Bilan

Les coiffeurs inquiets pour leur avenir

Entre les «coiffures baignoires», les indépendants échappant à la TVA et les négociations autour de la convention collective nationale, les sujets préoccupants ne manquent pas.
  • Dave Griesinger, patron de Charles Coiffure: «Les marges ne cessent de se rétrécir»

    Crédits: Guillaume Mégevand
  • Cyril Churlaud dirige sept salons Franck Provost et trois salons Fabio Salsa.

    Crédits: Dom Daher/ Ikosoft

La Suisse ne compterait pas moins de 11 000 salons de coiffure, selon l’association Coiffure Suisse. Mais la majorité d’entre eux, environ 7000, n’aurait qu’un seul coiffeur ou coiffeuse. Autant dire qu’une bonne partie des salons ne sont pas soumis à la TVA puisqu’ils ne réalisent pas 100 000 francs de chiffre d’affaires. De quoi créer de facto une distorsion de concurrence.

A laquelle s’ajoute la problématique de la location de fauteuils. Certains salons louent un ou plusieurs fauteuils à des coiffeurs indépendants pour des montants allant de 500 à 1500 fr. par mois. «La location de fauteuils permet de contourner le problème de la TVA, sauf que l’Administration fédérale n’entend plus se laisser berner», se réjouit Michaël Buffard, le patron d’Hairport, à la tête de trois salons (à Martigny, Monthey et Meyrin).  Ainsi, un salon lausannois se serait retrouvé avec d’importants arriérés de TVA à rembourser. 

De plus, il existe ce que certains nomment joliment les «coiffures baignoires», soit des coiffeuses travaillant à domicile, et qui sont, la plupart du temps, non déclarées. 

«Et n’oubliez pas le problème de la cherté du franc par rapport à l’euro. Dans une région frontalière comme Genève, la fréquentation des salons a baissé», indique Raphaël Vinson, lequel gère de nombreux salons Jean Louis David. «Les marges ne cessent de se rétrécir», confirme Dave Griesinger, à la tête des salons Charles Coiffure et récemment élu à la présidence de la section genevoise de Coiffure Suisse. 

Autre problème: certains frontaliers viennent ouvrir un salon sur Genève sans respecter la convention collective de travail, attirés par ce qu’ils croient être un eldorado. Comme ils habitent hors du pays, les attaquer serait, semble-t-il, quasiment impossible.

3800 francs par mois minimum

Justement, la Convention collective nationale des coiffeurs est en cours de renégociation. Elle a contraint les patrons à augmenter significativement les salaires de base: 3600 fr.  à partir du 1er octobre 2013, 3700 fr. à partir du 1er septembre 2014 et 3800 fr.  depuis le 1er septembre 2015. Outre cette augmentation salariale, il y a les vacances.

«Depuis le dernier renouvellement de la CCN en 2013, les collaborateurs ont droit à 5 semaines de vacances après cinq ans dans la même entreprise. Alors qu’auparavant, on y avait droit qu’au bout de vingt ans. Si les conditions actuelles ne sont pas revues à la hausse pendant encore quelques années, cela ira, sinon nous n’aurons pas d’autre choix que d’augmenter nos tarifs.

Or, Genève souffre de sa proximité avec la France. Certaines de nos clientes vont déjà faire leur brushing de l’autre côté de la frontière car cela leur revient à moitié prix», observe Michaël Buffard. Précisons que les salaires représentent en moyenne 55% des charges.

En matière de rémunération, il faut savoir qu’une bonne partie des coiffeurs gagnent davantage que le salaire de base. Un professionnel perçoit entre 300 et 500 fr. de pourboire par mois. «Il existe un système de primes pour ceux qui dépassent leur seuil de rentabilité», indique Cyril Churlaud, patron de dix salons, entre Genève et Vaud. Pour atteindre ce seuil, il faut environ cinq clients par jour, par exemple deux coupes pour homme et trois couleurs et brushing pour femmes. Le seuil de rentabilité est calculé à la journée, dans l’intérêt du collaborateur.

«A peu près la moitié de mes 55 salariés atteignent, voire dépassent ce seuil», se réjouit le master franchisé pour la Suisse des marques Franck Provost et Fabio Salsa appartenant au groupe Provalliance (Jean Louis David, Saint-Algue, etc.). Cyril Churlaud est en négociation pour reprendre la master franchise pour la Suisse de Fabio Salsa dont il exploite les trois salons suisses (Rolle, Lausanne et Romanel) pour l’implanter sur Genève. 

A chacun son style

Qu’est-ce qui différencie une enseigne d’une autre? «Fabio Salsa a un positionnement davantage orienté vers les centres commerciaux, en périphérie, avec une clientèle plus pressée. Le coiffage dure environ 30 à 35 minutes dans un salon Fabio Salsa contre 45 à 50 minutes pour Franck Provost, précise Cyril Churlaud. Chaque enseigne a son directeur artistique qui présente deux collections par année. Chez Provost, les coupes sont davantage glamour. Chez Jean Louis David, on vise une clientèle très urbaine. Et chez Fabio Salsa, une clientèle alliant technique et rapidité.»

Certains patrons de salons regrettent également les difficultés pour assurer la relève. Sur Genève, où il existe actuellement 674 salons, seuls 15 à 20 apprentis vont décrocher leur CFC de coiffure. Outre le fait que nombre d’entre eux se découragent avant d’avoir passé leurs examens, le problème est de décrocher une place de travail ensuite. La raison?

La CCN impose un salaire minimal de 3800 fr. aux coiffeurs à peine formés, sans réelle expérience (mais qui peut être réduit de 400 fr. les mois où un certain chiffre d’affaires net sur services n’a pas été atteint) alors que, pour le même prix, le patron peut recruter des coiffeurs français avec cinq ans d’expérience...
Par les temps qui courent, rares sont les salons à choisir le jeune coiffeur suisse, surtout sur Genève. Le problème est moins flagrant sur Vaud et en Valais. 

Le recrutement est pourtant primordial. «Je recrute toujours moi-même. Je regarde leur style, leur manière d’être. Je ne vais pas engager quelqu’un manquant d’éducation ou de trop nonchalant», observe Cyril Churlaud. 

«C’est un métier où l’on est un artiste et où le retour est immédiat. D’où l’importance du relationnel. Pour que les salons soient solides, il faut que les collaborateurs soient heureux», résume Dave Griesinger. Ce dernier a repris en 2005 les cinq salons de son père. «A l’époque, nous avions renommé une partie des salons Charles Royston. J’ai pour ma part voulu miser sur l’histoire familiale en réintroduisant le nom Charles Coiffure en 2015.» Du nom de son grand-père, qui ouvra son premier salon dans les années 1920 à Champel (GE).

Miser sur les produits capillaires 

Aujourd’hui, «il est nécessaire de développer les ventes de produits capillaires. Aux Etats-Unis, 20% du chiffre d’affaires provient de cela. Pour ma part, en 2015, cela a représenté 12,68%. Un salon ne devrait pas être en dessous de 10%», conseille Cyril Churlaud. A ce propos, Raphaël Vinson est furieux contre certaines chaînes telles que Manor, qui pratiquent l’importation directe de produits professionnels vendus normalement exclusivement via les salons de coiffure. «La cliente risque de ne pas appliquer le bon produit et cela se retourne ensuite contre le salon», s’inquiète ce dernier. 

Dave Griesinger constate comme ses confrères qu’il y a deux fois trop de salons dans un canton comme Genève. «L’avenir n’est pas rose. De nombreuses incertitudes existent quant aux baux: ils durent généralement cinq ans alors qu’il est nécessaire de faire des investissements (on parle de 100 000 fr. pour 100 m², au démarrage, ndlr).

Nos membres se font du souci pour l’avenir. Certains voudraient partir à la retraite, remettre leur salon vieillissant. Ils espèrent le revendre en encaissant un pas-de-porte équivalent à 100% du chiffre d’affaires annuel. Mais aujourd’hui, selon l’emplacement, les négociations tournent plutôt autour de 70 à 80%», confie le président de Coiffure Suisse Genève. 

Face à cet ensemble de difficultés, Cyril Churlaud ne manque pas d’idées. Il est en train de créer une fiduciaire spécialisée dans les salons de coiffure: «Les coiffeurs sont peu de bons gestionnaires, d’où le recours à des fiduciaires. Mais celles-ci sont rarement au fait des us et coutumes du métier. Le but au final est de parvenir à réaliser des économies d’échelle.» 

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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