Bilan

Les caisses de pension dictent leur loi

Les rentes baissent, l’âge réglementaire de la retraite s’éloigne, les risques sont transférés sur les assurés. Le 2e pilier tient-il encore ses promesses?
  • Pour un tiers des caisses, l’âge réglementaire de la retraite est déjà de 65 ans pour les femmes.

    Crédits: Picture Alliance / Blickwinkel/Keystone
  • Les retraites anticipées sont découragées, selon l’expert Roland Bron, de la société VZ. 

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Les débats qui ont précédé la votation sur la Prévoyance vieillesse 2020 ont occulté la réalité: les nouveaux retraités disposeront de moins d’argent que dans le passé. Confrontées à une augmentation de l’espérance de vie de leurs assurés et à la faiblesse des taux d’intérêt, les caisses de pension ont pris, grâce à la souplesse de la législation fédérale, un certain nombre de mesures destinées à faire face à cette situation.

Une majorité d’entre elles ont ainsi diminué les rentes, relevé l’âge réglementaire de la retraite et transféré les risques sur leurs membres actifs. Des réformes qui passent parfois mal comme à Genève où les mesures d’assainissement de la caisse de prévoyance des fonctionnaires sont contestées.

Les rentes baissent

L’avenir s’annonce moins rose que prévu pour les personnes qui prendront leur retraite dans les prochaines années. La plupart des caisses de pension réduisent en effet le taux de conversion qui sert à calculer le montant des rentes (lire le tableau page 18). «Les institutions de prévoyance (en primauté de cotisation) prévoient que, dans cinq ans, elles utiliseront un taux de conversion moyen de 5,63% pour calculer les rentes de leurs assurés qui partent à la retraite à 65 ans», indique la dernière enquête sur la situation financière des institutions de prévoyance. Conséquence: les rentes baisseront fortement. 

Prenons deux collaborateurs de Credit Suisse (CS).  Le premier quittera la banque à 65 ans à la fin de cette année. Il touchera une rente annuelle maximale de 97  965 francs. Le second cessera ses activités à 65 ans à la fin 2025. Il bénéficiera d’une rente maximale de 80  303 francs par an. En l’espace de huit ans, les prestations offertes chuteront de 1472 francs par mois, soit de 18%. Pour les employés avec des salaires assurés moins élevés, la baisse calculée en pour-cent sera plus ou moins identique. La faute au recul progressif du taux de conversion de 5,93 à 4,86%.

Or, le taux figurant dans la législation s’élève à 6,8%. Alors, pourquoi la caisse de pension de CS peut-elle descendre sous cette barre? La réponse se trouve dans l’organisation du 2e pilier. Comme une grande majorité d’institutions de prévoyance, celle de la deuxième banque helvétique est une caisse dite enveloppante. En d’autres termes, elle assure des prestations obligatoires et surobligatoires (au-delà de la somme assurée de 84  600 francs par an) qui lui permettent d’utiliser un taux de conversion en dessous du taux minimum légal. Aujourd’hui, celui-ci ne concerne plus que 15% des assurés. Une réalité souvent méconnue.

Dans les caisses de pension qui ont procédé à des révisions en profondeur de leur règlement, les conditions de départ à la retraite peuvent différer fortement parmi leurs membres. Par exemple chez Novartis, les assurés nés avant 1956 restent soumis à l’ancien plan de prévoyance avec primauté des prestations. Autrement dit, ils toucheront à 65 ans une rente qui s’élèvera à 60% de leur dernier salaire.

En revanche, les collaborateurs qui ont été engagés depuis le 1er janvier 2016 et qui prendront leur retraite au cours de la prochaine décennie seront doublement pénalisés. D’une part, la caisse de pension est désormais organisée sous le régime de la primauté des cotisations (plus on cotise, plus les prestations sont élevées). D’autre part, le taux de conversion des rentes a baissé de 6,10 à 5,35% en 2016. 

Les quinquagénaires qui veulent éviter une baisse trop forte de leur rente doivent accumuler une épargne supplémentaire. «Si la caisse de pension réduit son taux de conversion à 5%, un avoir de vieillesse de 600  000 francs (contre 500  000 francs avec un taux de 6%) est nécessaire pour obtenir une rente mensuelle de 2500 francs», relève la société de conseil VZ. «Pour compenser le manque à gagner de 100  000 francs, un homme de 50 ans devrait épargner, estime-t-elle, 5783 francs de plus chaque année avec un rendement de 2%.»

2 L’âge réglementaire de la retraite est relevé

Partir à la retraite avant l’âge de référence s’avère plus compliqué que jamais. «Aujourd’hui déjà, dans la partie surobligatoire du 2pilier, pour percevoir une rente d’un niveau confortable il faut en retarder le versement ou accepter au même âge de la retraite que cette rente subisse une réduction substantielle», affirmait en mai dernier Pierre Triponez, président de la Commission de haute surveillance de la prévoyance professionnelle. 

Au fil des années, la participation des employeurs au financement des retraites anticipées a diminué ou même disparu. «Comme les entreprises sont devenues beaucoup moins généreuses, les assurés peinent à financer un départ à la retraite avant l’âge de référence», relève Roland Bron, directeur pour la Suisse romande de la société de conseil VZ.

Ainsi, Credit Suisse a supprimé la rente-pont AVS pour ses collaborateurs. Dans une étude récente, l’Office fédéral de la statistique constate «une diminution des départs à la retraite avant 65 ans qui représentaient encore 16,6% en 2005, 13,9% en 2010 et plus que 11,2% de l’ensemble des retraités en 2015».

Des institutions de prévoyance ont aussi relevé l’âge réglementaire de la retraite, le plus souvent de deux à 64 ans voire à 65 ans. Manor, Credit Suisse, les banques cantonales de Fribourg et du Valais, les cantons de Vaud et de Genève ont déjà agi dans ce sens ou envisagent de le faire. Au cours des dernières années, environ 10% des caisses de pension auraient repoussé le départ de la vie active de leurs assurés d’un an au moins.

Alors qu’une partie des citoyens ont rejeté Prévoyance vieillesse 2020 en raison du relèvement de l’âge des femmes de 64 à 65 ans, «la réalité a devancé le législateur, observe Swisscanto Prévoyance. Dans un tiers des caisses l’âge réglementaire de la retraite est déjà de 65 ans pour les femmes. Ce constat n’est pas nécessairement connu et suscite discussions et malentendus.» 

Les risques sont transférés aux assurés

«Tant du côté des cotisations que de celui des prestations, les risques et la responsabilité financière concomitante passent de plus en plus de la caisse de pension aux assurés», constatent Daniel Greber et Markus Moor, respectivement directeur et collaborateur scientifique de la Haute Ecole des sciences appliquées de Winterthur, dans un article paru dans La vie économique. Face aux défis de la longévité et de la garantie des rentes, les caisses de pension cherchent à réduire leurs risques. Cette stratégie dite «derisking», qui touche les assurés au bénéfice de prestations supérieures au minimum légales, prend plusieurs formes.

D’abord, comme la gestion d’une rente est plus onéreuse que le versement du capital, une institution de prévoyance peut contraindre les assurés à retirer leur avoir vieillesse accumulé dans la partie surobligatoire. Elle leur transfère ainsi les risques de placement et de longévité.

Ensuite, prévoient les dirigeants de Swisscanto Prévoyance, les caisses de pension recourront davantage au modèle des rentes variables. Par exemple, sur une rente mensuelle fixe de 4000 francs, 3500 francs seront garantis alors que les 500 francs restants dépendront de la performance des placements. 

De même, le modèle de prévoyance 1e, qui concerne les hauts salaires, est appelé à se développer. A partir d’une rémunération de 126  900 francs, les assurés peuvent choisir entre cinq et dix stratégies de placement. Ce sont alors eux qui en assument les risques. «On peut s’attendre à une augmentation de la demande tant du côté des caisses que des assurés», affirme Pascal Frei, associé de PPCmetrics à Nyon (VD).

L’évolution des systèmes montre comment les caisses de pension se sont déchargées d’une partie de leur responsabilité sur les assurés. Depuis 2009, les institutions de prévoyance en primauté des prestations ne représentent plus qu’une infime part et, l’an dernier, «le nombre de caisses régies exclusivement par la primauté des cotisations a dépassé pour la première fois celui des caisses à primauté mixte», indique Swisscanto Prévoyance.

Selon Daniel Greber et Markus Moor, «l’individualisation croissante et le déclin de la solidarité mettent la prévoyance professionnelle à rude épreuve. Il y a un risque que la confiance de la population dans le 2e pilier s’effrite.»

Bref, le 2e pilier tient-il encore ses promesses? Le doute est légitime. «L’objectif de couvrir 60% du dernier salaire par les rentes de l’AVS et du 2e pilier deviendra de plus en plus difficile à atteindre, surtout pour les revenus les plus élevés», constate Roland Bron.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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