Bilan

L’écosystème blockchain s’est encore renforcé

Les sociétés helvétiques liées à la technologie blockchain se sont consolidées durant la pandémie. Le nombre de collaborateurs dans le secteur a bondi de 20%.

Vincent Pignon, cofondateur de Wecan Group: «Notre pays s’avère capable de rivaliser avec Singapour.»

Crédits: Nicolas Righetti/lundi13

«La Suisse s’impose comme un pôle d’excellence mondiale dans le domaine de la blockchain et des cryptomonnaies. Notre pays s’avère capable de rivaliser avec Singapour. C’est aujourd’hui une évidence. Durant la crise de Covid, l’écosystème helvétique lié à la blockchain s’est notablement renforcé.» Vincent Pignon est le cofondateur de Wecan Group, éditeur de logiciels blockchain. L’évolution récente de la firme est caractéristique de l’accélération des affaires qu’ont connue de nombreuses entreprises de ce domaine pendant la pandémie. L’effectif a doublé depuis 2019, grimpant à 20 personnes. Son logiciel Wecan Comply est la première plateforme mondiale de services compliance basés sur la blockchain et compte maintenant comme clientes les 20 principales banques privées du pays (Pictet, Julius Baer, Lombard Odier, Syz, etc.).

Vincent Pignon décrypte l’essor du secteur: «Les confinements ont été des périodes où la blockchain et les cryptodevises ont attiré beaucoup d’intérêt. L’isolement requis a eu pour effet de doper la numérisation de l’économie et le recours à internet. Certaines devises digitales, comme le bitcoin, ont battu des records et séduit de nouvceaux investisseurs, dont d’importants gérants de fortune. Parallèlement, des cyberattaques ont sensibilisé les grandes entreprises à l’impératif sécuritaire. En tant qu’outil d’une sécurité inviolable, la blockchain s’est popularisée grâce notamment à ses qualités de cryptographie et d’auditabilité.» Egalement coauteur d’un guide* sur les fintechs en Suisse, Vincent Pignon prolonge: «Et puis la technologie numérique progresse. Les protocoles se simplifient, démocratisant ainsi l’accès aux registres. C’est-à-dire à un système monétaire qui permet le stockage sécurisé d’informations et leur échange décentralisé.»

Durant la même période, différentes startups romandes ont réussi d’intéressantes levées de fonds. L’été dernier, la société lausannoise spécialisée dans la garde d’actifs cryptographiques Metaco a obtenu 17 millions de francs auprès d’investisseurs de premier choix (Swisscom, Sicpa, La Poste Suisse, Standard Chartered Bank).

Première plateforme de négoce

Plus spectaculaire encore, au printemps dernier, la société genevoise Taurus a franchi une étape décisive de son développement. La startup a obtenu une autorisation de la Finma, autorité fédérale de surveillance des marchés financiers, faisant d’elle une maison de titres pouvant opérer un système organisé de négociations. Nommée TDX, sa plateforme de négoce en actifs numériques devient ainsi la première place de marché réglementée du monde. TDX permet aux banques, aux émetteurs de titres et aux investisseurs d’échanger des actifs tokénisés. En 2020, la société levait entre 10 et 20 millions auprès d’investisseurs comme Lombard Odier, Arab Bank, le groupe immobilier Investis Group, ainsi que la Fondation Tezos. «Nous récoltons aujourd’hui les fruits des graines que nous avons semées il y a plus de trois ans», commente Lamine Brahimi, cofondateur. Forte d’une quarantaine de collaborateurs, Taurus a pour clients l’ensemble du spectre bancaire, des grandes banques universelles aux courtiers spécialisés dans les cryptos.

«Le pôle d’excellence helvétique bénéficie de la clarification du cadre réglementaire voulu par les autorités fédérales. Avec la Lex Blockchain entrée en vigueur ce printemps, les sociétés du secteur bénéficient d’un environnement très positif. Notre plateforme va permettre aux intéressés d’acquérir des actions de pépites helvétiques en forte croissance telles qu’Audacia ou Alaia», se félicite Lamine Brahimi. Ce cadre favorise en effet l’accès rapide de tout investisseur à l’actionnariat des quelque 600  000 sociétés, dont les actions ne sont encore cotées sur aucune bourse d’échange (lire aussi en page 72).

Cadre réglementaire moteur

Parmi les pionniers de la blockchain, Gian Bochsler est cofondateur du courtier en cryptomonnaies Bity lancé en 2014. Le Neuchâtelois appartient à la catégorie des visionnaires qui se sont intéressés à cette nouveauté il y a une bonne dizaine d’années déjà. Basé à Neuchâtel, Bity est aujourd’hui un pilier helvétique de la scène des cryptodevises avec une quantité de nouveaux projets en cours. Et puis en 2016, Gian Bochsler s’est associé à l’Américain Dominic Williams pour créer Dfinity, un système de stockage de données qui s’appuie sur la force de calcul et la blockchain. Ce système fonctionnant en open source a été baptisé «Internet Computer». Basée à Zurich et Palo Alto (Californie) et comptant 250 collaborateurs, il s’agit d’une licorne qui affiche 17 milliards de dollars de valorisation en cryptodevises, soit une capitalisation boursière avoisinant celle de Credit Suisse.

Niklas Nikolajsen a fondé la société de trading Bitcoin Suisse en 2013 à Zoug. (Christian Beutler)

L’écosystème de la blockchain s’épanouit en Suisse grâce à des autorités régulatrices et politiques qui ont montré beaucoup d’ouverture dès les débuts du secteur, en 2014. Les fondateurs de sociétés pionnières (Tezos, Bitcoin Suisse, Bity) ont effectué un travail de vulgarisation essentiel auprès des décideurs du pays. La Suisse a dès lors accueilli des sociétés d’avant-garde, comme la Fondation Ethereum à Zoug, en 2015, à la base du protocole derrière l’ether, aujourd’hui la deuxième cryptodevise mondiale derrière le bitcoin. Ou encore la Fondation Cardano, troisième cryptomonnaie mondiale au niveau de la capitalisation. Les observateurs relèvent que le mouvement se poursuit avec l’arrivée en Suisse de nouveaux projets internationaux ambitieux, dotés des moyens conséquents.

Surnommée Crypto Valley, la région de Zoug se profile comme l’épicentre de cette scène helvétique. Près de la moitié des quelque 960 compagnies actives dans ce domaine y sont implantées. «Des entreprises disparaissent régulièrement mais le nombre de nouvelles startups dépasse de 30 à 50% celles qui ont fermé», souligne Heinz Tännler, conseiller d’Etat zougois chargé des Finances. Significatif du processus de consolidation, le nombre d’emplois helvétiques du secteur a grimpé d’environ 20% entre 2019 et 2020. L’élu UDC constate: «Ces dernières années, des universités, d’importants projets blockchain, des régulateurs, des experts et des réseaux se sont fédérés dans un écosystème de renommée mondiale. Zoug a joué un rôle de moteur dans ce processus.»

Une Bentley payée en cash

Emblématique success story attachée à la Crypto Valley, la société de trading Bitcoin Suisse a été fondée en 2013 à Zoug par Niklas Nikolajsen. Rapidement devenu milliardaire, l’entrepreneur d’origine danoise est connu pour avoir payé, en 2017, une Bentley en liasses de billets de 200 francs, contre une confortable remise de prix. La pandémie a dopé les affaires de la firme qui a vu en un an passer le nombre de collaborateurs de 60 à 250 sur désormais trois sites: Zoug, Copenhague et le Liechtenstein. En 2020, la firme a engrangé un bénéfice de 24 millions de francs, tandis que la valeur de ses actifs numériques dépassait les 5 milliards de francs.

Le défi actuel, c’est répondre à la pénurie de talents qui sévit dans la blockchain par la mise sur pied de filières adéquates. En plein boom, les sociétés helvétiques du secteur rencontrent des difficultés majeures dans le recrutement. «Il faudrait maintenant que les grandes banques suisses et les compagnies institutionnelles fassent le pas vers les actifs digitaux. Bien sûr, toutes ont des projets. Mais les progrès sont pour l’heure plus rapides chez les banques américaines, pointe Jérôme Bailly, membre du comité de Crypto Valley Association. Il est en train de se construire un début d’autoroute autour de la blockchain. Ce serait dommage que la Suisse reste figée sur une bretelle d’entrée.»

* «La Fintech en Suisse», par Vincent Pignon et Pascal Favrod-Coune, Editions Schulthess, 2021


Acheter des cryptos? Les conseils des pros

Gian Bochsler: «Commencez par investir entre 1 et 5%.» (Jay Louvion)

Prudence, prudence. Même les partisans les plus enthousiastes des cryptos vous préviennent: les devises numériques sont extrêmement volatiles. Il ne faut y investir que des montants dont vous pouvez vous passer si vous les perdez intégralement. Ce qui est loin d’être exclu. Pragmatique, le fondateur de Bity, Gian Bochsler, conseille: «Commencez par investir entre 1 et 5% de votre portefeuille et observez votre capacité à gérer le grand huit émotionnel que provoque l’évolution des cours. En tous les cas, il ne faut pas y consacrer plus de 25% d’un portefeuille. C’est trop risqué. A mon avis, le day trading draine trop d’énergie et tue la créativité. Il vaut mieux identifier un projet avec une bonne équipe solide et un objectif de sortie à cinq ans.»

Le vieil adage boursier ne s’est jamais autant vérifié qu’auprès de ces très volatiles devises numériques: «Acheter au son du canon, vendre au son du clairon.» Lorsque le bitcoin et l’éther battent des records, il ne faut absolument pas acheter car une nouvelle correction n’est sans doute pas loin. Autre dicton cité par Arnaud Masset, analyste chez Swissquote: «Quand votre garagiste vous dit qu’il a investi dans le bitcoin, c’est qu’il est trop tard pour faire de bonnes affaires. C’est le moment de vendre. En revanche, une fois que sa cote s’est effondrée, un achat peut devenir intéressant.» Où en sont les cours actuellement? «Nous sommes à une croisée des chemins, résume Arnaud Masset. Depuis son pic d’avril 2021, le cours du bitcoin a fondu de moitié avant de remonter à 20% de son plus haut. Bien malin celui qui pourrait dire s’il va remonter ou poursuivre sa chute.»
Pour acquérir des cryptomonnaies, il y a bien sûr la banque en ligne Swissquote qui se profile en leader dans ce créneau. En Suisse, Bity et Bitcoin Suisse (ce dernier exige l’investissement d’une importante somme de départ) offrent le même service. Aux Etats-Unis, il y a Coinbase, qui a effectué une entrée en bourse fulgurante ce printemps, Uphold ou encore, parmi tant d’autres, Bitstamp. Les investisseurs qui ont tiré des bénéfices des cryptomonnaies ont souvent fait des placements sur le long terme en pariant sur des projets de devises numériques de qualité. A l’opposé du coup de tête, cette démarche nécessite un travail d’apprentissage personnel non négligeable et le recours à des plateformes de trading très spécialisées, difficiles d’accès au profane, comme Uniswap ou SushiSwap.

Convaincu que la blockchain s’imposera tôt ou tard à large échelle, Jérôme Bailly, membre du comité de Crypto Valley Association, encourage le public à s’initier à la finance décentralisée. «Consacrer un montant minimum à l’achat de quelques cryptodevises. Pour vous familiariser, conservez-les chez vous et non dans une banque. Il vous faudra un porte-monnaie numérique et, surtout, ne pas perdre les codes. C’est un premier pas primordial pour comprendre la puissance de ce système.» Cofondateur de Taurus, Lamine Brahimi précise: «Soyez curieux et surtout ne prenez des décisions d’investissement que sur une base bien informée.» Pour vous documenter, vous pouvez recourir aux explications publiées sur internet, par exemple par Swissquote, Seba ou Arab Bank.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

Du même auteur:

CFF: Comment éviter le scénario catastrophe
L’omerta sur le harcèlement sexuel existe aussi en suisse

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."