Bilan

Le Suisse Yves Bouvier serait tombé dans un piège à Monaco

De nouveaux documents laissent à penser que le Russe Dmitri Rybolovlev aurait pu s’entendre avec la police monégasque pour faire arrêter le principal locataire des Ports francs de Genève.

Selon l’acte d’accusation, Yves Bouvier aurait réalisé pendant douze ans des marges indécentes, de près d’un milliard d’euros. Une version maintenant mise en doute par de nouveaux éléments.

Le 25 février 2015, Yves Bouvier, le numéro un mondial du transport d’œuvres d’art, a rendez-vous à Monaco avec son principal client, Dmitri Rybolovlev. Alors qu’il s’apprête à entrer dans la résidence du Russe, sur le front de mer, une armée de policiers monégasques se jette sur lui et le menotte. L’Helvético-bulgare Tania Rappo, qui réside dans la Principauté, subit le même sort. Au terme de 72 heures de garde de vue, Yves Bouvier est inculpé pour « escroquerie » et « complicité de blanchiment ». Tania Rappo pour « blanchiment ». Le crime du roi des Ports francs ? Recruté comme simple intermédiaire par Rybolovlev pour lui dénicher des Picasso, des Modigliani, des Rothko, Bouvier aurait dû se contenter d’une commission de 2 % sur le prix d’acquisition des œuvres d’art.

Or, selon l’acte d’accusation, il aurait réalisé pendant douze ans, dans le dos de l’oligarque, des marges indécentes, de près d’un milliard d’euros ! Tania Rappo, présenté comme sa complice, aurait empoché autour de 100 millions. Pendant deux ans, il ne va pratiquement rien se passer au palais de justice de la Principauté. Les deux Suisses ne sont même pas interrogés par la justice monégasque. Mais l’affaire vient brutalement de prendre un violent coup d’accélérateur.

Les milliers de textos de l’avocate  

Le 12 juillet 2017, Le juge d’instruction Morgan Raymond pose la question suivante à Dmitri Rybolovlev : « Yves Bouvier était interpelé le lendemain du dîner, le 25 février 2015, alors qu’il se rendait à votre domicile. Comment les services de police ont-ils su qu’Yves Bouvier se trouvait sur le territoire monégasque à cette date ? ». Réponse embarrassée de l’oligarque : « Il devait venir me rencontrer. Je ne sais pas comment la police a été informée de sa venue ». Le problème, c’est que la justice connaît la vérité. Elle a saisi le téléphone portable de Tetiania Bersheda, l’avocate de Dmitri Rybolovlev, et pu récupérer, grâce à un expert, des milliers de textos effacés.

Le 23 février 2015 à 20 h 59, l’avocate adresse le message suivant au commissaire principal Christophe Haget : « Bonsoir, il viendra le 25 au matin. C’est sûr. Il faudrait rester avec le plan A. Rappelez moi quand vous pouvez svp. Merci ! Tetiana ». Le lendemain, à 6 h 37, le commissaire chargé du dossier impliquant Yves Bouvier et Tania Rappo répond : « Très bien, je vous rappelle du service cordialement ».    

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Tetiana Bersheda échange également très fréquemment avec le commandant de police Frédéric Fusari, l’adjoint de Christophe Haget. Le 24 février à 10 h 08, l’avocate l’informe que « Bouvier a confirmé le r-v demain à 10 h. Pourriez-vous SVP me rappeler ? Merci d’avance, cordialement, Tetiana ». Ces multiples contacts donnent l’étrange impression que c’est l’entourage de l’oligarque russe qui indique la marche à suivre à la police monégasque. Le 2 mars 2017 à 8 h 21, Tetiana Bersheda s’adresse à Christophe Haget en ces termes : « Serez-vous au bureau aujourd’hui ? DR [Dmitri Rybolovlev] voudrait passer vous voir pour faire le point et discuter de la suite, avant son départ demain de MC [Monaco] pour une semaine. Merci d’avance. Amitiés, Tetiana ». Par ailleurs, les textos révèlent non seulement que l’avocate et les policiers se voient très fréquemment, mais qu’ils sont très proches.

« Chère Tetiana. Merci pour ce moment, à demain. Amitiés, Christophe », écrit le policier le 16 mars à 14 h 17. Ce à quoi Tetiana Bersheda répond peu après à 14 h 58 : « Cher Christophe, merci à vous pour votre temps et d’avoir partagé avec moi vos expériences exceptionnelles (…) A demain, amitiés, Tetiana ». Apparemment, le stade serait un lieu idéal pour renforcer ces franches amitiés, d’autant que Dmitri Rybolovlev préside aux destinées de l’AS Monaco.    

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Il n’y a pas que cette proximité qui fasse tiquer les magistrats monégasques. Le juge Morgan Raymond se demande tout simplement pourquoi Dmitri Rybolovlev prétend avoir été lésé dans cette affaire par Yves Bouvier puisque les œuvres d’art ne lui appartiennent pas - comme il n’a jamais cessé de l’affirmer - mais à la société Accent Delight International, propriété de The Domus Trust, trust chypriote. Dans un autre procès verbal, établi le 20 janvier 2016 à Monaco, Dmitri Rybolovlev déclare d’ailleurs : « Je n’étais pas l’acquéreur des tableaux objet de la procédure à laquelle il est fait référence. Je n’étais donc de ce fait, pas le propriétaire de ces œuvres d’art ».

Autre anomalie : Dmitri Rybolovlev assure que par un « accord oral », Yves Bouvier, simple intermédiaire, ne devait percevoir que « 2 % du prix d’acquisition des œuvres d’art ». Le juge d’instruction pose alors la question : « Dès lors, comment expliquer que cet accord pris avec vous a continué par la suite à lier la société Accent Delight ? ». L’oligarque russe ne peut pas répondre. Pour mémoire, la justice de Singapour, qui a donné gain de cause à Yves Bouvier, rappelle que les maisons d’art, tels que Sotheby’s ou Christie’s « facturent usuellement une prime d’acheteur dépassant 20 % pour les enchères d’art ».  

User de violence, ruse ou menace     

Le magistrat met ensuite sous le nez du milliardaire russe un contrat datant du 11 février 2015 passé avec le consultant d’une autre société : il est prévu une rémunération de 2,5 % de la valeur des transactions réalisées, plus une rémunération de 500 000 dollars et la prise en charge de tous les frais. « Comment pouvez-vous expliquer que la rémunération de ce “conseiller“ soit plus importante que celle d’Yves Bouvier » ? Interroge le juge d’instruction Morgan Raymond. La plupart du temps, Dmitri Rybolovlev préfère renvoyer la balle sur ses collaborateurs ou ses avocats. Bilan a adressé par mail des questions mardi matin à maître Tetiana Bersheda, et à deux communicants de Dmitri Rybolovlev, l’un en Suisse, l’autre en France. Aucun n’a retourné notre appel.

Si l’existence d’un traquenard était avérée, cela pourrait coûter cher à leurs auteurs. L’article 271 du code pénal suisse stipule que « celui qui, en usant de violence, ruse ou menace, aurait entraîné une personne à l’étranger pour la livrer à une autorité, à un parti ou à une autre organisation de l’étranger, ou pour mettre sa vie ou son intégrité corporelle en danger, sera puni d’une peine privative de liberté d’un an au moins ».  

       

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