Bilan

Le Suisso-libyen qui veut conquérir Tripoli et rapatrier 70 milliards

Basit Igtet, homme d’affaires zurichois et figure de l’insurrection libyenne de 2011, est candidat au poste de premier ministre. Il assure pouvoir rapatrier les 70 milliards sortis par le clan Kadhafi. Rencontre exclusive.

L'hommes d’affaires Basit Igtet est l’une des figures clés de la rébellion libyenne.

Crédits: DR

Son nom, Basit Igtet. Cet entrepreneur suisso-libyen de 43 ans vivant à Zurich est candidat au poste de premier ministre en Libye. Hommes d’affaires, activiste politique aux réseaux d’influence étendus à Washington, il est l’une des figures clés de la rébellion libyenne qui a amené en 2011 le changement de régime à Tripoli. De passage à Genève, ce Zurichois d’adoption qui a bâti sa fortune dans le négoce de pétrole, l’immobilier et les infrastructures, nous a accordé une interview exclusive. 

« Je n’ai pas peur de me lancer dans la politique libyenne, et cela m’indiffère que l’on me juge comme un outsider en Libye, affirme-t-il. Personne ne me connaissait là-bas, mais ceux qui me connaissent à présent me soutiennent. C’est mon pays, et je n'ai eu aucune crainte à me déclarer publiquement candidat au poste de premier ministre à Tripoli. » Dès sa plus tendre enfance, Basit a vu son père Hassan Igtet s’opposer activement à la dictature de Muammar Kadhafi. Des décennies durant, sa famille se bat pour des réformes dans le pays, ce qui lui vaut des années d’exil au Pakistan. Adulte, c’est auprès d’alliés étrangers que Basit cherchera du renfort.

70 milliards gelés

 

En 2010, il crée avec l’homme d’affaires new-yorkais Adam Hock la fondation « Independent Libya », destinée à soutenir la rébellion en Libye, puis il aide directement, à travers un lobbying international intense, le Conseil national de transition, qui incarnera l’insurrection alliée à l’Occident et finira par obtenir le soutien de 14 pays comme l’unique représentant du peuple libyen. En 2010, il contacte aussi des éléments clés du régime Kadhafi et devient leur point de contact avec l’Otan. Fin 2011, Hock est nommé au conseil de la Chambre de commerce américano-libyenne, soutenue par la Chambre de Commerce des Etats-Unis. Puis il est remplacé en 2012 par Sara Bronfman, l’épouse de Basit Igtet, devenue présidente de la Chambre, et qui travaille en étroite collaboration avec la fondation «Independent Libya » de son époux.

Déjà, Basit Igtet dit avoir la garantie que le Parlement libyen a réuni suffisamment de votes pour démettre l’actuel premier ministre, Ali Zeidan. Signe des fortes tensions et des risques sécuritaires élevés qui minent le pays, ce dernier a été kidnappé en octobre dernier, supposément par des groupuscules islamistes contrariés par la capture de leur leader par les forces armées américaines, pour laquelle les rebelles ont blâmé le gouvernement, complice à leurs yeux des Américains.

Aujourd’hui, le Parlement aurait retiré son soutien à Ali Zeidan. Un vote de défiance doit avoir lieu, mais nul ne peut dire quand: « Chaque dimanche, on me dit que ce sera pour le dimanche suivant», soupire Basit Igtet, qui aimerait réformer en profondeur la gouvernance libyenne. Son objectif immédiat : construire une coalition avec des candidats issus du Conseil général national, qui dirige actuellement le pays, et qui a remplacé en juillet 2012 le Conseil national de transition.

A l’époque de la guerre en Libye, un chiffre bouleversant était sorti dans la presse : les quelque 70 milliards de dollars sortis par le clan Kadhafi à l’étranger, et qui sont aujourd’hui gelés dans des banques internationales. En plus de ce montant, quelque 20 milliards ont été détournés, une estimation qui ne cesse d’augmenter.

« Concernant les 70 milliards d’avoirs gelés, je suis en train de dépenser des millions de ma propre poche pour financer les investigations nécessaires pour retrouver et rapatrier ces fonds », assure Basit Igtet. «Nous sommes en négociations. Je suis confiant que la Libye pourra récupérer jusqu’au dernier sou de ces 70 milliards », affirme-t-il. Ce serait bien le premier pays du Moyen-Orient à récupérer ainsi l’intégralité des avoirs sortis du pays.

Basit Igtet développe : « Un fonds souverain pour les générations futures sera créé, un peu sur le modèle norvégien, et ces avoirs y seront transférés, afin qu’ils ne soient pas utilisés à mauvais escient. Ils seront gérés par la communauté internationale en partenariat avec la communauté locale, car celle-ci manque de savoir-faire ».

Un parcours atypique

 

Atypique, Basit Igtet l’est. Ce musulman est marié à Sara Bronfman, la fille d’Edgar Bronfman, le président du Congrès juif mondial décédé en décembre dernier. Emancipé de toutes les barrières idéologiques et culturelles, il se dit « pour le mélange des communautés ».

Son pragmatisme lui a largement réussi dans les affaires. En 2004, iI a fondé Swiss International Management, une entreprise axée sur l’immobilier, l’exploration de gaz et de pétrole, et d’infrastructure, qui travaille avec l’Etat du Qatar. Puis il a créé Swiss Mideast Finance Group, devenu conseiller de Qatari Diar, la puissante entreprise étatique qui investit dans l’immobilier à travers le monde. En 2007, il prend le contrôle de Metrica, société allemande spécialisée dans les activités navales, maritimes et immobilières. En 2011, il fonde Athal Energy, une compagnie libyenne de pétrole et de gaz.

Bien qu’ayant fait partie de la coalition menée par les Etats-Unis, il se revendique comme un candidat indépendant, qui veillera à ce que la Libye ne soit alignée avec aucune grande puissance en particulier : «Les pays les plus importants pour la Libye, ce sont essentiellement nos voisins que sont l’Egypte, l’Algérie et la Tunisie, des pays stratégiques pour leur main-d’œuvre et leur savoir-faire dans des domaines économiques clés. »

Concernant le secteur le plus stratégique pour la Libye, celui du pétrole, Basit Igtet est porteur d’un vaste projet de restructuration : « Il faudra investir entre 70 et 120 milliards de dollars dans ce secteur afin que le pays puisse produire 3 millions de barils par jour, d’ici à 5 à 7 ans. 5% des recettes pétrolières seront distribuées aux citoyens, ce qui équivaudra à 2000 dollars par habitant. » L’idée étant de sécuriser les infrastructures pétrolières pour inspirer confiance aux investisseurs étrangers, ceci en rendant chaque citoyen libyen partie prenante de cette industrie. « Nous avons besoin de l’expertise internationale des compagnies pétrolières étrangères. » Il se dit prêt à travailler avec tous les pays, sans favoritisme aucun : « L’Italie, déjà, importe 27% de son pétrole à la Libye. Elle est donc incontournable. Les Etats-Unis devront gagner leurs contrats, au même titre que tous les autres pays. Nous n’avons pas d’amis ni d’ennemis dans ce domaine », déclare-t-il, en véritable homme d’affaires.

Mais face à la redistribution des cartes géopolitiques actuelle, Basit Igtet croit plus que jamais au maintien dans la suprématie américaine : «Les tensions avec la Russie ne feront que renforcer les Etats-Unis. Une Russie et une Chine aux velléités conquérantes en Europe ou en Afrique mèneront certains pays à vouloir rechercher la protection de l’Amérique. Des pays asiatiques en plein boom pétrolier ont besoin de beaucoup d’investissements de capital », ajoute-t-il, suggérant qu’ils chercheront ces investissements auprès des Etats-Unis. Au final, conclut le Suisso-libyen, « les grands pays émergents que sont les BRICS ont perdu cette guerre d’influence ; les Américains ont joué le jeu, et les choses tournent en leur faveur. »

A la question de savoir si les Etats-Unis vont capturer le marché européen du gaz, que domine actuellement la Russie, ce familier des cercles de pouvoir washingtoniens n’en doute pas : « A Washington, quelque 40% des responsables viennent de Wall Street. Il sauront boucler ce deal », dit-il, en utilisant volontairement le jargon des banquiers d’affaires.   

 

 

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

Myret Zaki est journaliste indépendante, spécialisée en économie et finance, et conseillère pour influenceurs et leaders d’opinion. Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque genevoise Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale". Elle obtient le prix Schweizer Journalist 2008. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle prédit que la fin du secret bancaire profitera à d'autres centres financiers. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin du billet vert comme monnaie de réserve, puis «La finance de l'ombre a pris le contrôle» en 2016.

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