Bilan

L’efficace stratégie de Donald Trump

Ses tweets sont outranciers et irrationnels. Mais le président des Etats-Unis domine l’espace médiatique et tient ses promesses électorales.

  • Une stratégie du désordre délibérée.

    Crédits: Brendan Smialowski/AFP
  • Barack Obama, le 30 avril 2011, lors du gala des correspondants de presse.

    Crédits: Getty images

Le 30 avril 2011 se tenait la soirée annuelle des correspondants de presse de la Maison-Blanche, dans un grand hôtel de Washington. Des centaines d’invités en smoking et robe longue s’y pressaient, notamment pour se délecter du fameux sketch rituel d’un humoriste moquant le président américain en exercice. Mais cette année-là, on inversa les rôles: c’est le président qui se moqua d’un invité, et férocement, en la personne de Donald Trump.

En humiliant publiquement celui qu’il nomma «Le Donald», Barack Obama faisait revivre, sans doute sans le savoir, l’antique tradition grecque de l’onomasti kômôidein, soit «l’attaque nominative satirique», telle qu’on la pratiquait au détour de certaines pièces de théâtre. Ces insultes nominales, proférées sans préavis par les acteurs envers des notables présents, permettaient de libérer la parole à propos de vérités politiques dérangeantes. Comme l’explique Rossella Saetta Cottone, chargée de recherche au CNRS, on obligeait ainsi les spectateurs visés à «subir la violence du langage comique sans pouvoir rendre la pareille», puisque l’acteur bénéficiait d’une immunité judiciaire, comme aujourd’hui, au titre du libre exercice de la satire, même outrageante.

Toutefois, lors de cette soirée d’avril 2011, ce ne fut pas un acteur qui calomnia Trump, mais bien le président de la première puissance mondiale, conforté par un public acquis d’avance à son art de la moquerie très jazzy. Ce ne fut pas davantage une vérité que le président dévoilait mais son désir de revanche à l’encontre de ceux qui avaient mis en doute la réalité de sa nationalité, dont Trump, puisque telle était l’ossature du sketch présidentiel.

Rétrospectivement, tous les journalistes présents ont bien senti que cette onomasti n’avait pas compté pour rien dans la candidature de Trump. On peut même supposer qu’elle l’a conforté dans son comportement politique en général. Le fait d’émailler d’injures sa parole publique ou de les provoquer envers lui-même ne serait-il pas un moyen de se créer un espace de parole, certes conflictuel, mais maîtrisé? Ce qui est continuellement dénoncé comme des outrances irrationnelles serait alors l’expression d’une stratégie réfléchie.

C’est l’avis de Gilles Vandal, professeur émérite de politique appliquée à l’Université de Sherbrooke (Canada), qui s’affiche comme opposant à Trump. Pour lui, cette stratégie du désordre est bien délibérée: «Loin de sentir un désarroi devant le chaos, il le provoque, avance-t-il. [Car] cette méthode lui permet d’observer comment l’organisation réagit et ainsi d’évaluer les systèmes et les personnes, notamment pour en déceler les points faibles. C’est la raison pour laquelle il multiplie les diatribes et les insultes à une vitesse vertigineuse, outre que cela l’assure constamment d’une vaste couverture médiatique [par laquelle] il domine ainsi le cycle des nouvelles.»

La création d’une atmosphère délétère l’aiderait donc à procéder aux changements promis durant sa campagne en le justifiant dans sa fonction de réformateur d’institutions corrompues. De la même manière qu’il s’est trouvé privé du droit de se défendre ce 30 avril 2011, il piégerait à son tour ses adversaires en exposant comment ils privent le citoyen de sa souveraineté politique et de son droit de regard sur les grands arbitrages économiques, notamment quant aux faramineuses dépenses militaires imposées au budget fédéral.

Sa décision de retirer les troupes américaines de Syrie le démontre. Alors qu’elle soulève un tollé intérieur et mondial pour trahison envers les Kurdes, elle confirme symétriquement qu’il tient ses promesses, en particulier celle «d’en finir avec ces guerres sans fin», qui ont «coûté 7000 milliards de dollars» à ses compatriotes, «alors qu’on ne trouve pas assez d’argent pour construire une simple école dans l’Ohio», comme il le martelait dans son discours de Richfield du 29 mars 2018. C’est d’ailleurs ce même jour, il y a dix-huit mois, qu’il annonçait avoir donné l’ordre de retrait de Syrie, un ordre auquel ses généraux s’opposèrent jusqu’à ce qu’il le réitère ces jours derniers.

Grâce au désaccord ainsi étalé en public, il peut en outre pointer les contradictions de ses opposants qui lui reprochent de livrer les «alliés kurdes» aux djihadistes manœuvrés par les Turcs, alors que ce sont eux qui ont formé, armé et glorifié ces mêmes djihadistes en vue de renverser le régime syrien. Le «New York Times» du 2 août 2017 ne disait rien d’autre en dévoilant l’opération «Timber Sycomore», par laquelle Obama confiait à la CIA la mission de financer et d’encadrer lesdits djihadistes, par milliers. Trump peut en outre imputer à son prédécesseur toute la responsabilité des 400 000 morts que cette guerre a causés «pour rien» selon lui, alors qu’il y met un terme.

Même s’il prend de gros risques à défier ainsi le complexe militaro-industriel, c’est néanmoins son pouvoir constitutionnel de décision qu’il ose affirmer contre une bureaucratie qu’il dépeint comme défendant ses seuls intérêts, au lieu de servir loyalement ceux du peuple américain. Le calcul est simple: tant qu’il réussit à focaliser ses opposants sur ses ruptures, il peut jouer la carte de la légitimité démocratique, poursuivre ses réformes et capitaliser ses quelques succès économiques. Rien d’étonnant donc à ce qu’il ait poussé le clivage jusqu’à provoquer la procédure de destitution tout juste lancée contre lui. Comme servie sur un plateau, elle lui permet d’arguer de la réalité du complot antidémocratique ourdi par l’Etat profond et d’en appeler au peuple: «On se retrouvera dans l’isoloir», ne cesse-t-il de clamer. Reste à voir s’il tiendra jusqu’aux élections.

* Expert en géopolitique

Arnaud Dotézac*

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