Bilan

Les trois prophètes de la mondialisation

La globalisalisation a mauvaise presse alors que tout le monde en profite, assure Marc Ehrlich*. L’entrepreneur présente pour Bilan trois personnages clés qui ont accéléré les échanges internationaux.

L’économiste britannique David Ricardo a démontré les bienfaits de la spécialisation.

Crédits: Leemage/Getty

En lisant certains articles de presse, on a régulièrement l’impression que la globalisation est à l’origine de tous les problèmes du monde: désindustrialisation en Europe et aux Etats-Unis, pollution, recherche du profit à tout prix et travail dans des conditions quasi coloniales dans les pays dépendant de nos économies.

Or, la mondialisation a permis à plus d’un milliard de personnes de sortir de la pauvreté extrême depuis 1990, surtout en Asie. Un meilleur accès à l’eau, aux soins et à l’éducation constitue une conséquence positive indiscutable. Ce mouvement devrait se poursuivre, d’autant que nous, Occidentaux, ne pouvons simplement plus nous passer des produits à bas coûts et des innovations venant de pays lointains.

Retour sur l’histoire de la globalisation à travers trois personnages clés.

Marco Polo, le pionnier

Le premier personnage à marquer l’histoire de la globalisation est le Vénitien Marco Polo. Vers l’an 1300, il écrit son Livre des merveilles, au retour d’un séjour de plus de vingt ans en Asie, notamment en Chine, en Perse et aux Indes. C’était avant tout un marchand, son livre ressemblant d’ailleurs à un Guide du Routard du commerce international. Chaque ville visitée est détaillée dans une fiche, selon des critères utiles comprenant la devise utilisée (coquillages, billets émis par le Grand Khan...), les marchandises précieuses disponibles qui font rêver les Européens (soies, épices, sel...), le nombre d’habitants et surtout des curiosités et anecdotes locales savoureuses qui frapperont violemment les esprits sclérosés de l’époque en plein Moyen Age.

Il donnera ainsi un élan fabuleux à des milliers d’hommes d’affaires, aventuriers et militaires qui se précipiteront à leur tour pour tirer profit de la Route de la soie et des richesses inouïes racontées par Marco Polo.

Les voyages du marchand Marco Polo inspireront des milliers d’hommes d’affaires. (Crédits: Hulton Archive)

David Ricardo, le théoricien

David Ricardo est un homme d’affaires à succès, né en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle. Après avoir spéculé sur la fin des guerres napoléoniennes, il se retire richissime après la bataille de Waterloo et se consacre à ses recherches en économie. C’est toutefois sur le thème des échanges internationaux que Ricardo a été particulièrement novateur. Il démontre, avec l’exemple simple des échanges de vin et de draperies entre l’Angleterre et le Portugal, les bienfaits de la spécialisation. Le Portugal produit à la fois le vin et les draps à des coûts plus bas. Toutefois, l’avantage est plus prononcé sur le premier produit. En se consacrant exclusivement sur la production de celui-ci, toutes les parties en bénéficient en fin de compte. Cette théorie, rejetée en premier lieu en raison de la protection de l’industrie agricole, sera par la suite à l’origine de tous les accords de libre-échange et permettra une période de prospérité économique basée sur les échanges.

Il faut toutefois mentionner que Ricardo ne prenait pas en considération les frais de transport, limitant l’application de ses théories à des domaines restreints.

Malcolm McLean, l’entrepreneur

La restriction amenée par Ricardo sera toutefois largement atténuée par Malcolm McLean. Jusque dans les années 60, transporter de la marchandise par bateau était difficile et représentait un coût prohibitif pour la plupart des biens. Les bateaux étaient remplis en vrac à mains d’hommes et exigeaient des armées de dockers pour leurs chargements et déchargements. Ces opérations pouvaient prendre des semaines lorsqu’il s’agissait d’un gros navire. Les risques de perte, de vol, ou de marchandise endommagée étaient très élevés, ainsi que les coûts d’assurance associés.

The box, magnifique livre écrit par l’économiste Marc Levinson, décrit parfaitement comment la vision de Malcolm McLean, petit transporteur routier né en Caroline du Nord, a complètement changé la donne et «rendu le monde plus petit et l’économie mondiale beaucoup plus grande». C’est lui qui a mis au point et tout parié sur le conteneur maritime moderne, et qui a déclenché en fin de compte la globalisation. En 1956, il transformait un cargo pour accueillir 56 «boîtes» et les transporter de Newark à Houston. Le succès a été immédiat, et même fulgurant à partir du moment où son innovation est devenue indispensable à l’armée américaine lors de la guerre du Vietnam.

Le transporteur américain Malcolm McLean a créé le conteneur maritime moderne. (Crédits: Dr)

Un porte-conteneur du début des années 70 de 2000 EVP (équivalent 20 pieds) transportait environ 10 fois la capacité du cargo qu’il avait remplacé en raison de l’optimisation de la place et de la rapidité de manutention au port. Depuis, les porte-conteneurs ont explosé en taille, les coûts de transport ont été divisés par dix sur certains biens et la fiabilité s’est incroyablement améliorée. L’industrie maritime mettra par ailleurs en place dès 2020 de nouvelles normes écologiques divisant par sept les émissions de soufre.

Peter Drucker, le «pape du management», a fait de l’invention du conteneur une de ses études de cas préférées: c’est l’exemple parfait d’une innovation résultant de la contradiction entre la réalité et l’idée qu’on s’en fait. Alors que tous les armateurs recherchaient des moyens pour diminuer les coûts de navigation,
il fallait se focaliser au contraire sur la diminution du temps inutile d’inactivité des bateaux, en séparant le chargement laborieux des marchandises de l’arrimage.

McLean est mort en 2001, ruiné et totalement inconnu du grand public. A l’annonce de son décès, tous les porte-conteneurs du monde ont baissé leur pavillon pour lui rendre hommage.

* Directeur de Vipa et Retripa, actifs dans la collecte, le tri et le recyclage des déchets, et conseiller communal PLR à Pully.

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