Bilan

Les casinos suisses contre-attaquent

De nouvelles offres en ligne cherchent à récupérer une partie des 250 millions qui étaient dépensés chaque année sur des sites étrangers. Une manne bienvenue car le secteur connaît une érosion marquée depuis les années 2000.

Joan Plancade avec la collaboration de Rebecca Garcia, Julie Müller et Matthieu Hoffstetter.

  • Tous les casinos romands ont accusé un recul du produit brut du jeu en 2019.

    Crédits: maxx-studio/shutterstock
  • Le Casino du Lac à Meyrin (GE) a enregistré une baisse de fréquentation de 30% dès sa réouverture en juin.

    Crédits: Dr

Au Casino du Lac à Meyrin, nul besoin de se rendre sur place pour pouvoir parier aux machines à sous, à la roulette ou au blackjack. Une simple inscription à «Pasino.ch» - le nom de l’offre en ligne est un clin d’œil à la maison mère Partouche - donne notamment accès, depuis un ordinateur, une tablette ou un smartphone, à une vingtaine de tables en direct face à un croupier. Meyrin est le cinquième casino suisse sur 21 et premier romand à obtenir une concession pour l’exploitation des jeux en ligne depuis l’entrée en vigueur en janvier 2019 de la nouvelle loi sur les jeux d’argent. Faisant suite au plébiscite populaire de 2018 (72,9% de oui en votation), «la nouvelle législation» interdit désormais l’exploitation des jeux de casinos par des sites étrangers sur territoire suisse et en confie l’exclusivité aux casinos terrestres du pays. Pour ce faire, une concession doit être accordée sur dossier au cas par cas par la Commission fédérale des maisons de jeu. 

Rentabilité à démontrer

L’enjeu est de taille, avec une manneévaluée par le cabinet PWC à 250 millions annuels dépensés chaque année par les Suisses sur les sites étrangers. Principal défi: un coût élevé et d’importants obstacles régulatoires pour la mise en œuvre des plateformes et l’obtention de la concession. A Meyrin, le directeur Fabrizio Barozzi a finalement reçu le sésame en avril 2020, six mois après l’envoi du dossier. Il décrit un processus long et complexe: «Après avoir obtenu la décision de principe des actionnaires, il a fallu trouver le prestataire technique et négocier avec les fournisseurs de jeu. La certification ISO 27001 qui garantit la sécurité de l’information est requise, la plateforme doit être testée puis homologuée par des experts accrédités, qui vérifie la compliance avec la régulation suisse.» Le casino a débauché chez Pokerstars des spécialistes du jeu en ligne et emploie au total 15 personnes à plein temps.

Parcours similaire pour Swiss Casinos, regroupant notamment Zurich, Schaffhouse et Saint-Gall, qui a lancé l’une des premières offres en ligne suisses à l’été 2019. Développée par le leader Playtech, la plateforme swisscasinos.ch emploie 28 équivalents plein-temps incluant croupiers dédiés, un support 24 h/24 pour les questions techniques et le soutien des joueurs face au risque du jeu excessif. Du côté de Lucerne - qui propose avec mycasino.ch l’offre la plus étoffée du pays avec plus de 340 jeux en ligne - on parle d’un investissement de base «à 7 chiffres», auquel s’ajoutent d’importants frais d’exploitation.

Quelle rentabilité espérer de structures aussi lourdes? Selon Marc Friedrich, directeur de la Fédération suisse des casinos, le pari reste risqué: «On n’a aucune certitude aujourd’hui d’atteindre une rentabilité à long terme. Il faut notamment déterminer dans quelle mesure les joueurs en ligne constituent une population distincte des joueurs en physique.» Sur ce point, les intéressés restent confiants. Fabrizio Barrozi à Meyrin estime qu’«il y a relativement peu de chevauchement des deux populations», un sentiment confirmé à Lucerne. Reste toutefois à parvenir au seuil de rentabilité, une question à laquelle Marc Baumann, directeur de Swiss Casinos, répond avec transparence: «En quatre mois d’ouverture en 2019, nous avons réalisé 6,4 millions de francs de produits du jeu, ce qui constitue un début encourageant. Sachant que la moitié est reversée à l’AVS, il faudrait 25 millions de produit annuel pour commencer à enregistrer un bénéfice. L’offre en ligne ne constituera certainement pas la poule aux œufs d’or, mais on peut espérer à terme une rentabilité raisonnable.»

Plusieurs facteurs de repli

Pour soutenir la démarche, la Commission fédérale des maisons de jeu veille au grain. 217 sites étrangers opérant illégalement en Suisse ont été fermés depuis un an. Malgré les difficultés à proposer une alternative aux sites de poker en ligne, 150 millions sur les 250 millions qui partaient chaque année à l’étranger pourraient être récupérés.

Il n’est pas certain toutefois que l’opportunité suffise à contenir l’érosion du produit brut du jeu accusée par les casinos terrestres suisses. Ce dernier est passé de 1 milliard de francs lors de l’âge d’or atteint en 2007 à moins de 700 millions en 2017 (voir infographie). Depuis quelques années, une stabilisation est constatée, avec même un rebond de 5,5% observé en 2019, qui reste toutefois largement en trompe-l’œil selon Marc Baumann: «Sur les 39 millions de produits supplémentaires, près de 30 millions sont réalisés par les casinos tessinois de Mendrisio et Lugano en raison de la fermeture du Casino de Campione, au nord de l’Italie.» Un coup de pouce du destin dont n’ont pas bénéficié les casinos romands, tous en recul en 2019. Et 2020 ne s’annonce pas sous de meilleurs auspices avec la crise du Covid-19. A titre d’exemple, la fermeture de près de trois mois entre mars et juin, suivie d’une baisse de fréquentation de 30% dès la réouverture, pourrait coûter près de 15 millions au Casino de Meyrin.

Selon son directeur Fabrizio Barozzi, les facteurs du repli du secteur depuis plusieurs années sont multiples: «Il y a eu la crise de 2008, puis en 2009 l’interdiction de fumer dans les casinos qui a lourdement pesé. S’est ajouté ensuite l’abandon du taux plancher. Avec Divonne, Annemasse et Saint-Julien, nous sommes 4 casinos dans un rayon de 25 minutes, alors quand du jour au lendemain un joueur français qui donnait 100 euros reçoit 100 francs au lieu de 120 francs, l’impact est perceptible.»

La concurrence frontalière ne favorise pas nécessairement les casinos suisses. Alors que Meyrin réalise 70% de son chiffre avec la clientèle genevoise, Divonne constate le rapport inverse avec 60 à 70% du produit réalisé auprès des joueurs suisses. En particulier la clientèle vaudoise, qui se répartit historiquement entre Divonne et Montreux. Là encore, tandis que Montreux accusait un recul du produit de 10% en 2019, Divonne connaissait une hausse entre 3 et 4%, «conforme aux années précédentes» nous confie-t-on côté français.

Régulation suisse plus stricte

Pour expliquer le différentiel d’attractivité, un responsable du Casino de Divonne met en avant une plus grande souplesse régulatoire dans l’Hexagone: «Certains joueurs suisses recherchent une forme de confidentialité et ne veulent pas croiser leurs voisins ou connaissances. On a aussi l’avantage en France que ni les gains ni les mises ne sont limités, et la loi est moins stricte sur le contrôle de la provenance des fonds. On reste bien sûr actif sur le contrôle de l’addiction mais de façon plus souple, on pose moins de questions.»

A Meyrin, Fabrizio Barozzi confirme: «En plus de l’identité, le personnel est formé à l’observation des mises. Si une carte bancaire est refusée, un responsable vient parler au joueur et lui soumet un questionnaire psychologique. Profession? Salaire? Combien jouez-vous? Des enfants à charge? On a exclu plus de 500 personnes en 2019, mais ce n’est pas le but. L’objectif est de garder les clients sur le long terme.» La même politique est appliquée en ligne, ce que confirme Marc Baumann, directeur de Swiss Casinos: «On contrôle encore mieux les comportements addictifs dans le jeu en ligne, avec des indicateurs plus précis. Le chasing – le fait de jouer compulsivement pour rattraper des pertes avec le risque de s’enfoncer - est plus facilement identifiable.»

La constante augmentation du nombre de Suisses interdits de jeu interroge toutefois sur l’explosion de l’addiction. Alors qu’on en comptait 5000 en 2002, ils étaient 57 000 en 2018, favorisant le tourisme de jeu. Natacha Cattin, d’Addiction Suisse, préfère toutefois parler de perte des joueurs que de produits du jeu. Elle reste dubitative sur le jeu en ligne: «On voit un mouvement des gens en présentiel vers l’online, en direction d’un public plus jeune. Le problème est que ces jeunes ne se rendent pas toujours compte qu’il s’agit réellement de jeu d’argent. Les politiques incitatives posent question, notamment les bonus sans dépôts où il faut parfois jouer 35 fois en un mois pour remplir les conditions.»

Malgré ces réserves, la réglementation suisse reste l’une des plus sévères en comparaison internationale. Outre l’encadrement de la publicité, elle inclut l’obligation de tenir des tables traditionnelles, plus coûteuses, même si une diminution du nombre de croupiers est constatée à l’échelle du pays. Les casinos terrestres tentent de s’adapter pour rebondir. Ainsi, Swiss Casinos mise sur l’événementiel avec l’organisation de «gambling nights» permettant l’initiation dans une ambiance festive. Meyrin favorise le rajeunissement de la clientèle avec le passage des mises minimales de 20 à 10 francs au blackjack et une roulette électronique au ticket d’entrée à deux francs.

Pour Jean-Marie Jordan, directeur de la Commission fédérale des maisons de jeu, la situation est saine et le bilan plutôt positif: «Les casinos suisses ne vont pas si mal que ça. C’est incroyable de constater que Montreux rapporte plus d’argent au groupe Barrière que le Casino de Paris! En France, il y a plus de 200 casinos dont la moitié ne sont pas rentables, alors qu’en Suisse, on voit un bénéfice et il est transparent. L’obligation d’avoir des tables assure un certain standing. Le casino terrestre a un avenir car les joueurs cherchent toujours le contact humain.»


Le poker clandestin, un jeu risqué

Face aux difficultés des casinos suisses en ligne à proposer du poker, les joueurs s’organisent pour contourner la nouvelle législation. Par Joan Plancade

Ils se sont battus contre la nouvelle législation et continuent désormais de se livrer clandestinement à leur passion, faute d’alternative légale. Depuis 2019, les joueurs de poker ne peuvent en effet plus jouer de l’argent en ligne depuis une adresse IP suisse sur les grandes plateformes étrangères telles que PokerStars, 888 ou encore Winamax.

Première parade trouvée, l’utilisation d’un VPN, qui confère à son périphérique une adresse IP étrangère, avec toutefois une difficulté potentielle à rapatrier les gains sur un compte suisse. Un obstacle que contournent certains sites comme Tiger Gaming, qui permet de jouer en cryptomonnaies. Tous les transferts se font via un wallet et une plateforme d’échange de cryptomonnaies en monnaie fiduciaire, évitant un envoi direct de gains depuis un site de poker sur le compte.

Moins technologique et plus convivial, plusieurs groupes WhatsApp ont été constitués notamment à partir de communautés de poker sur Facebook. Une room privée est alors créée sur un grand site type PokerStars mais en argent fictif, ce qui permet aux joueurs suisses de se connecter. Les administrateurs de ces groupes WhatsApp organisent les tournois, encaissent les mises d’inscription par Twint, et renvoient les gains par le même canal. Informatiquement, impossible de constater que de l’argent a été joué. Certaines de ces communautés clandestines comptent plus de 150 inscrits, avec 3 ou 4 tournois par soir, et des inscriptions entre 20 et 50 francs.

Organisateurs pénalement responsables

Qui risque quoi? En premier lieu, les plateformes épinglées par la Commission pour avoir continué d’exercer depuis 2019 ne peuvent pas prétendre à une autorisation pendant cinq ans. Gérald Mouquin, avocat spécialiste mondial du droit du jeu à Lausanne, précise: «Le joueur n’est pas condamnable, le seul risque pour lui est la confiscation des gains, même si derrière un VPN il reste difficilement localisable. Seuls les organisateurs sont pénalement condamnables, qu’une commission soit prise ou non sur les paris. Dans le cadre des groupes WhatsApp créés dans ce but, les gens ne se connaissant pas, une enquête peut déterminer qu’il ne s’agit pas d’une partie entre amis.» Une difficulté toutefois: «Le principe de ces groupes est de grossir par les joueurs qui introduisent des connaissances. S’il y a incitation, le simple joueur peut être considéré comme coauteur ou complice de l’auteur. Mais tout cela reste hyperthéorique et, par la nature même du Net, difficile à faire appliquer.»

Reste que les casinos terrestres peinent à inclure le Texas Hold’em multijoueur dans leur offre en ligne. Faute de bassin de population suffisant pour assurer le remplissage des tables avec seulement des joueurs helvétiques, la législation permet une association avec d’autres pays et un prestataire étranger qui doit être agréé par la Commission fédérale des maisons de jeu. Une difficulté que reconnaît le directeur Jean-Marie Jordan: «En Suisse, il faut trouver des partenaires sérieux, qui acceptent de travailler sous surveillance. Un site comme PokerStars est une nébuleuse de sociétés dont une large part sont domiciliées dans des paradis fiscaux.» A ce jour, Swiss Casinos serait le plus avancé et espère pouvoir proposer une offre en ligne d’ici à la fin de l’été.


«Nous allons créer une vingtaine de postes»

Le Casino Barrière de Montreux devrait très prochainement lancer son propre site de jeux en ligne. son directeur espère atteindre la rentabilité en deux à trois ans. Par Matthieu Hoffstetter

D’ici fin 2020 ou début 2021, le Casino Barrière de Montreux espère ouvrir son portail de jeux en ligne. Pour son directeur Jérôme Colin, ce sera l’aboutissement d’un processus très codifié. Cette nouvelle activité au sein d’une structure distincte emploiera une vingtaine de personnes.

Comment le Casino de Montreux a-t-il traversé ces mois de crise du Covid?

Nous avions souffert en 2019 lors de la Fête des Vignerons à Vevey. Entre janvier et le 13 mars 2020, nous étions sur une croissance de 4%; un rythme inférieur à celui de 2018 mais une croissance quand même. Puis est arrivé le confinement. Nous avons fermé jusqu’en juin. Depuis la réouverture, nous connaissons une fréquentation en baisse de 15% par rapport à 2019, mais le chiffre d’affaires est quasiment équivalent à celui de l’an dernier car la dépense moyenne a augmenté. Cet été, nous avons moins de badauds mais une clientèle d’habitués qui ne vient pas quand la station est saturée. Et la clientèle alémanique a un pouvoir d’achat confortable. Tout ça mis bout à bout, je ne dis pas que nous sommes satisfaits, mais quand je vois la situation globale, je me dis qu’on ne s’en sort pas trop mal.

Quels sont les segments qui fonctionnent le mieux?

Pour la restauration, nous sommes liés à l’afflux dans la station. Ce qu’on ressent moins sur les machines à sous car nous arrivons à activer les 45 000 à 50 000 clients de notre club de fidélité. Au niveau de l’activité jeux, les machines à sous sont en croissance car cela touche une clientèle qui vient naturellement, notamment le week-end, alors que les jeux de table, sur lesquels nous réalisons entre 1 et 1,5 million de francs en moyenne par mois, sont en recul, car il s’agit en partie de clients d’Asie et du Moyen-Orient qui ne sont pas là cet été. Nous avons encore des clients qui sont capables d’engager 30 000 à 40 000 francs par mois, mais actuellement leur nombre est en baisse.

Est-ce que cela vous renforce dans votre volonté d’ouvrir un portail en ligne?

Le marché en ligne ne fait qu’augmenter. De 150 à 200 millions de francs estimés en 2019, on devrait atteindre les 250 millions prochainement. On est sur un trend de 15 à 20 millions sur l’année pour les portails actuellement en ligne. Au bout de deux ans, trois au maximum, l’investissement pourrait être rentable. C’est important car les renouvellements de concessions terrestres ont lieu avant 2025 et il faudra amortir l’investissement d’ici là.

Comment cela se passe-t-il pour un casino comme le vôtre dans ce processus?

En Suisse, le casino doit être en totale autonomie. Dans la loi, les maisons de jeu doivent être totalement indépendantes, financièrement et dans le fonctionnement. C’est valable pour le jeu terrestre comme pour le jeu en ligne. C’est pour cela que notre dossier a pris du temps. Le volet en ligne est une extension de la licence terrestre: il faut exploiter une licence terrestre et avoir un capital de minimum de 7,3 millions de francs pour pouvoir demander une licence pour un portail en ligne. Et ce dernier lui-même doit être indépendant du terrestre. Le seul lien entre les deux entités, c’est moi. Et il faut des personnes spécifiques à l’online dans tous les domaines et activités. Nous allons créer une vingtaine de postes de travail à terme.

Vous attendez-vous à perdre des joueurs du terrestre pour le portail en ligne?

Nous aurons de nouveaux joueurs et aussi du transfert. Un joueur terrestre reste terrestre même si le confinement a favorisé l’online. Mais un joueur terrestre va rejouer en terrestre et va sans doute jouer aussi un peu en ligne. C’est la même logique que pour la loterie, avec les jeux de grattage et en ligne.

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

Du même auteur:

Les sociétés de conseil rivalisent avec l’IMD
Comment la sécurité se déploie aux frontières entre la France et la Suisse

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."