Bilan

Les blanchisseries ont soif de croissance

En Suisse romande, le nombre d’établissements diminue tandis que la course à la productivité se poursuit. Les deux plus grands acteurs proviennent de l’étranger. Tour d’horizon.
  • Denis Mauvais, directeur de la Blanchisserie du Léman, et son associé Christian Pittet. 

    Crédits: Lionel Flusin
  • Claudine Metzler, directrice des sites romands de Bardusch.

    Crédits: Olivier Evard

Il fut un temps où le secteur des blanchisseries industrielles s’était endormi dans des draps bien amidonnés. Les acteurs étaient pourtant plus nombreux qu’aujourd’hui, mais sans réelle domination ni esprit de conquête. Ainsi, le groupe familial allemand Bardusch s’est implanté en Suisse voilà près d’un demi-siècle, du côté d’Yverdon-les-Bains, tout en restant fort discret. Il aura fallu patienter jusqu’en juin de cette année pour que sa direction ne convie les médias sur son site de Sierre pour une visite guidée. 

En fait, celui qui a réellement secoué ce marché est Lavotel, sise à Nyon. Cette entreprise a été créée en 1988, et comptait alors pour actionnaire Martin Pestalozzi (ancien numéro un d’Adia) et le célèbre avocat d’affaires Georges Müller. En 2006, elle a réussi à convaincre les actionnaires de la Blanchisserie du Valdau (La Sarraz), puis ceux des Epinettes à Genève et Plan-les-Ouates, de céder leur entreprise.

En 2010, le géant français Elis se portait acquéreur de Lavotel. Avant d’enchaîner avec sept autres acquisitions sur l’ensemble du marché suisse: Wäscherei Papritz et les opérations suisses du groupe Blycolin à Liestal, Blanchâtel (La Chaux-de-Fonds) et Blanchinet (Morges) en 2011, 75% de Domeisen (Argovie) en 2012 et 84% d’InoTex à Berne (190 collaborateurs) et Wäscherei Kunz à Hochdorf (LU) en 2013. 

Cette soif de croissance s’explique par la structure actionnariale d’Elis. Ce géant appartient à Eurazeo, un groupe financier que l’on retrouve notamment au capital d’Accor, d’Europcar, de Foncia ou encore de Moncler. De là à en déduire qu’Elis s’occupe des nombreux hôtels d’Accor en Suisse, il n’y a qu’un pas. Suite à l’entrée en bourse d’Elis en février dernier (qui lui a permis de lever 700  millions pour se désendetter et accélérer sa croissance), ce géant européen a encore fait l’acquisition d’une société opérant trois blanchisseries dans les cantons des Grisons et de Saint-Gall. Autant dire qu’avec 14 blanchisseries en Suisse, cela en fait le leader du marché.

Outre cet appétit pour la croissance externe, Elis a aussi pour particularité d’avoir été celui qui a favorisé la généralisation du leasing du linge plat (à usage professionnel). Une stratégie initiée déjà du temps de Georges Müller. Aujourd’hui, la quasi-totalité des clients (hôpitaux, cliniques, EMS, hôtels et restaurants) ne possèdent plus les linges qu’ils utilisent. Seuls quelques grands hôtels résistent encore, comme l’Intercontinental et le Mandarin Oriental à Genève.

Qualité tessinoise

Derrière le français, le deuxième plus important acteur de Suisse romande est, sans conteste, un autre groupe étranger, l’allemand Bardusch. Sauf que la comparaison s’arrête là. Christina Ritzer Bardusch, représentant la 5e génération de cette famille, ne partage pas la même stratégie agressive. Depuis la reprise de la Blanchisserie Centrale de Sierre en 2008, aucune autre acquisition n’a été réalisée. La stratégie est axée sur l’agrandissement des sites actuels.

A Sierre, 4,5  millions de francs ont été investis voilà cinq  ans, et un nouveau projet d’agrandissement se profile déjà pour l’an prochain, avec notamment un doublement du tunnel de lavage. Cette année, les Bardusch ont également injecté 7  millions pour augmenter les capacités d’Yverdon-les-Bains d’un tiers. Par ailleurs, avant que le père de Christina ne décède, ce dernier avait pour habitude de venir tous les trois mois dans chaque site suisse, pour «admirer et apprécier» la production et offrir le petit-déjeuner aux employés. Sa fille et son fils s’inscrivent dans la même veine. 

Les parts de marché du groupe sont de 32% dans le médical (hôpitaux, cliniques et EMS) et 20% dans l’hôtelier. Christina Ritzer Bardusch nous indique que sur un chiffre d’affaires global de près de 300  millions d’euros, la Suisse représente quelque 90  millions de francs, Bardusch étant également présent à Bâle, Brugg et Rheinfelden.

«Les clients suisses ont certaines exigences. Ils aiment la belle qualité, pas des textiles de qualité européenne qui coûtent beaucoup moins cher», relève Claudine Metzler, directrice des sites romands. Elle fait référence au polycoton qui est un mélange de polyester et de coton et qui a l’avantage non seulement d’être moins coûteux à l’achat et aussi de sécher plus rapidement que le coton. Bardusch, à Sierre et à Yverdon-les-Bains, a aussi fait le choix de faire fabriquer en Suisse, plus précisément au Tessin, les vêtements de travail qui sont mis à disposition et nettoyés pour les clients.

50 kilos par heure par personne

Dans ce petit monde du linge plat et vêtements, un autre événement marquant a été le départ de chez Lavotel des anciens actionnaires et dirigeants des Epinettes, partis créer en 2011 la Blanchisserie du Léman, sise dans la zone industrielle de Meyrin. Très expérimentée, la nouvelle équipe a rapidement réussi à se faire une belle clientèle. Pour se démarquer de ses concurrents, elle a décidé que chaque client pourrait disposer d’un linge personnalisé, comme si celui-ci lui appartenait en fin de compte. «Nos clients apprécient beaucoup cette stratégie», relèvent Denis Mauvais, directeur de la Blanchisserie du Léman et son associé Christian Pittet. 

En l’espace de bientôt quatre ans, l’entreprise a réussi à passer de 8 à 16  tonnes par jour ouvrable. Très pointue sur la recherche de productivité, elle peut afficher fièrement un taux de 50 kilos par heure par personne à la production. Ainsi, elle n’emploie «que» 50  personnes, direction comprise. 65% du linge traité provient de l’hospitalier (elle gère notamment le groupe de Genolier), 30% de l’hôtelier et 5% des restaurants. Elle aussi s’apprête à s’agrandir, puisqu’elle va pouvoir disposer de 3300 m² – au lieu des 2700  m² actuels – dès la fin de l’année.

Parmi les concurrents d’Elis, de Bardusch et de la Blanchisserie du Léman, citons les Blanchisseries Générales (LBG), dont l’actionnaire de référence est le canton de Vaud. Cet acteur important vient récemment de récupérer la Buanderie de Marsens (FR) qui ne traitait que 2,3 tonnes de linge par jour. Ce sauvetage avait dans un premier temps provoqué d’importants remous sur Fribourg. Mais la situation s’est depuis lors calmée. 

Reste encore une problématique majeure pour ce secteur: la taxe CO₂ sur les énergies fossiles. Alors qu’elle était de 36  francs la tonne en 2013, elle est passée à 60 francs et sera de 80 francs d’ici peu. De quoi renchérir significativement les coûts alors que certains clients sont démarchés par des blanchisseries situées en France voisine et en Allemagne.

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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