Bilan

Les affrontements menacent le tourisme en Egypte

Pilier des ressources égyptiennes, le tourisme subit les conséquences des affrontements entre l'armée et les soutiens de Morsi. Et c'est toute l'économie de l’Égypte qui est déstabilisée.
Au Caire, les ambulances ont remplacé les cars de touristes dans les rues après le bain de sang de mercredi 14 août qui a fait au moins 343 morts. Mais sur les plages de Charm-el-Cheikh, tous les transats restent occupés. En Egypte, la situation du secteur touristique est extrêmement contrastée.

La dégradation de la situation depuis le renversement du président Mohamed Morsi a annihilé les tentatives des derniers mois pour relancer le tourisme culturel dans la vallée du Nil: «La navigation sur l'ensemble du Nil, du Caire à Assouan, avait été rétablie en début d'année, après plusieurs années d'interruption et c'était une belle perspective pour les amateurs de croisière sur la piste des pharaons. Mais là, tout est contrecarré dans ce secteur», regrette Pascal Chatelain, responsable Egypte à l'agence Destinations.ch à Gland.

L'été est la basse saison en vallée du Nil

Fort heureusement, l'été constitue la basse saison dans la vallée du Nil: peu de touristes veulent se frotter aux 47°C enregistrés en début de semaine à Assouan. Mais les vendeurs de souvenirs et autres guides installés au pied des pyramides risquent de rester au chômage technique longtemps encore si les heurts se poursuivent.

Pourtant, sur les plages des stations balnéaires de la Mer Rouge, il reste difficile de trouver un transat de libre ou de s'inscrire pour une sortie plongée. «La Sud de la péninsule du Sinaï a été épargné par les troubles. Les Egyptiens qui vivent là dépendent du tourisme et sont restés à l'écart des troubles qui ensanglantent les grands villes de la vallée du Nil», insiste Pascal Chatelain.

La relance du tourisme fragilisée

Avant le renversement du président Moubarak, le tourisme s'élevait à plus de 15 millions de visiteurs annuels. En 2011, année de la révolution, il est tombé à moins de 10 millions. Des efforts avaient été faits par les autorités et 11,5 millions de visiteurs avaient été répertoriés en 2012. Pour 2013, les professionnels tablaient sur 13 millions. Mais le coup d'état populaire et militaire contre le président Mohamed Morsi et les troubles qui ont suivi viennent fragiliser cette reprise.

Une reprise amorcée à coups de rabais: «Une croisière sur le Nil que nous vendions 1800 francs avant le renversement de Moubarak a pu être proposée à 1395 francs voici quelques mois. Et même les zones épargnées par les heurts ont bénéficié de ces réductions, avec de 20 à 40% sur les séjours sur les côtes de la Mer Rouge», note Pascal Chatelain.

La situation du tourisme en Egypte est expliquée dans cette vidéo, avec notamment les appels des autorités au retour des visiteurs étrangers.



Les quatre piliers de l'économie égyptienne

C'est qu'il était crucial pour l'économie égyptienne de voir le tourisme relancé. Avec le pétrole (le pays dispose des 3es réserves d'hydrocarbures d'Afrique), le Canal de Suez (3e source de devises du pays avec 7 millions de dollars par jour) et les envois de devises des expatriés, le tourisme est l'un des quatre piliers de l'économie du pays.

Pour le moment, la production pétrolière n'est pas touchée. Mais le gouvernement transitoire des militaires maintient la situation en perfusant l'économie à coups de subventions sur les biens de première nécessité, dilapidant ainsi les rentes pétrolières. Près de 25% du budget national serait englouti dans ces subventions. Perfusions internes mais aussi étrangères: le Qatar a fait parvenir le 2 août dernier une cargaison de gaz naturel liquéfié.

La manne financière des expatriés

Le Canal de Suez reste préservé également. Mais les heurts survenus à Suez cette semaine inquiètent les compagnies maritimes et les autorités étrangères. Conscients de l'importance stratégique mondiale de l'artère, les autorités ont massé des troupes importantes dans les environs.

Reste le domaine des devises envoyées de l'étranger: 19 milliards de dollars ont été envoyés de l'étranger en 2012, contre 12,5 en 2010. Un secteur qui a toutefois pâti de la guerre en Libye: des dizaines de milliers d'Egyptiens y étaient employés et sont rentrés au pays pendant la guerre civile qui a vu la chute de Muammar Kadhafi. D'où un important manque de devises, il est vrai compensé par des envois plus importants des autres pays où vivent les expatriés.

Une économie sous perfusion

A cette main d’œuvre revenue au pays s'ajoute l'afflux des jeunes: la moitié des 80 millions d'Egyptiens a moins de 20 ans. Rien que depuis fin juin et la chute de Mohamed Morsi, 60'000 jeunes sont venus grossir les rangs du marché du travail.

Nombre d'entre eux comptent sur l'Etat pour trouver un emploi: la fonction publique compte plus de six millions de collaborateurs. Mais le poids de cette main d’œuvre couplée aux subventions met en péril la situation financière du pays.

Pour Hoda Selim, économiste à l'Egyptian Research Forum, think-tank dirigé par un expert devenu récemment ministre des Finances, cette situation «ne pourra pas durer longtemps. Le gouvernement précédent a fait en sorte de rester au-dessus de 14 milliards de dollars de réserves de devises grâce aux dépôts étrangers, mais il n'a engagé aucune vraie réforme».

Le poids de l'armée

Tandis que le FMI multiplie ses appels à la réduction des subventions, les autorités temporisent, ne souhaitant pas rajouter une grogne sociale aux affrontements politiques.

Actuellement, deux éléments permettent à l'économie de ne pas basculer: le poids de l'armée et la demande intérieure. Empire industriel et foncier, l'armée aurait la main sur plus de 40% du PIB national, que ce soit via l'industrie (textile et pétrolière) ou l'agriculture.

Ainsi, «au lendemain de la chute de Morsi, l'essence est revenue dans les stations. Plus de files d'attente. Et plus de coupures de courant!», constate Karam Abdel Fattah, chauffeur de taxi au Caire.

Une demande intérieure préservée

Enfin, la demande intérieure reste forte: les 80 millions d'habitants n'ont pas revu à a baisse leurs habitudes de consommation pour le moment. Ainsi, la demande intérieure en produits pétroliers a grimpé en flèche ces derniers mois.

Des appels de clients inquiets

Mais cette demande pourrait rapidement fléchir si le tourisme venait à chuter davantage. L'instauration de l'état d'urgence dans tout le pays mercredi, péninsule du Sinaï comprise, suscite quelques craintes chez les visiteurs.

«Nous avons des appels de clients ayant réservé pour cet automne, mais nous leur donnons toutes les informations possibles en nous basant sur les prescriptions du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Et pour le moment, nous sommes encore loin, très loin, des procédures de rapatriement», assure Pascal Chatelain.

Sur cette carte, les principales zones touristes (cercles rouges) et les zones où des heurts et des affrontements se sont produits ces derniers temps sont comparées. Seuls les secteurs touristiques de la Mer Rouge sont encore épargnés.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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