Bilan

Les énergies renouvelables: bouffée d'oxygène pour les régions de montagne

Face aux défis économiques et à la transition environnementale, les régions de montagne misent sur les énergies renouvelables pour doper leurs activités, s'émanciper des contraintes fossiles et réduire leur empreinte carbone. En 2020, l'Aide Suisse à la Montagne (ASM) mise d'ailleurs sur cet axe pour soutenir les projets d'altitude.

En misant sur les énergies renouvelables, des entrepreneurs et communautés de montagne gagnent sur le plan économique tout en contribuant à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Crédits: DR

Barrages en Valais, éoliennes dans le Jura, récupération des eaux chaudes sous le Lötschberg, méthane et biogaz dans des exploitations agricoles aux quatre coins du pays: les régions de montagne ont depuis longtemps constitué des ressources majeures pour proposer des alternatives aux énergies fossiles ou au nucléaire.

Depuis plusieurs années, la fondation Aide Suisse à la Montagne (ASM, anciennement Aide Suisse aux Montagnards) a élargi ses champs d'action: des seuls projets liés à l'agriculture, son soutien peut désormais toucher huit domaines d'activités (agriculture, tourisme, commerce, forêts et bois, énergie, formation, santé, aide d’urgence). Et en 2020, c'est sur les énergies renouvelables que la fondation souhaite mettre un coup de projecteur. «La Suisse a beaucoup de potentiels en énergies renouvelables, et pas seulement dans le domaine hydraulique. Dans notre pays, et particulièrement dans ses régions de montagne, c’est plus simple de faire appel aux énergies renouvelables et locales que de faire venir des énergies fossiles lointaines», rappelle Ivo Torelli, responsable communication de l'Aide Suisse à la Montagne. Et de préciser que la fondation soutient aussi bien «la production d’énergie pour l'usage propre, comme dans les alpages ou sur des sites isolés, mais aussi la production d’énergie comme activité principale».

Encore faut-il solliciter l'aide. «J’ai vu beaucoup de projets qui n’ont pas fait de demande à l’ASM parce qu’ils ne savaient pas qu’ils y avaient droit ou que ça existait. C’est dommage car ensuite nous ne pouvons pas intervenir si l'installation n’est pas rentable car il n'y a pas eu les investissements au départ pour la penser correctement», regrette Willy Gehriger, président de l'ASM.

Le fumier et le lisier comme sources de gaz

Simon Eschler. (DR)
Simon Eschler. (DR)

Dans le Val-de-Travers, Simon Eschler s'est associé avec d'autres agriculteurs pour créer Agri Bio Val SA au Fleurier (NE). La structure collecte les déchets d'élevage et autres reliquats naturels et les valorise via une centrale de méthanisation, produisant un tiers d'énergie électrique et deux tiers d'énergie thermique: «Nous valorisons les déchets de la collectivité. Notre activité permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Nous améliorons aussi la qualité des engrais de ferme, car le produit final au terme du processus est destiné à enrichir les sols. Nous réduisons ainsi les volumes d'engrais chimiques. Et ces engrais sont hygiénisés, ils sont donc porteurs de moins d’agents pathogènes dans les champs», détaille Simon Eschler.

Dans les fermes partenaires, le lisier et le fumier sont collectés régulièrement et mélangés dans une broyeuse avec divers déchets organiques (reste de céréales, feuilles mortes, déchets verts,...) et le résultat est envoyé dans une cuve où le processus de fermentation libère du méthane, utilisé comme combustible pour le générateur. L'ensemble du processus génère de l'électricité et de la chaleur, qui sont diffusés dans les bâtiments raccordés au réseau, épargnant aux propriétaires de ceux-ci toute opération de ramonage ou d'entretien, de même que la présence d'une cuve pour le stockage du combustible. Selon Simon Eschler, qui a porté le projet pendant plusieurs années avant sa mise en oeuvre, Agri Bio Val SA, à son stade actuel, «valorise aujourd’hui 6% du potentiel local et nous estimons que 30% du potentiel seraient facilement exploitables».

Une chaufferie à bois pour un village

Biolettaz. (DR)
Biolettaz. (DR)

Dans le canton de Vaud, au Séchey, c'est un projet de chauffage au bois qui a vu le jour. Avec Biolettaz, Thomas Bucher a porté un projet permettant à la fois d'entretenir la forêt de la commune, de compenser la baisse des revenus tirés du bois, et de chauffer une série d'habitations et de bâtiments du village. «Nous avons interrogé tous les propriétaires du lieu pour savoir qui était intéressé par un chauffage collectif. Après dix ans de palabres, nous avons créé une coopérative et lancé une consultation. La compacité du village (75 habitants et 30 ménages sur un même site groupé) a facilité la mise en oeuvre et la commune, qui s'y retrouvait sur de nombreux aspects, a cautionné pour 460’000 francs», relate Thomas Bucher.

L'ensemble de la communauté a été impliqué: si le bois provient des parcelles communales, il est déchiqueté, séché et stocké dans un hangar à proximité des forêts, puis transporté vers le local de chauffe par le fils d'un paysan local, pour qui cette activité constitue un revenu d'appoint; de même, la cheminée située au-dessus du local de chauffe (une ancienne fosse à purin réaménagée) a été peinte en bleu, sur la demande des voisins. Tout juste Thomas Bucher concède-t-il une difficulté: «Dans nos calculs théoriques de rentabilité, nous avions basé nos estimations sur un niveau de chauffage moyen. Or, les habitants sont très économes et si leur faible recours au chauffage est un geste louable pour la planète, cela freine nos résultats de rentabilité». Un investissement qui devrait toutefois être conforté prochainement avec les nouvelles taxes appelés à alourdir la fiscalité sur le mazout et les autres combustibles fossiles: de quoi satisfaire les habitants du Séchey.

Rehausser les barrages, développer le solaire

Face à ces réussites, Daniel Favrat, initiateur du projet Swissenergyscope et professeur honoraire dans le domaine de l'énergie à l’EPFL, esquisse un sourire: pour lui, ces exemples témoignent de la capacité des régions de montagne à prendre leur rôle dans la transition énergétique en cours, a fortiori avec les défis que constituent le changement climatique et le renoncement suisse au nucléaire. «Depuis deux ans, notamment avec la pression populaire et les grèves pour le climat, nous assistons à des changements majeurs du côté des politiciens en matière de climat et d’énergie», constate-t-il.

Et pour lui, les potentiels encore exploitables en montagne sont très nombreux. Ainsi, la surélévation de nombreux barrages ou l'implantation de petits équipements hydroélectriques dans les zones dégagées par le recul des langues glaciaires: «Nous pourrions gagner 3TWh, soit 10% de production électrique avec ces mesures», assure le professeur. De même, le solaire, malgré les freins que constituent l'esthétique, la présence de neige ou les ombrages de montagnes alentours, pourrait apporter une aide précieuse, sachant que chaque mètre carré de photovoltaïque produit 1400kWh en montagne, contre 1000kWh en plaine. Pour augmenter les surfaces couvertes, il pointe non seulement les toits mais aussi les balcons, les protections de toits, les paravalanches,...

En plus des autres potentiels (biomasse, biogaz et méthanisation, économies d'énergie), Daniel Favrat suggère de se montrer inventif pour optimiser les revenus. Et de citer ainsi des centrales de production d'énergies renouvelables qui proposent des visites payantes aux touristes et accroissent ainsi leurs gains, comme à Zermatt. L'inventivité comme alternative aux barrières. «En montagne, quand on ne pouvait pas descendre le lait en plaine, on a inventé le fromage. Il faut aussi penser à la transformation sur place comme des matières premières transformées et stockées en biocarburants ou en hydrogène», rappelle le chercheur.

Ambition affirmée pour 2020

Pour l'ASM, ces potentiels constituent autant de perspectives d'activités économiques viables et de solutions pour rendre les régions de montagnes et leurs habitants plus prospères et moins soumis aux aléas économiques. «Les investissements sont toujours élevés au départ. Mais cela fait du sens écologiquement et économiquement d'accompagner les projets dans cette voie», note Ivo Torelli.

Et pour l'année qui vient et les projets qui solliciteraient un soutien, l'ASM se veut ambitieuse. «En 2019, 613 projets ont été soutenus à hauteur de 35,6 millions de francs au total, soit 58’000 en moyenne par projet. Nous avons mesuré au cours des dix années passées une moyenne de 24,8 millions de francs de soutien aux projets et le millésime 2019 a vu une hausse de ces sommes. Si le secteur agricole est stable, nous notons un fort développement dans l'énergie, le commerce et le tourisme. Quant aux dons et contributions, ils se sont élevées à 35,6 millions de francs en 2019 aussi, versés par 60'000 donateurs, ce qui a permis de ne pas trop toucher aux réserves», résume Willy Gehriger, qui annonce donc pour 2020 un budget ambitieux avec sans doute plus de 30 millions d'aides qui seront accordées.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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