Bilan

Les banques inquiètes de l'optimisme des marchés

Surveillées par les régulateurs, les banques assurent ne plus présenter de risques de crise économique. Mais leurs dirigeants pointent des marchés trop optimistes qui pourraient conduire à une nouvelle crise économique d'ampleur mondiale.

L'optimisme des marchés inquiète les dirigeants de banques et économistes à Davos.

Crédits: AFP

Les banques contre les marchés? En 2006, cette assertion aurait pu faire sourire. Mais dix ans après la crise économique mondiale née de la bulle des subprimes aux Etats-Unis, ce sont les dirigeants des banques qui avertissent des dangers que les marchés et l'excès d'optimisme qu'ils y observent font courir à la croissance mondiale. Lors d'un débat tenu à l'occasion du sommet annuel du World Economic Forum (WEF) à Davos, dirigeants de banques et économistes ont pointé du doigt une situation d'euphorie sur certains marchés qui les inquiète. Et ce d'autant plus que le risque est désormais distinct des banques, largement surveillées.

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Pour Kenneth Rogoff, professeur d'économie à Harvard, «Nous sommes encore en train de sortir de la dernière crise financière. Une crise financière telle que nous l’avons vécue entraîne une longue période pour atteindre le rétablissement: 10 ans pour s’en remettre, ce n’est pas exceptionnel». Selon lui, qui se dit «plutôt optimiste», «le risque majeur serait d’arriver à un point où se croiseraient un marché de l’emploi en contraction, avec une demande également en contraction et une inflation et des investissements qui chuteraient soudainement». Et de pointer la Chine comme «présentant aujourd'hui de nombreuses caractéristiques d’une économie susceptible de vivre une crise».

Du côté chinois justement, Fang Xinghai, vice-président de la China Securities Regulatory Commission, se veut plus rassurant: «La Chine a eu des problèmes, a réalisé qu'il y avait des faiblesses potentielles et a commencé à prendre des mesures voici deux ans. Ce que nous avons appris de la crise aux USA, c’est que si certains acteurs secondaires du système financier venaient à montrer des signes de faiblesse, nous agirions très rapidement pour contenir le risque et éviter que le risque ne se propage.»

«S’il y a une crise prochainement, elle ne sera pas liée aux banques»

S'il reconnaît que certains scénarios pourraient ne pas laisser aux autorités le temps de mettre en place un «cordon sanitaire» autour des maillons faibles du système, il mise sur une meilleure intégration de son pays dans les flux planétaires. «La Chine s’ouvre peu à peu. Lors de la visite de Donald Trump à l’automne, il a été annoncé que le secteur financier allait s’ouvrir et les détails vont arriver très prochainement», annonce-t-il.

Mais la prochaine crise pourrait ne pas être liée à une faille dans la structure économique d'un pays en particulier. Ce sont davantage des faiblesses sectorielles qui inquiètent les participants au panel. Les banques seront-elles à nouveau le facteur X de la prochaine crise, amplifiant une difficulté locale ou mineure? «Les banques ne sont plus du tout dans la situation dans laquelle elles étaient en 2006-2007. Quand je vois les stress-tests auxquels sont soumis les banques, je doute que le reste de l’économie résisterait à un tel niveau de stress. Pour moi, s’il y a une crise prochainement, elle ne sera pas liée aux banques», assure Jes Staley, CEO de Barclays.

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Une affirmation corroborée par Kenneth Rogoff: «Nous avons fait beaucoup en matière de régulation et de surveillance avec les banques et le système financier conventionnel. De loin pas autant avec le shadow banking. Les stress tests ne sont certes pas parfaits, mais s’il y a un problème à venir, je le vois davantage venir du shadow banking».

Les banques vont-elles dès lors réclamer un assouplissement de la régulation? Tel n'est pas le propos de Jes Staley qui réclame au contraire davantage de coopération: «Nous avons besoin d’une collaboration accrue entre les régulateurs et les banques. Les politiques ont confié aux régulateurs une mission: "Vous surveillez les banques et mettez en place des stress-tests et ainsi vous évitez la prochaine crise économique"… mais on n’évitera pas la prochaine crise économique, elle prendra juste un autre chemin. Nous avons besoin de nous asseoir autour d’une table tous ensemble et de nous demander ce que nous pouvons manquer».

Et depuis la dernière crise, les nouveaux points d'interrogation sont nombreux: montée en puissance du shadow banking évidemment, mais aussi des nouvelles solutions technologiques, comme les transactions financières en peer-to-peer. «Nous avons aujourd’hui de nombreux éléments nouveaux, souvent amenés par des changements technologiques, comme les échanges financiers peer-to-peer, dont on ne sait pas comment ils réagiraient en cas de démarrage d’une crise», pointe Anne Richards, directrice exécutive de M&G Investments. Kenneth Rogoff confirme: «La technologie prend de plus en plus d’ampleur et l’idée de voir surgir un danger systémique lié à la technologie est loin d'être absurde».

Elargir le spectre de la surveillance

Ce qui conduit certains à penser qu'il faudrait élargir le spectre de la surveillance. «Il faut se poser la question de ce qui est systémique, bien au-delà d’une correction des marchés, qui peut être sévère. Il y a un risque systémique lié à la régulation. On peut être sûr d’une chose: le scénario de la prochaine crise économique n’est pas prévu dans les stress-tests», assure Anne Richards.

Cependant, cette méfiance qui semble (au moins dans les discours) être devenue caractéristique des dirigeants de banques, n'a peut-être pas contaminé l'ensemble du secteur financier. «Le plus gros problème actuellement c’est que la plupart des gens se croient à l’abri d’une crise. Et l’histoire nous apprend que lorsque la prudence disparaît c’est là que les crises surgissent. De nombreux facteurs peuvent surgir très rapidement comme un nouveau 11 septembre en occident, un accroissement des tensions Iran-Arabie saoudite, une résurgence de conflits au Moyen-Orient, un différend entre Chine et Japon, une pandémie,…», avertit Tom Keene, analyste économique et journaliste spécialisé chez Bloomberg.

Kenneth Rogoff partage cette analyse et ajoute que «si nous devions faire face à une nouvelle crise financière, il n'y a réellement pas de plan A pour la contrer». Un constat sévère partagé par Michael Corbat, CEO de Citigroup: «Il y a un engourdissement sur les marchés, il y a une ambivalence qui interpelle... et quand le vent va tourner (et soyons sûrs qu'il va finir par tourner), il est fort probable que cela sera plus violent que si nous conservions une forme de pression sur l'ensemble des acteurs».

Jes Staley lâche alors la comparaison qui effraie: «J'ai la sensation que nous sommes un peu comme en 2006, quand nous nous félicitions d'avoir dépassé les cycles des crises économiques. Nous avons une politique monétaire aujourd'hui qui conserve les lignes directrices de la période difficile. Nous n'avons qu'une très faible capacité sur les marchés financiers à juguler les effets d'une variation importante des taux d'intérêts».

Pour Anne Richards, «si les taux d'intérêts venaient à monter sensiblement dans les douze prochains mois, il y a un certain nombre de personnes tenues par des emprunts qui ne seraient pas capables de les rembourser. Ces gens-là sont tout autour de nous, et, globalement, les marchés n'en tiennent pas compte».

Et de pointer également les risques que font peser les 5000 milliards de dette libellée en dollars détenue par les sociétés des marchés émergents. Une hausse des taux d'intérêts pourrait se révéler dramatique à bien des égards.

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Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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