Bilan

Les chiffres inédits des coûts de la santé

Ce ne sont pas les prix mais l’augmentation de la consommation de prestations médicales par la population qui pousse les coûts de la santé et les primes de l’assurance.

  • Avec une hausse de 29%, ce sont les coûts des prestations en hôpital ambulatoire qui ont le plus progressé entre 2012 et 2017.

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  • Pius Gyger, auteur d’une étude pour Helsana sur la consommation de soins de 2012 à 2017.

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  • De manière générale, on estime que 20% des prestations médicales sont inutiles.

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Les primes de l’assurance maladie figurent en tête des préoccupations des Helvètes. Et, selon un sondage du portail moneyland.ch, les Romands sont plus inquiets que les Alémaniques. Comme chaque année, une partie des assurés changeront prochainement d’assureur et/ou de franchise pour tenter de réduire leur facture. Parallèlement, les coûts de la santé occuperont les acteurs politiques dont les multiples interventions pour tenter de les contenir sont jusqu’à maintenant restées plus ou moins vaines. Comme le montrent les données des caisses maladie et de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), la hausse de la consommation de soins de santé accroît les coûts et les primes maladie:

1) Les prix des soins médicaux restent stables

Les prix ont-ils fortement augmenté dans le domaine de la santé? «En raison de la hausse des primes de l’assurance maladie, c’est le sentiment dominant qui se dégage au sein de la population. Mais ce n’est pas le cas», relève Corinne Becker Vermeulen, cheffe de section à l’Office fédéral de la statistique. Depuis l’entrée en vigueur en 1996 de la Loi fédérale sur l’assurance maladie (LAMal), l’indice des prix de la branche de la santé est en effet resté stable, alors que le renchérissement a atteint +11,3% pour l’ensemble des biens de consommation.

Les médicaments ont même chuté de 40%. Selon Interpharma, qui défend les intérêts des entreprises pharmaceutiques, «les nouveaux médicaments ne sont aujourd’hui pas plus chers en Suisse que dans d’autres pays européens comparables». De leur côté, les prix des prestations médicales et des séjours hospitaliers stationnaires ont progressé respectivement de +7% et de +13%. Ces trois postes représentent les deux tiers des coûts bruts (avec la participation des assurés aux frais) assumés par l’assurance obligatoire des soins (AOS). Pendant la même période, les primes de l’assurance de base ont toutefois explosé: pour l’ensemble des assurés, la hausse moyenne (toutes primes confondues) atteint +143%.

«Ces résultats peuvent sembler surprenants. Mais notre mission consiste à mesurer l’évolution des prix des biens et des services. Or, les primes maladie reflètent les coûts de la santé. Ce qui est totalement différent», explique Corinne Becker Vermeulen. «Un coût, précise-t-elle, est composé de deux éléments: un prix et une quantité. Si le prix baisse mais que la quantité consommée progresse plus que proportionnellement, alors le coût va augmenter. Ce qui aura une répercussion sur les primes.» Et c’est exactement ce qui passe dans les soins de santé.

2) Le volume de consommation augmente

La consommation de prestations médicales prises en charge par l’AOS est en forte hausse, et cela indépendamment de la croissance démographique et du vieillissement de la population. «Plus de volume pour des prix inchangés implique automatiquement une augmentation des coûts», confirme Helsana. La plus grande caisse maladie du pays vient de publier une étude très fouillée sur l’évolution des prestations entre 2012 et 2017. Elle a été réalisée sur la base des données anonymisées de ses 1,2 million d’assurés, puis celles-ci ont été extrapolées à l’ensemble de la population. Cette analyse révèle l’ampleur du phénomène, alors que le nombre total d’assurés n’a progressé que de 5,6% pendant la même période. «L’évolution du volume des prestations reste un défi de taille. Il s’avère que les patients sont traités de plus en plus souvent, de manière plus intense et par de plus en plus de fournisseurs de prestations», affirme son auteur Pius Gyger.

D’abord, le nombre moyen de consultations par assuré progresse. Soit de 3,8 à 4 (+5,6%) chez les médecins de premier recours, de 1,1 à 1,4 (+22%) dans les services hospitaliers ambulatoires, et de 2,4 à 3 (+23%) chez les spécialistes. Et il augmente dans toutes les classes d’âge. «Une morbidité accrue de la population ou une évolution des préférences des patients ne suffisent pas à expliquer ce changement. Les raisons résident plutôt dans les conditions du marché de la santé induites par l’offre», souligne Pius Gyger.

Dans le même temps, la durée moyenne d’une consultation progresse. Elle grimpe de 36 à 39 minutes chez les spécialistes et de 45 à 53 minutes dans l’ambulatoire hospitalier. En revanche, elle baisse de 2 minutes chez les médecins de famille. Les prestations fournies augmentent aussi fortement. Le nombre de points de taxation Tarmed (tarif de la pratique médicale en cabinet et en ambulatoire) facturés aux caisses maladie croît de +21% chez les médecins de premier recours, de +39% dans les services hospitaliers ambulatoires et de +51% chez les spécialistes.

De même, les achats de médicaments en pharmacie remboursés par l’assurance de base s’envolent, pour passer de 47 millions en 2012 à 60 millions en 2017, alors que les examens réalisés par les laboratoires bondissent de 41% pour atteindre le nombre de 117 millions. Dans les prestations dites techniques, Pius Gyger relève que l’échographie dépasse la radiographie, alors que le scanner et l’imagerie par résonance magnétique (IRM) sont utilisés dans une moindre mesure mais enregistrent de forts taux de croissance (respectivement +37 et +49%).

Si le nombre de journées en soins stationnaires diminue d’environ un million dans les hôpitaux, ceux-ci accueillent toujours plus de patients pour des consultations d’urgence (+37%). «L’hypothèse selon laquelle la majeure partie de ces consultations portait en définitive sur des problèmes médicaux mineurs semble logique. Sur l’ensemble de la Suisse, on peut supposer qu’il y a plus de 200 000 cas qui n’auraient pas impérativement nécessité un traitement dans un cadre hospitalier», estime l’étude de la caisse maladie. De manière générale, on estime que 20% des prestations médicales sont inutiles.

3) Les montants des prestations par assuré explosent

L’accroissement du volume de consommation rejaillit logiquement sur le montant des prestations brutes par assuré payé par les caisses maladie (y compris la participation des assurés aux frais). Selon les données de l’OFSP, ces dernières grimpent de 18% entre 2012 et 2017, alors que l’indice des prix des soins de santé recule de 3%. Avec une hausse de 29%, c’est l’hôpital ambulatoire (y compris les médicaments) qui progresse le plus. Cette évolution se répercute sur les primes: les caisses maladie paient en effet l’intégralité des coûts des interventions chirurgicales réalisées dans ce cadre, contre 45% maximum si ces dernières se déroulent en hôpital stationnaire. Cela pourrait toutefois changer. Les Chambres fédérales planchent sur un nouveau financement entre les assureurs et les cantons. Les autorités politiques envisagent aussi de passer au forfait par acte pour encourager la concurrence entre hôpitaux sur le modèle en vigueur pour les soins stationnaires. De leur côté, les prestations des médecins ambulatoires s’accroissent de 25%, alors que les achats de médicaments et les soins en hôpitaux stationnaires gonflent la facture respectivement de 13 et 8,2%. En Suisse romande, les prestations brutes à charge de l’AOS peuvent être supérieures à la moyenne helvétique. C’est le cas pour les médicaments dans tous les cantons, pour l’hôpital ambulatoire (Jura, Genève, Neuchâtel, Vaud), pour les médecins ambulatoires (Genève, Vaud) et pour l’hôpital stationnaire (Jura, Genève).

4) Les seniors ne sont pas responsables

Ce n’est pas une surprise: comme l’indiquent les données de l’OFSP, les prestations brutes à charge de l’AOS s’accroissent avec l’âge. En 2017, elles s’élèvent en moyenne à 12 153 francs par assuré âgé entre 81 et 85 ans. Soit sept fois plus que pour une personne entre 21 et 25 ans. Jusqu’à 56 ans, les frais sont inférieurs à la moyenne. Au total, avec 16,8 milliards de francs, les personnes de 61 ans et plus occasionnent un peu plus de la moitié de la facture, alors qu’elles représentent moins d’un quart de la population helvétique. L’arrivée à la retraite de la génération des baby-boomers et l’augmentation du nombre de personnes âgées entraîneront un double effet négatif sur les coûts de la santé: une augmentation des coûts de mortalité (les dépenses augmentent dans les années qui précèdent les décès) et une hausse de la morbidité (le besoin de soins est plus élevé).

En revanche, le vieillissement de la population n’est responsable que pour une petite part de l’accroissement des dépenses de santé de 2012 à 2017. Selon une analyse de l’organisation faîtière SantéSuisse, à peine 20% des coûts supplémentaires peuvent s’expliquer par ce phénomène. «Les 80% restants sont dus à d’autres facteurs. Il s’agit, par exemple, de l’augmentation du volume des prestations hospitalières et médicales ambulatoires, des prix élevés des nouveaux médicaments et des contrôles irréguliers des prix des médicaments existants», relève son auteur Patrick Walter.

5) Les coûts se concentrent sur quelques maladies

Selon une étude mandatée par l’OFSP publiée en 2011, les maladies dites non transmissibles ou chroniques (principalement les maladies cardiovasculaires, le cancer, les affections des voies respiratoires et les maladies musculosquelettiques) représentent 80% des coûts totaux de la santé. Une partie importante est à la charge de l’AOS. Les traitements sont coûteux: selon les indications fournies par Helsana pour l’an dernier, 5% de ses assurés génèrent 64% des coûts bruts de l’assurance de base. Ils souffrent pour la plupart d’affections chroniques. Quel que soit l’âge des assurés, ce sont dans les dernières années de vie que les dépenses sont les plus élevées. Une analyse relève que de nombreux malades subissent des traitements intensifs jusqu’à peu de temps avant leur décès.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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