Bilan

L’Empire du Soleil levant s’ouvre enfin

Célébrant un nouvel empereur et préparant les Jeux olympiques de 2020, le Japon tourne la page du repli, tandis que la société se modernise. Des opportunités pour les Suisses.

Lors de la Gay pride à Tokyo, en avril dernier.

Crédits: Takashi Aoyama/Getty Images

Dernier dimanche d’avril à Tokyo. A 14 h précises, le cortège de la Gay pride s’ébranle dans une colonne formée par quelque 200 000 personnes venues de tout le Japon. L’effervescence et la bonne humeur n’excluent pas la discipline. De souriants vigiles habillés aux couleurs de l’arc-en-ciel sont chargés de maintenir le défilé en rangs de quatre. Nombre de groupes portent des T-shirts aux noms d’entreprises (Google, Hilton) soucieuses d’être estampillées «LGBT friendly». Cette année, l’événement a été sponsorisé par le nombre record de 278 compagnies. «La plupart des firmes d’ici participent au mouvement», explique une jeune femme de chez Sony. Tout au long du parcours, de petits enfants aux anges agitent des drapeaux aux couleurs de l’événement. 

Que l’on est loin du cliché d’un Japon conservateur, replié sur lui-même et hostile aux étrangers. Certes les «salarymen» en complets noirs continuent à sombrer dans le sommeil par grappes dans le métro, après 16 heures de labeur. Quantité de mondes coexistent ici tout en s’ignorant. Et force est de constater que la société se transforme. L’Empire du Soleil levant se trouve à un moment charnière de son évolution. 

Jeux olympiques de Tokyo en 2020 et Coupe du monde de rugby cet automne: le Japon s’apprête à accueillir un afflux de visiteurs du monde entier. Les autorités s’y préparent fébrilement en déployant des traductions anglaises des panneaux dans Tokyo. Le tourisme est aussi en plein essor: le pays a l’ambition d’accueillir 40 millions de visiteurs en 2020. Première historique, le gouvernement propose depuis le 1er avril de nouveaux titres de séjour qui, pour l’heure, ne s’adressent qu’à des travailleurs peu qualifiés destinés à prendre soin d’une population vieillissante. Contrainte à l’ouverture par le déclin démographique, la société nippone s’apprête ainsi à accueillir de la main-d’œuvre étrangère dans les secteurs désertés par les Japonais. 

Terre de paradoxes

Pour la presse japonaise, un cap symbolique positif a été franchi avec l’intronisation, le 1er mai dernier, du nouvel empereur Naruhito. Un homme moderne qui a vécu à l’étranger et «fait sa lessive lui-même». Les trente ans de règne de son père, l’empereur Akihito, ont quant à eux été marqués par une interminable crise économique et des catastrophes naturelles (tremblement de terre de Kobe, tsunami à Fukushima). En dépit de son retrait de la scène internationale, le Japon s’affirme toujours troisième puissance économique mondiale (derrière les Etats-Unis et la Chine). Le PIB a connu ces cinq dernières années sa plus forte croissance en trois décennies. Selon Nicolas Duperrier, chez Columbia Threadneedle Investments, les investisseurs mondiaux sous-estiment les qualités du pays car l’amélioration des fondamentaux passe inaperçue. L’analyste écrit dans une étude:
«La rentabilité des entreprises a atteint un sommet inédit au Japon. Or, le marché reste au plancher alors que les ratios cours/bénéfices n’ont jamais été aussi intéressants.»

«Le Japon est un paradoxe. D’un côté, le pays est à la pointe mondiale de la technologie avec des compagnies comme Nintendo ou Softbank. De l’autre, l’idée de toute réforme fait horreur aux décideurs», constate Jordyn Wolff, étudiante américaine en économie à Tokyo. Au niveau des échanges, le Japon s’avère en effet incontournable dans le secteur technologique et se classe premier fournisseur mondial de robots industriels. C’est aussi un centre financier de premier ordre. Représentant d’un producteur de logiciels scandinaves, un expatrié français plaisante: «Dans le microcosme des étrangers, on dit que Singapour et l’Asie du Sud-Est, c’est «l’expatriation pour les nuls». Pour gagner le respect, il faut avoir réussi l’épreuve d’une mission en Inde ou au Japon.»

Des progrès réels

Tokyo héberge une antenne du réseau d’incubation d’entreprises Impact Hub, également représenté à Genève et à Lausanne. Cofondateur, Shingo Potier de la Morandière, témoigne: «Le Japon pratique un mode de changement complètement différent de ce qu’il est en Occident. Ici, nous sommes sur un grand et lent navire qui ne cesse cependant de se métamorphoser. Je travaille dans la gestion des ressources au niveau régional et je constate de réels progrès en matière de démocratisation des décisions et d’innovation.» 

Chercheur en climatologie à l’Université de Budapest, Masahiro Suzuki ajoute: «Le Japon montre un grand talent dans les «softs skills». L’anime, le manga, la cuisine japonaise ou encore le minimalisme de rigueur chez Uniqlo et Muji rendent le Japon populaire partout dans le monde.» On trouve chez les millennials un profil tout à fait nouveau. «La jeune génération a des priorités différentes de celles des aînés. Par rapport à nos parents, nous nous montrons plus ouverts et flexibles parce que nous avons été exposés à des cultures diverses, en vertu de la mondialisation. Le vieillissement de la population nous inquiète», souligne ce jeune scientifique.

Les défis liés aux problèmes démographiques à relever sont en effet de taille: en finir avec l’emploi à vie, réinvestir la province et décongestionner Tokyo, s’ouvrir au reste du monde. La population semble marcher à reculons vers une révolution que chacun sait nécessaire. Georges Baumgartner, mythique correspondant de la Radio-Télévision Suisse romande, glisse: «Il ne faut pas oublier que les Japonais sont des insulaires.»  


(Crédits: Takashi Aoyama/Getty Images)

Des échanges importants

Economie Au regard de sa petite taille, la Suisse tient un rôle étonnamment important dans les échanges commerciaux, tout en bénéficiant d’une excellente image. Le Japon est le sixième marché d’exportation de la Suisse, qui se profile comme le quatrième investisseur étranger derrière les Etats-Unis, la France et Singapour. Des industries de pointe (pharmacie, machines, horlogerie) constituent les biens d’importation privilégiés dans ce pays. 

En 2009, la Suisse a conclu avec le Japon le premier accord de libre-échange global signé avec un Etat européen. Un peu plus de 2000 Suisses sont enregistrés au Japon, indique l’ambassade suisse à Tokyo.

«La relation entre Actelion et le Japon a débuté par une alliance scientifique.» Fondateur des biotechs Actelion (vendue à Johnson & Johnson pour 30 milliards de dollars en 2017) et Idorsia, Jean-Paul Clozel doit une partie importante de son succès au Japon. Invité par la Chambre de commerce Suisse-Japon, il relatait ses expériences à la mi-mai à Zurich. «Nous étions en train d’étudier une toxine quand nous avons découvert un article japonais sur le même sujet qui attestait de l’avance de l’autre équipe.» Les chercheurs suisses cherchent à nouer un partenariat. Très vite, il apparaît qu’ouvrir une filiale au Japon constitue un enjeu stratégique. «Nous avons rencontré un entrepreneur local qui pouvait prendre la tête de cette opération. Une tâche irréalisable pour un étranger. Bien sûr, il travaillait à la japonaise en installant par exemple la hiérarchie la plus verticale possible.»

«J’ai fait toutes les erreurs possibles, dit en riant ce médecin de formation. Il ne faut jamais faire perdre la face à votre interlocuteur, sinon il ne répondra pas à votre question. Si vous vous inquiétez d’un retard, demandez plutôt s’il faudrait engager du personnel supplémentaire.» L’entrepreneur ne tarit pas d’éloges sur les qualités des collaborateurs. «Ce sont de très grands travailleurs, loyaux et dédiés à leur mission.» La langue constitue cependant un gros écueil car très peu de Japonais parlent anglais. «Il faut beaucoup de temps pour vous faire accepter. Mais une fois que vous l’êtes, c’est le meilleur pays du monde.»

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan et community manager pour le site bilan.ch, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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