Bilan

Les artistes payent le prix du gratuit

Le travail spéculatif est un procédé qui tue peu à peu les artistes. Le principe: ils réalisent la musique, le visuel ou encore le tableau sans certitude de gagner de l'argent. Autant les créatifs de YouTube que certains studios s'en servent.

Dans de nombreuses disciplines, le travail des artistes reste sous-évalué.

Crédits: DR

La gratuité est une arme à double tranchant. Elle permet aux internautes d’accéder librement à de nombreux contenus, informationnels ou divertissants. Par contre, elle péjore largement les artistes. Sur la Toile, leur art est reconnu mais peu sont prêts à payer. Les créatifs comme les YouTubers ou les streamers préfèrent promettre de la visibilité à l'auteur.

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Cependant, c'est le studio hitRECord qui a provoqué le courroux des internautes lors de l’E3, l’un des plus grands salon de jeux vidéo au monde. Pour le jeu «Beyond Good and Evil 2», tout le monde pourra collaborer au jeu, en soumettant ses musiques ou ses visuels. L’éditeur du jeu est Ubisoft, une entreprise dont le chiffre d’affaires a atteint 1’731,9 millions d’euros en 2017.

Le bémol: chaque contribution sera récompensée, mais l’enveloppe prévue est fixée à 50’000 dollars. Pour l’heure, environ 5500 contributions figurent sur le site. Certains toucheront une grosse somme, d’autres rien du tout.

Dans le milieu, les voix s'élevent contre cette pratique. Le travail spéculatif (spec work en anglais) pousse les artistes à travailler sans garantie de revenu. L’acteur à la tête d’hitRECORD, Joseph Gordon-Levitt s’est défendu des accusations dans un article sur Medium. «Quand un projet rapporte de l’argent, je crois fermement que les personnes qui y ont travaillé doivent être payées. Cependant, nous n’avons jamais présenté hitRECord comme un moyen de gagner sa vie en étant artiste professionnel» écrit-il. En d’autres termes, il faut voir la plateforme comme un espace de travail collaboratif, et non comme un concours.

Inquiétudes

«Je n’aime pas voir les personnes se faire arnaquer. Surtout les artistes, car nous sommes souvent sous-évalués» explique «Lord Elrond», une artiste concernée sur Twitter. Car c’est bien l’industrie de l’art dans son ensemble qui subit la gratuité sur internet. Les YouTubers, streamers et autres personnalités potentielles n’hésitent pas à demander des créations aux artistes. Leurs requêtes, ce sont des bannières ou encore des émoticônes.

Comme monnaie d’échange, ils garantissent de la visibilité. «Beaucoup de gens croient que l’art est ou devrait être gratuit par défaut. Donc ils essayent d’éviter de payer un artiste en offrant de la visibilité, car ils savent que demander du gratuit est inacceptable» lance l'internaute californienne. L’artiste ne rejette pas totalement l’idée de visibilité, mais elle doit être rentable pour le créateur. Pour donner une idée de l’ampleur du problème, le compte Twitter «For Exposure» poste régulièrement des conversations entre clients et artistes. Ces derniers se font parfois insulter pour refuser de retirer un logo.

Du côté des Hautes écoles, la question de la rémunération est importante. «Les étudiants sont sensibilisés au fait que tout travail mérite salaire» explique Andreas Voger, chef en design et arts à la Haute école des arts de Berne. Le cursus prévoit des cours obligatoires, pour être informé des démarches autour de la sécurité sociale, de la facturation ou encore des lois. Éditeurs, auteurs et membres des commissions culturelles sont invités chez les littéraires de la Haute école des arts de Berne. «Ils abordent des questions de rémunération, de droit et de statut de l’auteur ou encore des possibilités de financement» explique Romain Buffat, assistant de filière au sein de l’école bernoise.

Le juste prix?

Difficile d’indiquer un prix idéal pour ce que demande hitRECord. En cause, les différentes pratiques qu’exercent les peintres, vidéastes ou musiciens. «Certains font payer un prix fixe, d’autres font payer par heure. L’artiste décide ce que vaut son temps et son travail. Le client décide ensuite s’il veut payer le prix» indique l'artiste californienne. Toujours est-il que l’annonce d’Ubisoft et d’hitRECord dérange autant qu’elle plaît. Pour les personnes dont l’art est un hobby, participer à un jeu vidéo de cette envergure est un beau défi. Pour les professionnels, c’est peut-être le symptôme de ce qu’ils subissent depuis des années. Joseph Gordon-Levitt assure vouloir correctement rémunérer les participants.

Qu'ils travaillent dans la musique, le visuel ou la narration, les artistes choisissent leur modèle de tarification. Certains font payer un prix fixe, d’autres font payer par heure. «L’artiste décide ce que vaut son temps et son travail. Le client décide ensuite s’il veut payer le prix» indique «Lord Elrond». Toujours est-il que l’annonce d’Ubisoft et d’hitRECord dérange autant qu’elle plaît. Pour les personnes dont l’art est un hobby, participer à un jeu vidéo de cette envergure est un beau défi. Pour les professionnels, l'annonce tombe davantage comme une mise en garde. Si même les studios de jeux refusent d'engager des artistes, quel avenir ? Joseph Gordon-Levitt assure vouloir correctement rémunérer les participants. Reste à voir si la conception du bon prix est la même entre Ubisoft, hitRECord et les participants.

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

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Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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