Bilan

L’EHL réinvente sa stratégie de réseau

Avec la plateforme EHL Alliance, L’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL) veut repenser globalement son approche du travail en réseau. Enseignants, étudiants, alumni et entreprises partenaires densifient leurs liens et les apprentissages réciproques.

Paola Dailly, étudiante à l'EHL, est devenue ambassadrice du Yacht Club de Monaco dans le cadre du programme EHL Alliance: une des multiples possibilités offertes aux membres de la plateforme de réseautage.

Crédits: DR

Si la pandémie de Covid-19 a (momentanément) redonné de la vigueur aux frontières nationales, le XXIe siècle et les outils digitaux ont davantage tendance à réduire les séparations, casser les silos, abolir les logiques compartimentées. Une tendance d’autant plus explorée dans le secteur de l’hospitalité, qui n’a pas attendu le nouveau millénaire pour conquérir des secteurs bien plus diversifiés que la seule hôtellerie. Au-delà des débouchés professionnels des élèves se posait dès lors la question des réseaux et des partenariats. «En 2019, notre CEO Michel Rochat a voulu réfléchir sur une nouvelle manière de construire des partenariats et réorienter les relations avec différents écosystèmes (alumni, enseignants, étudiants, partenaires)», explique Valérie De Corte, responsable du programme EHL Alliance au sein de l’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL). Et c’est ainsi que l’Hôtel de ville de Lausanne a accueilli le lancement officiel de ce programme en décembre 2019.

Valérie De Corte. (DR)
Valérie De Corte. (DR)

«L’EHL Alliance est une vitrine pour casser les croyances et montrer qu’on peut faire cohabiter startups, multinationales, entreprises familiales au sein d’une plateforme qui implique l’école elle-même, ses étudiants actuels mais aussi la grande famille des alumni. L’objectif prioritaire, c’est de donner les meilleures cartes à nos étudiants», précise Valérie De Corte. Plus question de gérer d’un côté les élèves, d’un autre les anciens, et d’un autre encore les entreprises partenaires. A l’aube de la décennie 2020, il s’agit de favoriser les synergies transversales.

Le coronavirus dope l'agilité

Toutefois, trois mois après ce passage sur les fonts baptismaux lausannois, le coronavirus grippe le monde entier et bouleverse l’économie planétaire. L’EHL, avec son recrutement à l’échelle du globe et ses réseaux tout aussi vastes, n’est pas épargnée. Il faut alors s’adapter: les rencontres physiques, les voyages, les conférences et séminaires, et même les stages: tout est rendu plus difficile voire impossible pour de longs mois. La nouvelle plateforme, à peine née, est-elle déjà condamnée à être gelée jusqu’à la fin de la pandémie? Pour Valérie De Corte et son équipe, c’est inconcevable: il faut s’adapter. Et l’ensemble des parties prenantes la suit dans cette direction: l’EHL Alliance était à inventer? Il faut la réinventer et l’adapter aux circonstances. D’autres auraient pu remettre aux calendes grecques le développement de ce programme, mais ses initiants estiment au contraire qu’il s’agit d’une opportunité pour prouver son agilité.

Tout au long de l’année 2020, loin d’entrer en hibernation, l’EHL Alliance va au contraire se structurer, se développer, impliquer toujours davantage d’acteurs dans toutes les directions, et se concrétiser par-delà les contraintes sanitaires, réglementaires et économiques. Un an après le baptême lausannois, les membres fondateurs sont rejoints par d’autres maisons prestigieuses: aux Valmont, Questex, Swiss, Migros ou encore Champagnes Laurent Perrier présents dès l’origine s’ajoutent Valrhona, Hotel Partner, l’Office des vins vaudois ou encore Chopard.

Karl-Friedrich Scheufele. (© Anoush Abrar)
Karl-Friedrich Scheufele. (© Anoush Abrar)

Co-président de la célèbre maison de joaillerie et d’horlogerie, Karl-Friedrich Scheufele replace son intégration au programme dans un historique plus ancien: «Avant même d’avoir conclu notre adhésion au programme, nous avions accueilli de longue date des étudiants pour leurs stages dans notre entreprise. Le résultat et leur regard ont toujours été pour nous très révélateurs. L’échange de points de vue, ce que nous pouvons apporter de notre domaine, ainsi que ce que nous pouvons en retirer, nous ont motivés à entrer dans cette alliance». Et la célèbre maison agit ainsi comme l’ensemble des autres partenaires: tous sont des entreprises qui accueillent de longue date stagiaires et diplômés de l’EHL pour renforcer leurs équipes. Certaines de ces sociétés sont même dirigées par d’anciens élèves. Ainsi, Christian Clerc est le président de Four Seasons: «On pourrait se contenter d’avoir une marque avec une belle réputation. Mais aujourd’hui nous avons tous la responsabilité d’entretenir une relation avec les générations futures, qu’elles viennent ou non chez nous pour y consommer ou travailler. Nous avons des choses à transmettre. Je suis le résultat des rencontres que j’ai faites et des gens qui m’ont aidé. Je ne crois pas au self-made-man. Nous sommes tous le résultat des supports que nous avons reçus. Et il est crucial de continuer à investir dans le secteur hôtelier et académique en particulier pour prolonger cette transmission».

Des étudiants ambassadeurs

Concrètement, l’EHL Alliance propose à l’ensemble des parties prenantes un grand nombre d’opportunités: séminaires, tables rondes, conférences, publications et mises en relation. Car la plateforme se veut avant tout un lieu de contact et de partage. Et l’une des facettes de ce partage réside dans le programme des “étudiants ambassadeurs”: sur la base du volontariat, les marques choisissent des ambassadeurs au sein des étudiants, leur ouvrent leurs portes, leurs réseaux et leurs savoir-faire et leur permettent de devenir leurs hérauts au sein de l’école.

Christian Clerc. (DR)
Christian Clerc. (DR)

Avec son réseau de 118 établissements tout autour du monde, Four Seasons a choisi d’avoir recours à trois ambassadeurs, un par région (Asie-Pacifique, EMEA et Amériques): «Nous avons eu plus de 100 candidatures pour ces trois postes. Nous avons mené des entretiens. L’essentiel était d’avoir des personnes qui partagent des valeurs d’éthique, d’intégrité, des gens ayant fait des stages chez nous (pour pouvoir en parler) et des talents d’avenir, appliqués, sérieux, et motivés», précise Christian Clerc. Pour certaines entreprises, au-delà de porter l’image de la marque au sein de l’écosystème EHL, l’étudiant-ambassadeur doit être force de proposition. C’est ainsi que le conçoit Karl-Friedrich Scheufele: «Nous nous attendons à ce qu’un étudiant ambassadeur s’implique en nous indiquant ce que nous pouvons améliorer. On ne s’attend pas à ce qu’il soit uniquement un porte-drapeau Chopard. Nous aimerions des idées, des critiques constructives, par rapport à ses cours, son vécu à l’EHL, et les dernières nouvelles dans ce domaine, car c’est un domaine qui innove et produit de jeunes entrepreneurs». Une attente d’autant plus légitime que le CEO de Chopard connaît les talents de cette jeune génération, son fils étant en phase finale de son cursus au sein de l’EHL. Ce qui a conféré au dirigeant un regard encore plus affûté sur ces formations: «J’ai pu constater de très près à quel point l’enseignement est qualitatif et très réaliste. Nous sommes toujours dans le vif du sujet quand il s’agit de l’excellence dans le service».

Paola Dailly. (DR)
Paola Dailly. (DR)

Parmi les ambassadeurs-drices, Paola Dailly est à un an de la fin de son cursus. Depuis quelques mois, elle représente le Yacht Club de Monaco dans le cadre du programme. Si elle avait déjà effectué un stage au sein de l’institution nautique de la principauté, elle a pu intensifier sa connaissance de celle-ci et s’impliquer davantage. Le YCM lui a confié des missions: «Nous avons pu organiser une journée virtuelle entière pour présenter le YCM, ses services, son prestige, l’exclusivité du club. Nous avons mis sur pied une conférence le matin avec les employés qui présentaient leurs départements, les actions de durabilité du YCM, les services aux membres, les relations publiques, et l’après-midi était centrée sur les étudiants afin d’évoquer les possibilités de stages. En tant qu'ambassadrice, j’aide au recrutement des potentiels candidats pour les stages (NdlR: le YCM accueille 10 stagiaires de l’EHL cette année)».

Guillaume Rossier. (DR)
Guillaume Rossier. (DR)

Si l’idée de compléter sa formation et d’ouvrir le champ des possibles pour le démarrage de sa carrière guide Paola, c’est aussi le cas de Guillaume Rossier. Entré à l’EHL six mois après sa camarade, il est devenu ambassadeur pour Orchid Sports Cars. Et il observe déjà les nombreux avantages de ce rôle: «On sort du contexte académique et de l’école. Savoir tenir des deadlines et être organisé, savoir évoluer dans un contexte professionnel. Sans oublier la découverte de la gestion de projets, savoir pitcher des idées, les défendre, et acquérir une résilience face aux contraintes, comme on l’a vu avec le Covid ces derniers mois». En plus de ces apprentissages, il a su mettre en exergue ses compétences et s’est vu proposer des opportunités pour démarrer sa vie professionnelle au terme de son cursus.

Lorenzo Stoll. (DR)
Lorenzo Stoll. (DR)

Ce volet du programme, comme l’ensemble des actions, n’est cependant pas un passage obligé: pour les responsables de l’EHL Alliance, chacun pioche ce qui peut l’intéresser, les opportunités où il pense avoir des éléments à apporter ou des connaissances à acquérir. C’est ainsi que Swiss a choisi de ne pas encore activer le recours aux étudiants ambassadeurs. En pleine crise du secteur aérien, la compagnie a préféré se focaliser d’abord sur d’autres actions. «Ce qui m’intéresse vraiment, ce sont les plateformes d’échanges. Il y a des case-studies, des retours d’expérience sur comment chacun a traversé la pandémie et on peut apprendre les uns des autres. Nous aimerions nous impliquer et proposer un case-study sur comment une compagnie aérienne a vécu la pandémie et comment on a géré cette situation avec les contraintes», explique Lorenzo Stoll, vice-président et responsable de la Suisse romande chez Swiss. Lui aussi ancien élève de l’EHL, il garde profondément ancré en lui ce passage par le campus lausannois: «Au-delà des matières techniques et des apprentissages, l’EHL m’a donné les outils et la conscience de ce qui est bien pour le client de l’hospitalité. Prendre soin et faire une différence pour les clients, c’est le fil rouge de mon parcours».

Réseautage et intelligence collective

Au-delà de ses acquis, il connaît la force d’un réseau aux compétences élargies: «Quand on a un jeune diplômé qui postule, il y a un certain nombre de valeurs dont on sait qu’il est doté. Sur le campus, il y a une vibration qui nous prend. Une énergie qui tend vers cette quête pour faire les choses bien et faire une différence pour le client. Et ce qui est très étonnant, c’est que les anciens sont partout: ce n’est pas un réseau d’hôteliers, c’est un réseau multiple… Certains travaillent dans les banques, l’industrie aérospatiale,… En partant du même creuset de formation, il y a une sur-multiplication de l’acquis. Si on était tous dans les grandes chaînes hôtelières, on se raconterait la même chose. Dans la diversité qui naît de la même matière enseignée, il y a un potentiel d’intelligence et de savoir collectif colossal».

Une analyse pleinement en phase avec la volonté des initiateurs du projet EHL Alliance: «L’EHL a toujours été pionnière dans de nombreux domaines, dont le réseautage. Nous avons toujours voulu nous réinventer avant d’en avoir besoin, avant d’y être forcés. Et le Covid nous a confortés dans cette décision. Nous partons du principe qu’on ne fait rien tout seuls. Être en phase avec le terrain c’est essentiel. Ces partenaires du réseau sont des relais que nous allons mettre à profit pour nos étudiants, à Lausanne, Passugg, bientôt Singapour et peut-être ailleurs un jour. Nous avons besoin de ces liens pour continuer à faire du bon travail», résume Valérie De Corte. De quoi sortir renforcés de la crise actuelle et voir l’horizon des réseaux de la prestigieuse école lausannoise se dégager encore davantage à long terme.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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