Bilan

Le souvenir de 1914: des enseignements toujours valables

Près d’un siècle plus tard, la Première Guerre mondiale est toujours riche d'enseignements. Et particulièrement le front d’Orient, car c’est là que se joua le sort du conflit. Le pétrole tenait déjà un rôle géopolitique essentiel.
Troupes allemandes à Hambourg, janvier 1918. Crédits: Keystone

Alors qu’approche la date de 2014, on ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec le monde de 1913. A l’époque, la guerre paraissait impensable, avec l’avènement de la Cour permanente d’arbitrage, à la suite de la conférence de la paix de la Haye en 1899. L’unité européenne, elle, existait dans les faits, car les passeports n’étaient pas nécessaires pour passer d’un pays à l’autre.

La guerre allait pourtant commencer presque fortuitement après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914. Cette guerre déclenchée dans les Balkans allait se dérouler pour l’essentiel sur le front de France, s’il faut en croire les manuels qui passent sous silence son volet oriental. Car le front d’Orient n’était nullement secondaire, et c’est là que se joua le sort du conflit.

Dès avant la guerre, en 1912, une société se constitua, la Turkish Petroleum Company (TPC), pour exploiter les prodigieux gisements qui venaient d’être découverts dans la région de Mossoul en Mésopotamie, le futur Irak, alors territoire ottoman. L’enjeu était énorme car la Royal Navy était passée du charbon au mazout en 1911 et les flottes concurrentes en faisaient autant.

A l’époque, l’empire britannique dépendait des gisements pétroliers du sud de l’Iran, exploités depuis 1909 par la Anglo-Persian Oil Company (APOC) qui allait devenir BP après 1954. Dès avant la guerre de 1914, l'APOC était parvenue à racheter 50% du capital de la TPC. L'enjeu pétrolier explique l'énorme importance que les Britanniques allaient accorder au front turc durant toute la guerre.

Le 2 novembre 1914, après s’être un peu fait forcer la main par les Allemands, les Turcs entraient en guerre aux côtés des Empires Centraux, Allemagne et Autriche-Hongrie. Ce même 2 novembre 1914, les Britanniques partis de Koweït s’emparaient par surprise de Bassora, seul port turc sur le golfe Persique, une opération de toute évidence montée longtemps à l’avance, à preuve de l’importance vitale de ce front.

Très vite, les Turcs allaient se ressaisir et livrer une bataille impitoyable aux troupes de l’empire britannique qui, jusqu’en novembre 1918, perdraient 90'000 hommes sur ce front soit-disant secondaire. Le 29 avril 1916, lors d’une contre-offensive, les Turcs prenaient al-Kut et contraignaient 13'500 soldats britanniques à déposer les armes. En mars 1917, les Britanniques entraient à Bagdad, mais les pétroles de Mossoul n’étaient pas encore à leur portée.

 

Défaite de l'Entente

Plus à l’ouest, le vieil empire fondé par Osman en 1299, livra la mémorable bataille des Dardanelles qui allait s’avérer la seule grande victoire des Centraux contre les armées de l’Entente franco-britannique.

L’idée de Winston Churchill, alors premier lord de l'amirauté, était pourtant géniale : débarquer aux Dardanelles, occuper Istanbul et prendre les Empires Centraux à revers aurait permis de mettre fin à la guerre en quelques mois, voire quelques semaines, comme l’effondrement du front bulgare allait le démontrer en septembre 1918.

Commencé le 25 avril 1915 cependant, le débarquement des troupes britanniques et françaises allait se solder par une lourde défaite pour l’Entente. L’affaire avait pourtant été bien près de réussir: les ANZAC (Australian New Zealand Army Corp) s’étaient emparés d’une hauteur stratégique dominant le champ de bataille, une position qui augurait d’une victoire et la route d’Istanbul paraissait ouverte.

Mais les Turcs, emmenés par Mustafa Kemal, le futur Atatürk, parvenaient à déloger les ANZAC avant qu’ils ne parviennent à se retrancher. Coincés sur des plages étroites, les troupes de l’Entente allaient cependant s’obstiner et perdre 270'000 hommes avant de finalement réembarquer en janvier 1916.

La bataille des Dardanelles est le pivot de la guerre : le 26 avril 1915, au lendemain du débarquement, l’Italie décidait de s’engager aux côtés de l’Entente, avant de tenter de se raviser au vu du mauvais déroulement de l’opération. Trop tard, les Britanniques menaçaient de bombarder les côtes de la Péninsule et Rome dut s’exécuter dans une marche à la guerre qui allait coûter la vie à 650'000 soldats italiens.

Les Bulgares eux aussi hésitaient, et c’est l'âpre résistance des Turcs qui allait les convaincre de se jeter dans la guerre aux côtés des Empires Centraux, ce qu’ils firent à partir d’octobre 1915.

La Bulgarie s’avéra un allié inestimable pour les stratèges de Berlin, Vienne et Istanbul. Dès l’automne 1915, la Bulgarie occupait la Serbie mais surtout, à partir d’août 1916, son intervention allait sauver la situation au moment de l’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés de l’Entente.

L’offensive des Roumains, qui allaient perdre 300'000 hommes en seulement deux ans, contraignit les Austro-Hongrois à se replier en Transylvanie.

L’intervention des Bulgares fut providentielle: leur armée passa le Danube et prit Craiova puis Bucarest en décembre 1916. A proximité de la mer Noire, les Turcs avaient, eux, engagé un corps d’armée pour venir à bout de la magnifique résistance des Roumains.

 

Le front bulgare cède

Sur le plan logistique, l’entrée en guerre de la Roumanie aurait pu très vite s’avérer un désastre pour les Empires Centraux: les seuls puits de pétrole accessibles aux Allemands et à leurs alliés se trouvaient à Ploiesti, près de Bucarest.

Quant au Danube, sa valeur de voie de transport allait s’accroître en 1917 et 1918 lorsque les Allemands occuperaient l’Ukraine, avec ses réserves de blé et ses vastes ressources naturelles.

A Berlin, où tous les regards étaient fixés sur le front de France, on ne comprit pas que l’ensemble du système de défense des Empires Centraux reposait sur les Bulgares qui en étaient la clé de voûte.

A l’été 1918, l’état-major allemand basé à Spa, en Belgique, ne prête pas attention aux appels au secours de son précieux allié balkanique qui anticipait une offensive de l’armée d’Orient sur le front de Salonique.

Forte de 600'000 hommes sous commandement français, l’armée d’Orient attaqua les lignes bulgares le 14 septembre 1918. Pendant trois jours, les troupes d’élite bulgares, notamment la division de Stara Zagora, résistèrent avec héroïsme. Mais le front finit par céder sous le nombre, et le 30 septembre 1918, les Bulgares concluaient un armistice.

Moins de six semaines plus tard, les Allemands signaient l’armistice du 11 novembre qui mit fin à la guerre par une victoire pour l’Entente.

Si le front bulgare avait tenu, les choses auraient pu se passer autrement et la guerre finir sans vainqueurs ni vaincus. Car tous les belligérants étaient au bord de l’effondrement, ne serait-ce que parce que les troupes étaient minées par la grippe espagnole qui fit plus de victimes que la guerre elle-même. L’offensive de l’armée d’Orient n’aurait pu se prolonger, car l’épidémie s’aggrava peu après l’armistice avec la Bulgarie.

La crainte de la révolution contribuait à rendre les états-majors prudents, par peur de la contagion idéologique. L’un dans l’autre, rôle du pétrole, épidémies, menaces révolutionnaires, l’étrange fin de la guerre de 1914 est toujours riche d’enseignements près d’un siècle plus tard.

 

 

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