Bilan

Les antidouleurs, ce fléau américain

La Vicodin, le Percodan et l’OxyContin, des analgésiques puissants, sont au cœur d’une épidémie d’opiacés qui fait des ravages outre-Atlantique, avec 72 000 victimes en 2017.

L’Etat de l’Oregon a porté plainte contre la société pharmaceutique qui fabrique l’OxyContin, l’accusant de minimiser les risques de son médicament.

Crédits: Dr

Victoria O. avait appris à vivre avec ses maux de dos depuis la naissance de son fils en 2005. Mais lorsque la jeune Texane a décroché cinq ans plus tard, à l’âge de 22 ans, un emploi de technicienne en pharmacie à San Antonio au Texas, sa vie a basculé. «Je passais mes journées à distribuer des analgésiques sur ordonnance et discutais avec les clients, raconte la jeune femme de 30 ans aujourd’hui. Ils me racontaient
à quel point ces cachets leur permettaient de gérer leurs maux. J’ai décidé d’essayer et j’ai obtenu une ordonnance d’un médecin que l’on m’avait recommandé car il prescrivait facilement des analgésiques.
Il m’a fait une ordonnance pour un traitement d’une semaine avec de la Vicodin.» 

Victoria s’est rapidement retrouvée prise dans un engrenage infernal. A la fin du traitement prescrit par le médecin, la technicienne en pharmacie s’est mise à chercher des moyens de trouver des antidouleurs. «Certains de mes clients ont commencé à me vendre une partie de la dose qui leur était prescrite», poursuit-elle. De deux pilules par jour, elle est passée à trente pilules par jour en trois mois. Elle raconte la fièvre et la transpiration lorsqu’elle n’avait pas sa dose. Elle a alors commencé à voler des analgésiques dans le stock de la pharmacie qui l’employait. «Je travaillais de nuit et devais notamment m’occuper de jeter les médicaments, explique-t-elle. Je faisais en sorte qu’il y ait toujours des analgésiques dans ce que je jetais. Et ensuite je faisais les poubelles pour les récupérer.»

La dépendance aux analgésiques de la classe des opiacés a conduit Victoria à l’héroïne et à une dépendance dont elle s’est retrouvée prisonnière durant huit ans. La grossesse de sa fille Gracie l’a incitée à arrêter l’héroïne quatre fois. «Mais à chaque fois, j’ai rechuté», admet-elle. La vision de son bébé aux soins intensifs après sa naissance en octobre 2016  et souffrant de dépendance à l’héroïne, a convaincu Victoria à demander de l’aide. «J’ai réalisé que ma fille souffrait à cause de moi, glisse-t-elle. Depuis sa naissance, je n’ai pas retouché à l’héroïne.»

Bataille législative

L’histoire de Victoria est courante aux Etats-Unis, où la dépendance aux analgésiques fait des ravages. Selon l’organisation gouvernementale Centers for Disease Control and Prevention, environ 2 millions d’Américains abusent des antidouleurs. Entre 1999 et 2016, plus de 350 000 personnes sont mortes dans le pays d’une dépendance aux opiacés. Et en 2017, cette épidémie a fait 72 000 victimes.

En octobre 2017, l’administration Trump a qualifié la dépendance aux opiacés d’«urgence de santé publique». Un an plus tard, le 24 octobre dernier, Donald Trump a signé un texte de loi voté par le Congrès à la quasi-unanimité et qui doit permettre de combattre l’épidémie d’opiacés. La loi a notamment pour but de soutenir la recherche médicale pour produire des analgésiques qui ne créeraient pas de dépendance.

En août dernier, Donald Trump avait aussi demandé au Département de la justice de porter plainte contre les sociétés pharmaceutiques produisant les analgésiques qui sont accusés d’être à l’origine de l’épidémie d’opiacés. Quelques jours plus tard, Jeff Sessions, ministre américain de la Justice, avait annoncé des poursuites non pas contre ces sociétés pharmaceutiques mais contre des médecins qui prescrivaient des analgésiques et contre des dealers. 

En septembre, l’Etat de l’Oregon a porté plainte contre Purdue Pharma, producteur de l’OxyContin, un des antidouleurs qui suscitent de vives critiques aux Etats-Unis et disponible également en Suisse. «L’Oregon avait déjà poursuivi Pharma en 2007 pour son marketing trompeur de l’OxyContin, qui avait provoqué une hausse alarmante du taux de dépendance», a affirmé Ellen Rosenblaum, procureure générale de l’Etat du nord-ouest des Etats-Unis, lors du dépôt de sa plainte. «Nous ne pouvons ramener à la vie les victimes des opiacés, mais nous pouvons vérifier si Purdue a tenu ses promesses et a changé ses pratiques. La réponse est malheureusement un non assourdissant.»

Mise en garde

En parallèle à son combat contre les opiacés, l’administration Trump pourrait néanmoins accorder une licence d’exploitation à la société AcelRx Pharmaceuticals qui produit le Dsuvia, analgésique qui contient du sufentanil, opiacé cinq à dix fois plus puissant que le fentanyl qui fait des ravages aux Etats-Unis. Le Dsuvia serait administré sous forme de cachet dans un environnement hospitalier.

Raeford Brown, professeur d’anesthésiologie à l’Université du Kentucky, a envoyé le 18 octobre dernier une lettre à la Food and Drug Administration. Le médecin a mis en garde l’organisation qui régule les médicaments aux Etats-Unis contre les effets dévastateurs du sufentanil. «Je prédis que nous allons avoir des cas de détournement, d’abus et de mort dans les mois qui suivront son arrivée sur le marché», écrit-il.

Trop rares succès

Pendant que la bataille législative se poursuit à Washington pour tenter d’endiguer l’épidémie d’opiacés, Victoria continue son combat quotidien contre la dépendance. Dans les semaines qui ont suivi la naissance de sa fille Gracie, elle a pu compter sur le soutien de Mommies. Ce programme, créé par Briseida Courtois au Center for Health Care Services de San Antonio et financé par des fonds publics, vient en aide aux jeunes mamans souffrant de dépendance aux opiacés. 

Pour Briseida Courtois, les Américains doivent changer d’attitude face aux opiacés. «Tant que les autorités et la justice n’accepteront pas que la dépendance aux opiacés est une maladie comme le diabète, par exemple, nous ne pourrons pas avancer, estime-t-elle. Les succès comme le cas de Victoria sont beaucoup trop rares par rapport au nombre d’échecs.»  

Gracie, fille de Victoria, a fêté ses 2 ans le 19 octobre. Sa maman suit méthodiquement son traitement de méthadone aujourd’hui et a commencé à réduire ses doses hebdomadaires. Victoria espère pouvoir s’en passer d’ici à la fin de l’année prochaine. «Je dois continuer à travailler sur ma confiance en moi, conclut-elle. Je ne veux pas prendre le risque de rechuter. J’ai toujours peur de retomber dans le monde de la drogue, car c’est un monde terrible.»  

Jean-Cosme Delaloye

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