Bilan

Les CEO ont gagné plus d’argent malgré l’initiative Minder

Les dirigeants des entreprises cotées ont vu leurs rétributions progresser de 17% en 2014. Mais les actionnaires ont maintenant le droit de refuser ces rémunérations lors des assemblées générales de ce printemps.
  • Joseph Jimenez, de Novartis, est le CEO le mieux rémunéré des sociétés du SMI.

    Crédits: Justin Hession/Keystone
  • Ernst Tanner, CEO de Lindt & Sprüngli, a touché 6,8 millions en 2014. Soit plusieurs fois son salaire de base. 

    Crédits: Arnd Wiegmann/Reuters

Après le oui à l’initiative Minder du 3  mars 2013, l’heure de vérité est venue pour les entreprises suisses cotées. Prévues tout au long du printemps, les assemblées générales verront pour la première fois les actionnaires voter de manière obligatoire sur les rémunérations de la direction et du conseil d’administration.

Pour ce qui est des rétributions annoncées, on sait d’ores et déjà que l’ordonnance entrée en vigueur au 1er  janvier 2014 n’a pas stoppé la progression des revenus du management des sociétés. Ils ont fait en moyenne un bond de 17%, d’après le bureau de conseil hkp///group qui publie une étude sur les firmes du SLI (Swiss Leader Index), soit les 30 titres les plus importants et les plus liquides du marché.

Cette hausse de 17% a été calculée sur la base de 25 sociétés dont des données étaient disponibles à la date butoir. Chaque CEO a reçu en moyenne 6,25 millions de francs. Selon Martin Pfändler, senior partner chez hkp///group, «cette hausse se justifie en raison de bons résultats enregistrés sur l’exercice 2014».

De son côté, Dominique Biedermann, directeur de la Fondation Ethos, se montre plus critique: «En effet, la performance a été de bonne tenue en une période de bonne conjoncture. Mais malgré Minder, les plus hauts salaires restent très élevés.»

Coiffant le classement, le CEO de Novartis, Joseph Jimenez, encaisse ainsi 12  millions de francs pour 2014, soit six fois son salaire de base. Or durant le même temps, l’action a cédé 12%. Novartis, Roche et UBS occupent les trois premières places du podium, avec des montants versés aux CEO qui dépassent les 10  millions de francs.

Pour certains, ces chiffres ne se justifient pas mais Martin Pfändler plaide que «la hauteur de ces sommes est à mettre en rapport avec la taille des entreprises, leur complexité ainsi que les prix sur le marché international».

Dominique Biedermann pointe de mauvais élèves: «Chez Clariant et Lindt, les patrons ont renoncé à une partie de leur salaire. Mais ils continuent à percevoir des rétributions exagérées. Si l’on met en relation leurs revenus à ceux de sociétés comparables, on constate qu’ils gagnent nettement plus.»

D’après les calculs de hkp///group, la rémunération la plus haute perçue parmi les sociétés du SLI est huit fois plus importante que la rémunération la plus basse. Ce ratio reflète les différences de capitalisations boursières avec, par exemple, Novartis (205  milliards) comparée à Swisscom (27  milliards). «Dans la pratique, il apparaît clairement que le poids de la capitalisation boursière a une influence décisive sur le montant de la rémunération», détaille Martin Pfändler. 

Le temps des excès est passé

Les interlocuteurs s’accordent pour reconnaître que le temps des excès, remontant au début du millénaire, est révolu. Lorsque Marcel Ospel quitte UBS sur fond de scandale en 2006, il empoche un revenu annuel de 26,6  millions de francs. CEO de Credit Suisse, Brady Dougan encaissait 70  millions de francs de bonus en 2010.

Figure au rôle patent dans le oui à l’initiative Minder, le CEO de Novartis Daniel Vasella touche 20  millions de francs en 2008. Un montant qui grimpe à 44  millions si l’on comptabilise la valeur des actions au moment de leur octroi, comme le souligne à l’époque la Fondation Ethos. A quelques semaines de la votation, le public apprend que l’industriel a droit à un parachute doré de 72  millions de francs. L’homme fort de Novartis y renoncera par la suite.

Attribuant un droit de regard aux actionnaires sur les rémunérations des CEO, l’initiative Minder entrave aujourd’hui de telles exagérations. Entrée en vigueur le 1er janvier 2014, l’ordonnance contre les rémunérations abusives dans les sociétés cotées en bourse (ORAb) fixe un délai à fin 2015 aux sociétés pour mettre en règle leurs statuts.

Cette ordonnance n’est que provisoire jusqu’à l’entrée en vigueur de nouvelles dispositions légales. Dans ce but, un avant-projet de révision du droit de la société anonyme a été mis en consultation par le Conseil fédéral jusqu’à la mi-mars et le Parlement en débattra dès cet automne. De l’avis général, la loi n’entrera pas en vigueur avant des années.

Pour rappel, l’initiative introduit le vote contraignant sur les rémunérations totales, fixes et variables, du conseil d’administration et des membres de la direction. La Suisse est le seul pays du monde où les actionnaires détiennent de tels droits. Kuoni et Sulzer en ont fait l’expérience à leurs dépens. Les assemblées ont refusé les propositions de modifications à ce sujet en 2014. De nouvelles dispositions seront votées en 2015.

Du côté des forces partisanes, le camp bourgeois voudrait éviter le plus longtemps possible l’entrée en vigueur d’une loi qui restreint la liberté d’entreprise. Le lobby des grandes entreprises EconomieSuisse indiquait en mars 2015: «Il n’y a pas d’urgence à réviser cette législation, l’ordonnance d’application Minder mettant en œuvre le mandat constitutionnel.» De longs affrontements s’annoncent entre les tenants de l’autorégulation du marché et une gauche pour qui la loi ne va pas assez loin.

Les parts fixe et variable

Pour ce qui est d’arrêter les termes de la loi, le diable est dans les détails. Les enjeux se focalisent sur la hauteur de la part variable – le bonus – attribuée à la direction. Le salaire de base ne représente, par exemple chez Novartis, qu’une fraction de la hauteur totale de la rémunération. Cette part variable devrait dépendre des résultats enregistrés par l’entreprise. Or, trois quarts des sociétés cotées sollicitent l’avis de l’assemblée avant que les résultats soient connus, dans le cadre d’un vote prospectif.

En outre, de nombreuses entreprises – dont Novartis – organisent des votes sur la part variable sans donner d’informations précises sur les critères et les objectifs de performance. Ce qui revient à signer un chèque en blanc pour l’année en cours sous la forme d’une enveloppe maximale.

Pour éviter cela, Dominique Biedermann défend le vote rétrospectif: «La part variable doit absolument être soumise aux actionnaires une fois les résultats connus.» Dans le cas de figure le plus favorable au CEO, la société ne fixe aucun plafond à la part variable. Un procédé utilisé par un tiers des sociétés cotées dont ABB, Nestlé ou Syngenta.

Des limites viennent aussi de la nature des actionnaires. Les investisseurs institutionnels détiennent souvent la majorité du capital-actions des grandes compagnies cotées. Une grande part de ces fonds est contrôlée par des investisseurs anglo-saxons pour qui la hauteur des rémunérations des managers importe peu, tant que les résultats sont à la clé.

Une réserve que Dominique Biedermann met en perspective: «Souvenez-vous, au printemps 2013, les rémunérations des dirigeants de la Banque Julius Baer avaient été refusées lors d’un vote consultatif. Les actionnaires sont prêts à se saisir de leurs droits pour se faire entendre.»

La saison des assemblées générales promet d’être passionnante.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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