Bilan

Les agences de voyages s’écroulent

30% des acteurs du secteur et jusqu’à 3000 emplois pourraient disparaître sans faire de bruit. Les fonds de garantie existants ne seraient pas en mesure d’absorber les faillites à venir.

30% des acteurs du secteur et jusqu’à 3000 emplois pourraient disparaître sans faire de bruit. Les fonds de garantie existants ne seraient pas en mesure d’absorber les faillites à venir.

Crédits: Urs Flueeler/Keystone

L’industrie du voyage est probablement le secteur le plus durement touché par la crise du coronavirus. Les services déjà fournis durant les six mois précédant le confinement de mars ont été réduits à zéro par des milliers d’annulations. «La baisse des ventes a été de 100% de la mi-mars à la mi-juin 2020. Il n’y a pratiquement pas de demande pour l’année 2020, ce qui entraînera une baisse de 90% du chiffre d’affaires sur l’ensemble de l’année», se désole Stéphane Jayet, vice-président
de la Fédération suisse du voyage.

A quoi ressemblera l’avenir pour ce secteur qui a déjà connu une correction marquée il y a une quinzaine d’années avec l’arrivée des sites de réservation en ligne? Alors que le métier d’agent de voyages a dû se réinventer et se spécialiser, la branche traverse aujourd’hui, avec le Covid-19, un nouveau défi de taille.

Les agences de voyages voient difficilement le bout du tunnel. Certaines sont contraintes de fermer. «Elles disparaissent du paysage sur la pointe des pieds, se désole Sonja Laborde, présidente de Travel Professional Association, l’un des trois fonds de garantie de la branche suisse du voyage. Nous avions jusqu’à présent 130 membres affiliés. Une trentaine d’entre eux ont déjà annoncé qu’ils allaient cesser leurs activités d’ici à la fin de l’année. La situation est dramatique. Ces agences étaient saines et n’avaient pas de problèmes de trésorerie. Elles avaient des réserves. Aujourd’hui, elles sont toutes endettées. Si la vague de faillites s’avère trop grande, les fonds de garantie qui assurent les avoirs des clients ne tiendront pas le choc. La branche peut faire faillite jusqu’au bout.»

Ces fermetures de petites agences passent sous les radars. En revanche, des restructurations de plus grandes structures sont régulièrement annoncées, à l’exemple de DER Touristik Suisse, qui supprime près de 140 emplois, d’ESL, qui va réduire de moitié le nombre de succursales, ou d’Hotelplan, voyagiste détenu par Migros, qui a déjà supprimé 170 emplois en Suisse.

Toute l’industrie est touchée

En septembre, la Suisse comptait encore 1300 agences de voyages. La plupart d’entre elles n’emploient que quelques collaborateurs. Leur chiffre d’affaires cumulé est estimé à 6 milliards de francs. En raison de la pandémie, un manque à gagner estimé à 2,9 milliards pourrait être essuyé. Environ 30% des agences vont fermer. Le secteur pourrait perdre jusqu’à 3000 emplois en raison de la crise du coronavirus, apprend-on dans un sondage mené par l’Université de Saint-Gall.

«Si rien n’est fait, on court vers la perte de tous les emplois. Cela représenterait plus de 10  000 à 14  000 personnes», ajoute Sonja Laborde. Un avis partagé par Stéphane Jayet. «Un soutien supplémentaire de la part du gouvernement est indispensable, sinon de nombreuses PME ne survivront pas. Et cela coûtera plus de 100 millions de francs en un an seulement à l’Etat. Les fonds de garantie existants ne sont pas en mesure d’absorber entre 25 et 30% des faillites d’agences de voyages», avertit-il.

Contrairement à d’autres secteurs, notamment la restauration ou l’événementiel, la branche du voyage a été doublement frappée. Elle a été confrontée à une absence de recettes, mais également à des coûts supplémentaires pour le rapatriement des voyageurs et la gestion des annulations et des remboursements. Les agences ont dû reverser l’intégralité des voyages à leurs clients en raison de la loi suisse sur les voyages à forfait. En revanche, «les compagnies aériennes tardent à rembourser les billets payés à l’avance. Certains prestataires de services étrangers refusent de rembourser ou sont insolvables», constate Stéphane Jayet.

Les répercussions touchent l’ensemble de l’industrie. «Je ne génère plus de revenus», se désole Luca Marcou qui propose, via 2L.Comm, un service B2B (business to business) pour les agences de voyages ainsi qu’un site B2C (business to consumer) de voyages en ligne. «Les agences de voyages ne renouvellent pas leur abonnement ou ont de la peine à régler nos factures. Je n’ai plus de salaire depuis le mois de juin. Je vis sur mes réserves. En revanche, en tant que patron, je dois continuer à payer mes charges. Je cotise au chômage depuis des dizaines d’années, mais je n’ai pas droit aux indemnités, étant indépendant, c’est la loi…»

Lueur d’espoir

La faîtière ainsi que les groupements d’agences de voyages ont pressé le gouvernement, demandant que les APG (allocations pour perte de gain) soient accordées aux patrons d’agences de voyages et que la branche bénéficie du statut de cas de rigueur, afin d’obtenir une aide de la Confédération. «Les prêts Covid-19 sont une solution. Toutefois, les agences ont beaucoup de réticences à les contracter par peur de ne pas pouvoir les rembourser», estime Luca Marcou, qui n’a pas touché d’APG durant l’été.

Dans ce climat morose, l’annonce des autorités fédérales, le 25 septembre dernier, a suscité une lueur d’espoir. Celles-ci ont placé les agences de voyages comme cas de rigueur. Patrons et dirigeants d’entreprises devraient donc percevoir des APG à compter du 17 septembre. «Comme les agences de voyages n’ont plus touché d’allocation depuis le 31 mai, nous espérons que cette reprise d’allocation sera rétroactive depuis le 1er juin», avance Luca Marcou.

«Nous sommes soulagés d’avoir enfin été pris en considération, même si je pense qu’il faudra que cette mesure soit accompagnée d’une aide supplémentaire, tout particulièrement envers les petites PME qui arrivent gentiment au bout de leurs réserves et se trouvent dans une situation extrêmement difficile», note, pour sa part, Sandra Poget, de l’agence lausannoise L’Atelier du Voyage.

Bloch Ghislaine NB
Ghislaine Bloch

Journaliste

Lui écrire

Ghislaine Bloch a découvert le monde de la vidéo et du reportage dès son adolescence. Après l'obtention d'un master à la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, elle démarre sa carrière à L'Agefi où elle effectue son stage de journaliste. Puis elle rejoint le quotidien Le Temps en 2004 où elle se spécialise dans les sujets liés aux start-up, à l'innovation, aux PME et à la technologie. Des thématiques qu'elle continue de traiter chez Bilan depuis 2019.

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