C’est la Suisse, avec ses manufactures horlogères.» Ceux qui travaillent dans le diamant semblent à jamais pris d’une fascination, visible dans leur regard.

Le monde secret du commerce du diamant, aux dires des acteurs rencontrés, fonctionne selon ses propres lois. Pour les petits marchands comme Jean-Baptiste Mayer, les conditions sont difficiles et la concurrence rude. «Il faut acquérir un stock de pierres de très haut niveau et disposer d’un bon réseau de vendeurs et d’acheteurs.»

Il se fournit auprès de sociétés minières, brokers, marchands et tailleries. «Je leur achète les pierres 30% moins cher, mais je paie plus vite que les gros marchands du secteur.» Il gagne sa vie sur la marge qu’il conserve une fois déduits les frais, principalement de voyage, car pour écouler ses pierres il doit la plupart du temps trouver les acheteurs à l’étranger.

C’est aussi le cas, souvent, pour les diamantaires les plus établis de Genève. «Auparavant, raconte le marchand de renom Ronny Totah, qui a cofondé il y a 24 ans la maison Horovitz & Totah à Genève, on pouvait rester à Genève et les clients venaient à nous. A présent, nous sommes devenus plus nomades.»

Genève conserve aujourd’hui sa place de lieu de transit sur le marché mondial du diamant, un lieu à partir duquel des marchands connus à l’international, comme Horovitz & Totah, achètent à l’étranger et vendent à l’étranger. «Genève reste, malgré la concurrence, bien placée comme lieu de négoce du diamant, surtout en termes de sécurité et de qualité, témoigne aussi Jack Dändliker, marchand de pierres précieuses basé à Zurich. A Bombay, qui devient une ville importante pour ce commerce, les diamants s’échangent encore en pleine rue.»

Mais, au fil des ans, la Cité de Calvin a perdu quelques avantages. «Genève était, de la fin des années 1970 à la fin des années 1980, une place réellement à part: elle alliait sécurité, avantages bancaires et prestige, et les plus grosses ventes aux enchères de diamants s’y déroulaient souvent», évoque Ronny Totah, vétéran dans le métier depuis 34 ans et vice-président de l’Association suisse des négociants en pierres précieuses.

Depuis, Genève est devenue moins centrale et, «avec l’émergence de l’Asie, le marché mondial s’est réparti entre plus de villes». Néanmoins, le label suisse que font valoir les diamantaires genevois à l’étranger joue encore un rôle essentiel. Ronny Totah note que les autres places de commerce du diamant sont très concurrentielles. «A Genève, il y a une atmosphère plus cordiale. Ici, toutes les maisons se connaissent, et les acteurs sont peu nombreux. A Anvers, New York, Bombay, Tel-Aviv, la concurrence est plus sévère et peut-être moins amicale qu’à Genève.»

Les producteurs traditionnels voient la concurrence se renforcer face aux challengers plus récents. En Russie, Alrosa, devenu l’un des leaders mondiaux dans l’extraction et la production de diamants de Sibérie, qui appartient à l’Etat, concurrence aujourd’hui directement le sud-africain De Beers.

Mais ce sont les Indiens qui, en termes de production, contrôlent une part croissante du marché. Depuis les années 2000, même si Anvers reste la ville numéro un dans le commerce du diamant, les Indiens y accaparent à eux seuls 70 à 80% du marché, contrôlant le circuit reliant la production indienne au commerce anversois. Sur 13 diamants, 12 sont taillés en Inde. 

De piètre qualité autrefois, leur taille s’est perfectionnée au fil des ans. C’est ainsi que le diamantaire indien Dilip Mehta, arrivé à Anvers dans les années 1970 et anobli en 2006 par le roi de Belgique, domine aujourd’hui le marché anversois. «En termes de volumes de négoce, c’est encore Anvers qui domine le marché, mais à long terme l’Inde va prendre le marché», prédit Jack Dändliker.

La demande des consommateurs privés indiens et chinois a fait grimper fortement les prix mondiaux du diamant entre 2009 et 2011, les Indiens se reportant notamment des bijoux en or vers ceux en diamant. En dix ans, l’indice des prix du diamant taillé, élaboré par IDEX Online, a gagné 34%. Comme le montre le graphique, les prix ont culminé en 2011 puis, avec le tassement de la demande chinoise, sont restés stables ces deux dernières années.

L’évolution du marché du diamant en fait aujourd’hui un marché d’investisseurs ultrariches et de collectionneurs passionnés. Jean-Baptiste Mayer observe que, sociologiquement, porter un diamant véritable aujourd’hui devient plus rare: «Le référentiel change. Les clients préfèrent des bagues moins chères et plus tape-à-l’œil, et les femmes exhibent moins leurs diamants en raison des préjugés nés de la crise économique.»

Des records aux enchères

Restent les vrais amateurs. «Un investisseur ayant 100  millions de dollars va s’intéresser à ce que les autres ne peuvent pas acheter», décrit le négociant. Parmi les pierres de grande valeur, il conseille le diamant blanc de Golconde, qui représente 0,2% du marché; l’absence de nitrogène dans sa composition en fait le diamant le plus pur. Autres raretés: les diamants colorés, vert, orange, bleu ou rose. «C’est ce type de pierres, pour lesquelles on ne compte pas son argent, qui battent des records aux enchères.»

Ronny Totah, lui, se considère comme un «médecin de famille», qui conseille ses clients de génération en génération sur le type de pierres qu’ils devraient choisir, entre dans leur confidence, construit avec eux les ensembles de bijoux qu’ils acquerront sur le long terme. Et insuffle ainsi au diamant un peu de l’âme de ses propriétaires. 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante et responsable de la Filière communication au CFJM (Centre de formation au journalisme et aux médias). Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale" qui lui vaut le prix Schweizer Journalist. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale", puis en 2011 "La fin du dollar" qui prédit la fin du statut de monnaie de réserve du billet vert. En 2016 elle signe «La finance de l'ombre a pris le contrôle».

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