Bilan

Les centres de congrès dans la tourmente

L’annulation des manifestations entraîne d’importants reculs des chiffres d’affaires et pousse les acteurs de la branche à opérer de profondes mutations.

Octobre 2019: l’EPFL invitait ses nouveaux alumni au SwissTech Convention Center. Impossible aujourd’hui d’accueillir un tel auditoire.

Crédits: Christian Brun

«La situation est dramatique», lance Beat Kunz. Devenu consultant indépendant, cet ancien directeur d’Espace Gruyère et du SwissTech Convention Center (STCC) de l’EPFL constate que les centres de congrès et d’exposition traversent des turbulences majeures en raison du Covid-19 qui frappe durement la branche de l’événementiel. Depuis l’instauration des mesures prises par le Conseil fédéral le 28 février 2020 pour lutter contre la pandémie de coronavirus, la quasi-totalité des manifestations prévues ont été annulées. Selon les indications fournies à Bilan par leurs acteurs romands, les chiffres d’affaires ont chuté dans une ampleur historique: -75% au Palais de Beaulieu à Lausanne et à Forum Fribourg, -65% à Palexpo Genève et au 2m2c de Montreux. Avec une baisse de -50%, le STCC s’en sort un peu mieux.

De tels plongeons se répercuteront inévitablement sur leurs résultats comptables. Par exemple, Palexpo s’attend à une perte de plusieurs dizaines de millions de francs. C’est dans le canton de Fribourg que la situation est la plus critique. Les dirigeants d’Expo Centre qui exploite Forum Fribourg ont annoncé le surendettement de leur société à un juge et demandé simultanément l’ajournement de la faillite dans l’espoir que les autorités politiques injectent rapidement des fonds pour éviter un dépôt de bilan définitif. «Alors que les difficultés préexistaient au Covid-19 avec une perte de 420 000 francs en 2019, la pandémie a mis la société dans une situation dans laquelle elle ne peut plus s’en sortir avec ses seuls moyens», affirme André Ackermann, président d’Expo Centre. En raison de la crise sanitaire, les coûts de fonctionnement élevés, le manque d’investissements, les divergences stratégiques avec le propriétaire principal des lieux (l’Etat de Fribourg) et la disparition de la Foire de Fribourg du calendrier des manifestations se paient aujourd’hui cash.

Face à cette situation et d’autant plus si celle-ci perdure l’an prochain, les collectivités publiques auxquelles sont rattachés les centres de congrès et d’exposition romands (à l’exception du STCC) devront assumer leur responsabilités. «Des injections massives de fonds seront sans doute nécessaires pour maintenir les infrastructures à flot», constate Beat Kunz. Ce dernier estime que ce soutien est indispensable en raison des retours sur investissements qui se chiffrent en dizaines, voire en centaines de millions de francs au sein de l’économie locale.

Diversifier les revenus

Les conséquences de cette crise sanitaire précipitent les réformes parfois déjà engagées par les acteurs. Au niveau des recettes, l’objectif est de trouver un modèle d’affaires qui vise à occuper une partie des surfaces avec des activités permanentes. «Nous voulons devenir un lieu de vie tout au long de l’année. La rénovation qui sera à nouveau soumise au vote le 27 septembre devra nous permettre d’atteindre cet objectif. On peut ainsi imaginer l’aménagement d’espaces de coworking et la création d’une pépinière d’entreprises autour des acteurs de l’événementiel», suggère Rémy Crégut, patron de 2m2c.

A Lausanne, le Palais de Beaulieu a fait un pas dans cette direction avec l’arrivée de la Haute Ecole de la santé de La Source et la future installation du Tribunal arbitral du sport, dont les travaux se déroulent conjointement à la rénovation du théâtre. «Nous cherchons à diversifier nos revenus pour asseoir la rentabilité de notre infrastructure. A l’avenir, avec des manifestations d’envergure moins importante que celles organisées jusqu’à maintenant, nous sommes bien placés pour répondre aux besoins de notre clientèle, notamment en raison de notre situation privilégiée au centre d’une ville», souligne son directeur Nicolas Gigandet.

Du côté des charges, Beat Kunz considère que les centres de congrès et d’exposition doivent externaliser davantage d’activités afin de réduire leurs coûts de fonctionnement: «Je pense en particulier aux fonctions liées au marketing, à la vente, à la restauration et pourquoi pas aux ressources humaines et à une partie de la technique.»

Une nouvelle dynamique

La fin des grandes foires dans différentes branches comme l’automobile et l’horlogerie entraînera une profonde mutation des typologies d’événements. «Certains seront organisés sur une durée plus longue afin d’accueillir moins de visiteurs en même temps. D’autres sur une durée plus courte, mais avec une thématique plus ciblée. Les manifestations hybrides avec une participation à la fois en présentiel et en mode virtuel entreront dans une nouvelle dynamique. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il va s’accélérer», observe Claude Membrez, le patron de Palexpo. Un avis que nuance Christophe Leyvraz, head of client experience du STCC: «Selon les indications fournies par notre clientèle, celle-ci opterait plutôt pour le tout virtuel ou le tout présentiel.»

Tous les acteurs s’accordent cependant pour reconnaître que le besoin de rencontres restera toujours indispensable.


Les chiffres d’affaires chutent

Janvier-août 2020 par rapport à la même période de 2019

(Crédits: Christian Brun)

Forum Fribourg

Granges-Paccot

-75%

(Crédits: Christian Brun)

Beaulieu

Lausanne 

-75%*

(Crédits: Christian Brun)

Palexpo

Grand-Saconnex

-65%

(Crédits: Christian Brun)

2m2c

Montreux

-65%

(Crédits: Christian Brun)

SwissTech Convention Center

Ecublens

-50%


Une perte record pour Palexpo en 2020

Claude Membrez, directeur général du Centre d’exposition et de congrès de Genève, s’attend à un déficit de plusieurs dizaines de millions de francs.

«Le Salon de l’auto représente près de 30% de notre chiffre d’affaires annuel» Claude Membrez (Crédits: Faustino)

Quelles sont les conséquences du Covid 19 pour Palexpo?

Nous avons dû cesser nos activités le 28 février 2020. Sur la centaine de manifestations prévues pour cette année, nous avons dû en annuler près de 75%. Et ce n’est probablement pas terminé. Par rapport à 2019, notre chiffre d’affaires chutera environ du même pourcentage. Alors que nous tentons de planifier les événements pour 2021, 2022 et 2023, l’incertitude est totale. Nous ne savons pas à quelle date nous pourrons recommencer à accueillir nos événements.

Les emplois sont-ils menacés?

Notre objectif est de maintenir l’emploi (environ 200 personnes en équivalents pleins-temps en 2019, ndlr) de façon à disposer de toutes les forces vives pour redémarrer notre activité. La réduction d’horaire de travail qui touche la quasi-totalité de notre effectif permet de nous adapter à la situation. En raison des compétences particulières que nécessite l’organisation d’événements, il est essentiel de pouvoir garder nos collaboratrices et collaborateurs.

A combien estimez-vous la perte nette pour cette année?

Elle sera très importante, d’une ampleur jamais enregistrée par Palexpo depuis sa création en société anonyme en 2008.

C’est-à-dire?

Plusieurs dizaines de millions.

Comment parvenez-vous à faire face à cette situation?

Nos finances sont saines. Au cours des dix dernières années, nous avons pu constituer des réserves et réaliser de gros amortissements comptables. Nous bénéficions également d’un prêt Covid de la Confédération. Nous pouvons donc assurer la liquidité de l’entreprise encore quelques mois.

La survie de Palexpo est-elle menacée si la crise devait persister en 2021?

La situation est déjà catastrophique pour cette année. Je vous laisse imaginer ce qui se passerait l’an prochain si la situation ne s’améliorait pas.

Dans ce cas, une augmentation de capital sera-t-elle nécessaire?

Il est trop tôt pour se prononcer. Le cas échéant, ce sera aux actionnaires (le canton de Genève détient 80% du capital, ndlr) d’en décider. L’enjeu ne concerne pas seulement Palexpo, mais il touche toute l’économie locale. Soutenir Palexpo, c’est sauvegarder les intérêts de toute une région. Les retombées des événements que nous organisons sont estimées à hauteur d’environ 600 millions de francs par an. Le rôle du secteur événementiel n’est pas pris à sa juste dimension par les organismes de promotion du tourisme.

Comment jugez-vous la décision d’annuler l’édition 2021 du Salon de l’auto?

La décision prise par son organisateur – la fondation Comité permanent du Salon international de l’automobile – constitue une erreur. La tenue d’une édition en 2021 est indispensable. Sinon, il est probable que cette manifestation n’existera plus.

Pour Palexpo, ce serait une perte importante…

Tous les centres de congrès et d’exposition ont été construits pour abriter un événement préexistant. A Montreux vraisemblablement pour le festival de jazz. A Lausanne pour le Comptoir Suisse. A Fribourg et Martigny pour accueillir les foires régionales. A Genève, le Palais des expositions puis Palexpo pour le Salon de l’auto. Cette manifestation représente près de 30% de notre chiffre d’affaires annuel qui a atteint 95 millions en 2019. Autant dire qu’elle joue un rôle capital. La taille de Palexpo – 100 000 m2 – a été définie pour accueillir cet événement puis agrandie. L’entretien d’une telle surface coûte cher, car elle n’est pas occupée en permanence. Personne n’organise des événements en juillet-août ou durant les vacances scolaires.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

Du même auteur:

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