Bilan

L’économie mondiale va hiberner

Le retour de la croissance économique est attendu pour 2021, mais tous les pays n’en profiteront pas de la même façon. des revers restent probables. Par Roland Rossier

  • La mise en place des gestes barrières a freiné l’économie. Difficile de prédire quand on retrouvera le niveau d’activité d’avant la pandémie.

    Crédits: LaPresse/Claudio Furlan/Keystone
  • La période des fêtes de fin d’année sera cruciale pour beaucoup de secteurs, du tourisme au commerce de détail.

    Crédits: PHOTO: Lynne Sladky/Keystone

Le virus s’est invité, accroché comme une moule sur son rocher, dans les exercices de prévision économique, les rendant encore plus incertains. La deuxième vague qui secoue cette fin d’année va-t-elle être suivie par une troisième alors que l’hiver commence à peine? Les économistes ont mis leur blouse blanche, tentant tant bien que mal de délivrer leurs pronostics, en sondant dorénavant tant les ultimes chiffres de la pandémie que les avancées des laboratoires sur le front des vaccins.

Pour l’année en cours, le produit intérieur brut (PIB) mondial est promis à une sévère chute. En octobre, le Fonds monétaire international (FMI) l’a fixé à 4,4%, une baisse à peine plus optimiste que celle estimée en juin (-4,9%). Cette prudence est naturellement liée à l’apparition d’une deuxième vague. Submergés, des pays ont rétabli un confinement partiel. La période des fêtes de fin d’année sera cruciale pour des pans entiers de l’économie, de l’hôtellerie-restauration au commerce de détail en passant par les secteurs dont les produits sont traditionnellement placés sous le sapin, à l’exemple de la téléphonie, l’horlogerie ou la parfumerie.

Economiste chez Credit Suisse, Maxime Botteron se montre prudemment optimiste: «A la mi-novembre, les cas étaient en hausse, notamment en Europe et aux Etats-Unis, mais l’ensemble de l’économie mondiale n’était pas touché. Notamment en Asie et en Chine en particulier où le commerce international a repris. Les indicateurs de l’industrie mondiale étaient à des niveaux élevés. Et les frontières restaient relativement ouvertes, contrairement au printemps 2020.»

Malgré la bonne surprise chinoise, la longue ascension de l’économie mondiale vers des niveaux d’activité comparables à ceux d’avant la pandémie demeure exposée à des revers. Pour l’an prochain, le FMI table sur un fort rebond, de 5,2%. Avec des différences notables entre une Chine ou une Inde, qui pourraient renouer avec leurs belles années (croissance respective de 8,2 et 8,8%), et une progression plus modérée des trois moteurs de l’économie mondiale que sont les Etats-Unis (3,1%), le Japon (2,3%) et l’Allemagne (4,2%).

Les experts sont aussi prudents que des Sioux. Car, selon le FMI, les échanges commerciaux devraient se tasser de 20% cette année dans deux grands pays, le Japon et l’Inde. L’impact reste difficile à mesurer pour ces «usines mondiales» que sont devenues de nombreuses nations asiatiques. Or, la machine des exportations et des importations ne démarre pas en appuyant sur un simple bouton. La casse risque d’être importante pour les intermédiaires; des contrats doivent être renégociés; et les conditions de crédit commercial peuvent changer en fonction de l’état de santé des banques.

Questions urgentes

Pour le professeur d’économie et chroniqueur de Bilan Paul Dembinski, «au début de la crise, les prévisionnistes jouaient avec des lettres. Quelle forme prendrait la sortie de crise: V, U, W ou encore L?». Un étrange alphabet dans lequel V signifiait une brutale chute suivie d’une reprise rapide, U, un redémarrage plus lent, W, une alternance de baisses et de rebonds et L, une importante stagnation. «Aujourd’hui, poursuit le professeur, ces scénarios sont dépassés. En Europe, trois questions sont urgentes: l’état des lieux quant aux limites de l’action publique; l’instabilité annoncée du cadre géopolitique; la crise structurelle qui, en plus de la crise climatique, nous pend au nez.» Mais «nous préférons nous voiler la face», se désole Paul Dembinski. Qui poursuit: «L’incertitude a remplacé le risque (probabilisable). Ce contexte limite le sens de la prévision (qui repose toujours sur l’idée d’extrapolation), mais pousse à travailler sur des scénarios.» Encore faut-il que les décideurs retiennent un scénario engageant, par leur choix, leur jugement…

Auteur et professeur de finance, Marc Chesney observe que l’actualité reste occupée par le Covid-19. Selon lui, il s’agit d’événements majeurs, d’ordre non seulement sanitaire mais aussi social, économique et politique. «Cette pandémie marquera fort probablement notre époque d’un sceau indélébile. Ses origines et incidences s’inscrivent pleinement dans la perspective de crise permanente décrite dans mon livre (cf: 3e édition, EPFL Press, 2020).» Pour Marc Chesney, en effet, lorsque la nature n’est pas respectée, elle émet des signaux qu’il s’agit de savoir lire et interpréter. «L’augmentation de la fréquence des pandémies en est un, comme celui du danger que représentent la perte de biodiversité et la déforestation, inhérentes aux dysfonctionnements actuels de l’économie.» Par ailleurs, poursuit-il, la propagation accélérée des pandémies va main dans la main avec la globalisation de l’économie: «Il s’agit donc d’analyser de manière critique ce modèle économique présenté comme allant de soi et en réalité imposé.»

Sur le front états-unien

Et en quoi l’élection de Joe Biden peut-elle peser sur les prévisions économiques liées aux Etats-Unis? Pour Paul Dembinski, le point central sera la taille et le mode opérationnel de la réponse financière, ainsi que leurs décisions en matière d’éventuel confinement, avec ses effets économiques. La question des rapports commerciaux avec la Chine est aussi ouverte, ajoute-t-il, mais peu de changements sont à attendre sur ce front.

Pour Maxime Botteron, du groupe Credit Suisse, «la bonne nouvelle pour la croissance aurait été que ce président puisse s’appuyer sur une majorité démocrate au Congrès. Or, une de ces deux chambres, le Sénat, restera sans doute contrôlée par les Républicains. Un congrès divisé peut empêcher ou freiner l’acceptation de paquets de soutien importants pour l’économie.»

A surveiller

Et quels sont les deux principaux points à surveiller de près dans les mois qui viennent? «Le volume total de la dette mondiale, tant publique que privée, ainsi que celui des produits dérivés, détaille Marc Chesney. Leur démesure reflète le caractère hautement instable d’une finance casino en roue libre et qui domine le monde actuellement.» Par ailleurs, l’évolution du Covid-19 et l’apparition éventuelle de nouvelles pandémies sont à suivre de près. «Comme au niveau international, poursuit cet expert, ce sont, dans le meilleur des cas, les conséquences des pandémies qui sont traitées, et non pas leurs causes, il est malheureusement réaliste de penser que d’autres épidémies vont apparaître.»

Pour sa part, Paul Dembinski cite quatre zones de tension: la solidité interne de l’Union européenne mise à mal par les incartades de la Pologne et de la Hongrie; les tensions dans le Pacifique; le Moyen-Orient et – nouveau front – le Caucase où la Russie vient de pousser de manière discrète ses pions. Il cite aussi l’effort planétaire de solidarité qui devient urgent en matière de gestion des vaccins, sous peine de risquer de provoquer remous et révoltes dans bien des pays.

Quant à Maxime Botteron, il est d’avis que «le rôle des banques centrales va rester primordial l’an prochain pour soutenir l’économie dans un contexte de faible inflation». Pourquoi ? «Parce que ces institutions ont annoncé des programmes de rachats d’actifs financiers, l’injection de liquidités dans les marchés, des prêts aux banques dans des conditions attractives afin qu’elles puissent à leur tour accorder des crédits aux entreprises», détaille-t-il.

Dans tous les cas, l’année 2020 qui s’achève sera marquée d’un signe noir. Ou plutôt d’un «cygne noir», sobriquet donné à une théorie développée par le statisticien libanais Nassim Taleb voulant qu’un événement rare et imprévisible peut avoir des conséquences économiques et sociales monumentales.

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