Bilan

Les destinations touristiques misent sur le télétravail

Largement touchés par la crise liée au Covid, les acteurs du tourisme tentent de se réinventer. Dans la ligne de mire: la population active qui s’est largement convertie au télétravail. Pour les hôteliers et gestionnaires de meublés, ce marché pourrait se révéler profitable sur la durée.

De nombreux acteurs de l'hébergement touristique des destinations de loisirs (comme ici l'Hôtel Chetzeron à Crans-Montana) lancent des offres ciblées sur le télétravail.

Crédits: Chetzeron

Avec la deuxième vague du Covid, les professionnels européens du tourisme ont rapidement fait le deuil d’une reprise saisonnière rapide. Suite au confinement du printemps, destinations, hôtels, restaurants et professionnels du tourisme avaient pu se consoler dès le mois de mai en voyant la situation sanitaire s’améliorer. A tel point que le Tessin a enregistré un été 2020 proche des records de fréquentation. Et que d’autres destinations, notamment alpines, ont tiré leur épingle du jeu. Avec la deuxième vague, dès la fin octobre et le mois de novembre, les espoirs ont vite été douchés: valse-hésitation sur l’ouverture des remontées mécaniques en station, frontières fermées de la part des voisins pour empêcher leurs ressortissants de venir skier en Suisse, craintes de la population, fermeture des restaurants (y compris sur les pistes),…

Certes, les destinations suisses (et autrichiennes) peuvent s’estimer heureuses dans leur malheur: contrairement aux stations françaises, italiennes et allemandes, les remontées mécaniques ont pu fonctionner et les pertes ont été limitées. Mais dans tout l’arc alpin, de Nice à Maribor, l’hiver 2020-2021 rime avec déprime. Pour des vallées déjà touchées par de nombreux hivers sans neige et les effets du réchauffement climatique, cette «saison blanche» constitue un laboratoire pour se réinventer.

Et certains acteurs du secteur ont rapidement analysé les enjeux et les potentiels. Plutôt que de prier pour un hypothétique «retour à la situation d’avant», le choix a été fait de s’adapter aux mutations sociétales en cours. C’est ainsi que, mi-janvier, la station française de Courchevel a mis en ligne une offre destinée aux personnes souhaitant combiner évasion à la montagne et télétravail: «Elle doit permettre à tous ceux qui sont en télétravail et qui ne résident pas forcément en montagne, l'allocation d'un appartement sur séjour de quatre semaines à La Tania, un des villages de Courchevel», explique Gilles Delaruelle, directeur de l'Office du tourisme de la station française de la Tarentaise, réputée pour son attrait auprès de touristes aisés issus de marchés étrangers.

Des appartements de Zinal aux suites de Montreux

En Suisse aussi, cette solution est explorée. Ainsi, le groupe Swisspeak Resorts a mis sur pied une offre spéciale télétravail. Dans ses appartements de vacances de Vercorin, Zinal et Meiringen, les clients peuvent demander des équipements spéciaux pour leur faciliter la pratique du travail: en plus de l’accès wifi et de la machine à café, une chaise de bureau ergonomique et un grand écran sur lequel raccorder son ordinateur permettent de rendre les activités professionnelles plus aisées. Sur réservation, une salle de réunion peut également être mise à disposition. Et parce que les mois de télétravail écoulés ont montré l’enjeu que représente l’occupation des enfants, l’offre inclue des accès aux salles d’activités sécurisées pour ces derniers, des plus petits aux adolescents. Sans oublier des accès aux espaces wellness et spa pour se détendre, ou un service traiteur pour éviter de consacrer du temps à la cuisine quand il s’agit de travailler.

Si la saison incite à penser le télétravail au pied des pistes de ski, d’autres destinations hors des grands centres urbains misent également sur ce créneau. Sur la Riviera vaudoise, le prestigieux Montreux Palace travaille avec le groupe Accor (propriétaire de la marque Fairmont) sur une offre spécifique: «Nous avons toute l’infrastructure ici pour faire cela, avec des salles pour des rendez-vous physiques et les facilités pour les rendez-vous en ligne», glisse Michael Smithuis, directeur général de l’établissement et vice-président régional de Fairmont. Il confie qu’avec ses équipes, il planche sur «des aménagements pour faciliter le télétravail depuis l’hôtel, en combinant des infrastructures efficaces et permettant un travail serein, avec des possibilités de se délasser à l’espace wellness». Au niveau des équipements, un plan est en phase de déploiement pour multiplier les technologies dernier cri dans une série de salles, pour que l’ensemble des espaces de l’hôtel soient optimisés pour l’accueil des travailleurs itinérants.

Plus près des cimes, d’autres établissements ont également embrayé. A Crans-Montana, le Chetzeron propose une offre Ski & Rest, en ouvrant un espace de coworking afin de combiner ski en altitude et plages de travail, avec une vue sur les plus beaux sommets des Alpes Pennines…

Le travail hybride devient plus courant

Andreas Züllig. (DR)
Andreas Züllig. (DR)

Pour Andreas Züllig, propriétaire de l’hôtel Schweizerhof Lenzerheide et président d’Hotelleriesuisse, «ce segment ne pourra jamais constituer un relais de croissance majeur pour le secteur: il concerne essentiellement des destinations loin des grandes villes, en montagne ou au bord des lacs, et reste une activité de niche. Mais sur ce marché de niche, cela peut porter des fruits. En l’absence de congrès ou de séminaires, le besoin d’évasion reste fort et certains hôtels de destinations touristiques, en montagne notamment, peuvent se positionner. Nous constatons un besoin de se retrouver dans des destinations inspirantes, notamment pour des activités liées à la création. Combiner le travail avec la nature ou avec le sport, cela peut constituer un argument intéressant».

Un avis qui rejoint celui de Michael Bennett, du cabinet d’études Cendyn, spécialisé dans les questions liées à l’hôtellerie. Pour lui, le report d’une partie de l’activité «tourisme d’affaires» vers le télétravail est l’une des trois tendances majeures pour le secteur en 2021: «la notion du "travail de n'importe où" était auparavant limitée au créneau des nomades numériques, avec des marques comme Selina et Accor qui ont très tôt combiné le travail en commun et l'hospitalité. Aujourd'hui, avec 47% des professionnels américains qui déclarent que leur entreprise soutiendra le travail à distance après la pandémie, le lieu de travail hybride est devenu plus commun».

Pour surfer sur cette tendance, il incite les hôtels à se repositionner sur un créneau qu’il baptise «collabotels», ou hôtels collaboratifs: «des satellites du lieu de travail, prêts à travailler en profondeur et situés à distance raisonnable du domicile des travailleurs. Dans cette optique, les espaces doivent être construits autour de la collaboration et de la connexion. Les travailleurs à distance recherchent un espace calme pour travailler en solo, et les équipes à distance veulent des espaces créatifs pour une collaboration».

En Suisse, Roland Schegg, de l’Observatoire Valaisan du Tourisme, confirme cette tendance: «Cela va dans le sens de la diversification des offres. Dans une situation où un hôtelier ne peut plus miser uniquement sur des touristes de loisirs venant pour le week-end ou à la semaine, suisses ou étrangers, cela fait du sens. Et certaines destinations peuvent se positionner sur cette tendance et donner naissance à de véritables clusters, des pôles de compétence, comme Crans-Montana l’a fait sur l’innovation en s’appuyant notamment sur le sommet lié aux réalités virtuelles World XR Forum ces dernières années».

Travailler au pied des pistes de ski

Mais qu’en est-il du côté des clients? La population active itinérante, ces digital nomads souvent évoqués pour Bali ou la Thaïlande, peuvent-ils être intéressés par des destinations helvétiques? Pour Aymeric, qui travaille comme responsable technique au sein d’une organisation internationale à Genève, la réponse est clairement positive. Alors qu’il n’effectuait qu’une journée de télétravail depuis son domicile lausannois avant mars 2020, il s’est retrouvé à mener ses missions principalement depuis son appartement vaudois tout au long de l’été et de l’automne passés.

D’où une réflexion qui lui est venue: «Je suis un grand fan de ski, je cherchais depuis des années un moyen de trouver un travail qui me permette de concilier les deux. Cette année, ayant divorcé, je n’ai pas de contraintes de lieu fixe. J’avais le projet de passer quelques jours en Valais. J’ai discuté avec une personne tenant un hôtel dans la vallée du Saint-Bernard, habituellement orienté sur les camps de vacances pour enfants. Je suis venu un week-end, on a regardé comment mettre en place ça. J’ai discuté avec ma hiérarchie en leur disant que je souhaitais me délocaliser en Valais. On m’a dit que tant que je travaillais, rien ne me l’empêchait».

Tout au long du mois de février, Aymeric a donc pu délocaliser son bureau dans la vallée du Saint-Bernard, au pied des pistes: «Je travaille de 8h à 18h30, je me fais une pause lunch. Et ça n’a pas changé mon rythme de travail», assure-t-il. Parmi les avantages qu’il voit dans cette solution: la proximité avec les pentes enneigées: «s’il fait beau et que les conditions me tentent, j’appelle mon boss et je peux prendre ma demi-journée; au lieu de mettre 45mn à 1h pour atteindre le bas des pistes, j’y suis en 5 à 10mn». Début février, il a ainsi pu prendre quelques jours de congés avec un court préavis, en regardant la météo presque au jour le jour.

Et pour la suite? «J’ai déjà prolongé d’un mois pour mars. Et si l’hiver se prolonge, la question se posera pour avril», confie-t-il. A plus long terme, il ne cache pas que s’il peux passer un mois par an en Valais, c’est clairement une option qu’il aimerait reconduire: «Si on me donne la possibilité, je le referai. Les circonstances sont malheureuses pour tout le monde, mais j’ai pu en tirer cet avantage». Un avantage personnel dont profitent certains hôteliers. D’autres gérants d’établissements vont-ils embrayer?

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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