Bilan

Les biomarqueurs pour une santé personnalisée

Avec le développement des biomarqueurs, l'industrie pharmaceutique opère un virage fondamental: d'une pratique essentiellement thérapeutique, elle pourrait s'orienter vers une santé prédictive et personnalisée. En Suisse, de nombreux laboratoires se positionnent sur ce marché d'avenir.
  • Quelques appareils de haute technologie permettent aux chercheurs de Gene Predictis de procéder aux analyses des biomarqueurs. Crédits: Gene Predictis
  • Certains biomarqueurs sont analysés par les appareils, mais les chercheurs doivent tout-de-même interpréter les résultats. Crédits: Gene Predictis
  • Sur son site de l'EPFL, Gene Predictis peut analyser 96 échantillons par jour et 350 gènes sur chacun. Crédits: Gene Predictis
  • Chaque biomarqueur va interagir différemment avec les organismes de chaque patient et un code spécifique détaillera ces réactions. Crédits: Gene Predictis

Et si l'avenir des hôpitaux et cliniques ne résidait plus quasi exclusivement dans le traitement thérapeutique des maladies déjà déclarées, mais aussi dans leur traitement préventif? Grâce aux biomarqueurs, la science permet aujourd'hui de détecter des risques accrus de développer certains pathologies. Grâce à ces indicateurs, il devient possible de personnaliser la prise en charge des patients.

Thomas Singer, à la tête de la branche Non Clinical Safety chez Roche expliquait ainsi voici quelques mois que «l’analyse de cellules humaines nous permet aujourd’hui d’en savoir beaucoup plus au niveau pharmacologique et toxicologique, et augmente ainsi considérablement notre capacité à prévoir les effets secondaires des médicaments». D’où l’ouverture conjointe d’un programme stratégique de recherche translationnelle entre lUniversité de Genève (UNIGE), les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), le SIB (Institut Suisse de Bioinformatique) et Roche. Les biomarqueurs en cardiologie, en hématologie, en pathologie, et en toxicologie humaine appliquée figurent au cœur de cette démarche.

Le biomarqueur comme élément d'une stratégie

Et les potentiels semblent tels que de nombreuses sociétés ont décidé de se lancer dans cette aventure. Dans le domaine de la médecine personnalisée, Roche a fait figure de pionnier en mettant en place des structures de recherche et d'analyse spécialement dévolues aux biomarqueurs: le Roche Biomarker Program et le centre Roche Clinical Biomarker Center ont permis à la firme bâloise de s'affirmer sur ce créneau. D'autres groupes pharmaceutiques ont suivi et s'intéressent aux entreprises de biotechnologies qui ont développé ces dernières années des techniques d'identification de biomarqueurs.

C’est ainsi que Lascco (Lajaunias Science Company) a franchi le pas. Cette société qui accompagne et reprend des projets de recherche académique, réalise les premières étapes de développement, et les fait mûrir pour les porter alors à la connaissance de l’industrie, a porté son dévolu sur un marqueur qui permet de déceler des risques élevés de sepsis grave. «Développer  un traitement thérapeutique exige des délais longs et des investissements coûteux pour des marchés importants au final ; avec les biomarqueurs, les délais sont plus courts et les coûts de développement plus raisonnables, même si les marchés sont plus restreints », analyse Frédéric Lajaunias, cofondateur et directeur exécutif de Lascco.

Si Lascco mise sur les biomarqueurs comme élément d’une stratégie de développement, d’autres start-up romandes ont basé l’ensemble de leur croissance sur ce créneau. Ainsi, sur le campus de l’EPFL, Gene Predictis a développé une gamme complète de biomarqueurs génétiques.

Avec une dizaine de collaborateurs, la jeune entreprise propose aujourd’hui un panel de 40 tests différents, Pour certains de ces tests, Gene Predictis est le seul prestataire en Suisse.

L’un des projets novateurs de Gene Predictis est le développement d'un portail web nommé CypassTM. L'entreprise a développé un outil interactif, qui accompagne leurs analyses génétiques, et qui permet d'évaluer le métabolisme des médicaments en fonction de la génétique de chaque personne. Plus précisement, il s'agit d’une base de données sécurisée, dans laquelle les médecins pourraient sauvegarder des données concernant leurs patients, et l'interroger afin d’éviter toute interaction néfaste entre deux traitements suivis en même temps, toute intolérance à certains produits ou encore pour adapter les doses aux besoins spécifiques de chaque personne.

Eviter de coûteux séjours aux urgences

«Selon une étude menée voici quelques années au CHUV, 7% des patients admis aux urgences seraient là en raison d'effets néfastes d'interactions médicamenteuses. Or, 60% de ces incidents seraient évitables si le prescripteur testait la compatibilité de certains médicaments entre eux et avec l’organisme du patient », note Goranka Tanackovic, CEO de Gene Predictis. L'étude a montré que les coûts d'hospitalisation, engendré par ces effets indésirables, se monte à environ 1,5 million de francs pour une période de six mois et ceci dans un seul hôpital.

Gene Predictis a figuré parmi les pionniers en médecine personnalisée basée sur la génétique. Cette société, autofinancée, a atteint une taille critique : pour se développer encore, des investisseurs sont attendus. « C’est la première fois que nous cherchons un investisseur, cela nous permettrait d’asseoir notre place de leader sur le marché suisse », détaille Goranka Tanackovic.

Le marché des biomarqueurs prédictifs

Parmis les autres test proposés par Gene Predictis certains permettent d'estimer le risque des effets secondaires liés à de la prise de la pilule contraceptive ou d'antidépresseurs. Cependant, au-delà des tests liés à des affections, un autre marché pourrait s'ouvrir: les biomarqueurs prédictifs. Ils permettent de découvrir si son patrimoine génétique prédispose à l’obésité ou au diabète, les intolérances alimentaires ou d'autres maladies pour lesquelles existe un traitement ou une prévention. Ceci permettant de préserver la santé de la personne et de diminuer ou prévoir les conséquences socio-économiques de la maladie.

« Au sein de Gene Predictis, nous sommes partisans d’une prescription médicale et d’une analyse par un médecin : seuls des professionnels formés peuvent apporter un jugement éclairé sur ces résultats », insiste Goranka Tanackovic.

Des tests génétiques en vente libre

A l’heure actuelle, plus d’un millier de tests génétiques seraient disponibles à la commande par le grand public sur internet, sans avis ni prescription médicale. Les sociétés qui les commercialisent vantent leur rôle dans la détection des risques de nombreuses prédispositions : cholestérol, diabète, obésité, cancer du sein... Le tout pour « seulement » quelques centaines voire quelques dizaines de dollars.

Archi-dominé par des laboratoires américains, pionniers dans le déchiffrage du génome et qui cherchent désormais à rentabiliser leurs recherches, ce marché est encore freiné en Europe et en Suisse par une législation plus sévère et qui place le médecin au centre du jeu.

L'oncologie en pointe

Du point de vue du business model, Thomas C. Kaufmann, responsable de la recherche pour la pharma et l’innovation chez Credit Suisse, salue la stratégie initiée voici plusieurs années par Roche: « Grâce à sa division Diagnostics, Roche s’est rendue capable d’identifier le biomarqueur en lien avec la thérapie sélectionnée. Toutes les pharmas n’ont pas une division Diagnostics ».

Selon lui, l’oncologie figure aujoud’hui en pointe dans les domaines porteurs pour les biomarqueurs. Avec une spécificité : « Un test qui détecterait une maladie pour laquelle aucun traitement n’existe ne ferait pas de sens. Il faut combiner les deux afin que la détection aille de pair avec la thérapie. C’est à ce prix que les investissements vont se poursuivre dans ce domaine, car les biomarqueurs représentent la médecine du futur : la médecine personnalisée ».

Un secteur encore jeune

«La médecine personnalisée a déjà fait son entrée dans les cabinets médicaux et les hôpitaux. Cependant, pour diverses maladies, par exemple le diabète, on ne connaît pas encore le rapport entre le patrimoine génétique et la genèse de la maladie. On aura besoin encore de beaucoup de progrès, y compris par petites étapes, pour que la médecine personnalisée aboutisse à des résultats positifs pour d’autres maladies au bénéfice des patients», tempère-t-on du côté d’Interpharma, qui regroupe les grands groupes du secteur en Suisse.

Un avenir plein de promesses, c'est aussi ce qu'envisage Fredrik Bosman, chercheur au Centre hospitalier universitaire vaudois: «Le vrai décollage des biomarqueurs date de trois ans. Dans les cinq ans à venir, on peut s'attendre à de belles découvertes. Mais attention à ne pas s'emballer: il faut du temps pour développer un biomarqueur, parfois autant que pour un traitement thérapeutique».

Pour lui, la Suisse, «grâce à une formation de base de qualité, une ample liberté de recherche pour les équipes universitaires et un niveau de financement élevé, se positionne parmi les meilleures nations au monde». Les partenariats public-privé contribuent à ce haut niveau de recherche. Et pourraient encore trouver davantage d'opportunités avec la mise en place du pôle de recherche sur le cancer piloté par le CHUV, l'UNIL et l'EPFL. De quoi espérer encore d'autres belles réussites dans le domaine des biotechnologies en Suisse.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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